AIDS 2018 : résumé de la journée du 26 juillet

Le compte-rendu de Michel Bourrelly, personnalité engagée contre le VIH/sida, sur la quatrième journée de conférence AIDS 2018.

Table ronde : « Présentation et perspectives de la Déclaration communautaire de Paris de juillet 2017 »

Session de Médecins du Monde sur les conséquences des lois sur la prostitution en France

Table ronde : « Étude ANRS Prévenir : premiers résultats »

Avant-dernier jour de conférence. La plénière de ce jeudi matin a porté sur santé globale, et la communication centrale était celle de Peter Piot, directeur de l’école d’hygiène et de médecine tropicale de Londres. C’est l’homme qui a tout fait, et bien, avec beaucoup d’humilité.

Une nouvelle vision de la lutte contre le sida

Peter Piot a été directeur de l’ONUSIDA, président de l’IAS, président de la fondation Roi Baudoin, et également le premier à identifier le virus Ebola en 1976. Signataire, avec de nombreux autres chercheurs de tous pays, du Lancet spécial plaidant pour un passage à une politique de santé globale, Peter Piot a détaillé en sept points les étapes de la construction d’une nouvelle vision de la lutte contre le sida. D’après lui, cette lutte doit s’ouvrir à d’autres pathologies. Et il est clair que pour bon nombre d’entre-elles c’est déjà le cas (Hépatite B, Tuberculose, HPV…).

Cette philosophie est bien sûr très séduisante, et serait parfaite si nous avions au moins atteint le point d’équilibre en matière de lutte contre le sida : le moment où il y aurait moins de contaminations que de décès, tout en diminuant significativement le nombre de décès. Hélas, avec des charges virales non contrôlées, toujours un million de morts à travers le monde et quasiment deux millions de contaminations chaque année ; nous sommes encore loin d’une phase d’amélioration notable.

Parallèlement à ces volontés de « santé globale », il existe des freins bien spécifiques à la lutte contre le sida, comme les stigmatisations des populations, montrées du doigt car minoritaires. Et ces stigmatisations pèsent très lourd dans la balance des contaminations et des décès. Il a pourtant été démontré que la réduction des discriminations est un investissement efficace dans la lutte contre le sida. Former du personnel accueillant, compétent, non jugeant, représente un coût dérisoire mais a un impact important sur la cascade, tant sur le dépistage que la rétention dans le soin. Pourtant, même la recherche ne s’investit pas suffisamment autour des déterminants de la discrimination et de la stigmatisation, alors que l’on pressent (et parfois on sait) que stigmatisation, violation des droits et risques d’infection par le VIH sont étroitement liés.

Au cours de cette journée, ici ou là, des groupes ont également manifesté leur besoin d’être reconnus, vus, entendus, écoutés, étudiés. C’est un besoin général de plus de libertés qui est revendiqué. Que ce soit au nord ou au sud, à l’est ou à l’ouest, tous réclament la même chose : être plus libres. Plus libres dans leurs relations sexuelles, plus libres avec leurs corps, plus libres avec leurs vies. Il est urgent que l’ensemble des gouvernements prennent en compte ce besoin.

La question de l'accès aux soins des travailleuses et travailleurs du sexe

Ginette Petitpas-Taylor, ministre de la santé du Canada, vêtue d’un t-shirt U=U, a également pris la parole aujourd’hui. Elle a notamment déclaré vouloir changer la loi dans son pays, cette loi qui criminalise les personnes séropositives qui ont des rapports sexuels avec des partenaires sans parler de leur statut, même si elles ne font prendre aucun risque. On peut dire que AIDS 2018 est la conférence du U=U, première étape, espérons-le, de la diminution de la sérophobie ambiante et mondiale.

Concernant les travailleuses et travailleurs du sexe (TDS) à travers le monde, de nombreux pays pénalisent soit les TDS, soit les clients. Le Canada et la France font partie des pays qui pénalisent les clients. A ce sujet, Elena Argento, de l’Université de Colombie Britannique, démontre que la criminalisation empêche l'accès aux services et à l'assistance, indispensables pour des travailleuses et travailleurs du sexe, alors même que le but explicitement affiché d’une telle loi est d'augmenter l'accès à ces services. En un mot, ce type de loi est contre-productif. Interrogée à ce sujet, la ministre de la santé du Canada, qui a bien voulu nous répondre, a affirmé que les lois étaient toujours évaluées et que celle-ci le serait aussi (ouvrant la porte à une éventuelle remise en question).

Du côté français, c’est Médecins du Monde et Hélène Lebail (CNRS – Sciences Po) qui sont montés au créneau. Cette dernière a montré un effet direct de la loi, dite de pénalisation des clients, à travers une augmentation aigüe de la vulnérabilité socio-économique des travailleuses et travailleurs du sexe, incluant plus de violence, une dégradation des conditions de travail, et de très néfastes conséquences sur la santé. Les auteurs de l’étude citée ont aussi observé une diminution de l’utilisation du préservatif ainsi qu’une plus grande difficulté de négocier l’usage de ces préservatifs. Enfin, les travailleuses et travailleurs du sexe séropositifs ont constaté une plus grande difficulté dans l’accès aux soins.

Espérons, que le gouvernement français partagera le pragmatisme canadien et évaluera cette loi qui fait bien plus de mal qu’elle ne rend des services à la société.

L'expérience réussie de Tangerine

Pour terminer sur une note plus positive, l’expérience de Tangerine, menée par la Croix Rouge thaïlandaise auprès des femmes trans, semble être une réussite. Du test à l’accompagnement, de l’hormonothérapie aux groupes de parole, rien n’est laissé au hasard dans ce centre dédiée aux femmes trans qui a vu près de 6000 passages au cours de ces trois dernières années et ainsi accueilli près de 1 600 femmes trans.