"Soutenir les Gay Games, contre les préjugés et l’homophobie dans le sport"

Du 4 au 12 août, Paris est l’hôte de la 10e édition des Gay Games. Une manifestation qui est l’occasion de rappeler, selon Patrick Karam, inspecteur général de la jeunesse et des sports, dans une tribune au "Monde", les valeurs fortes portées par le sport : le respect, l’égalité, la solidarité.

Tribune. Pourquoi soutenir les Gay Games ? Parce que c’est un événement sportif et culturel d’envergure internationale ouvert à tous et une véritable fête en l’honneur du sport et des sportifs. Parce que tous les athlètes, tous ces passionnés venant de tous horizons témoigneront pendant huit jours de leur attachement à des valeurs fortes portées par le sport : le respect, l’égalité, la solidarité. Des valeurs que nous devons défendre. Mais aussi parce que cet événement permet de mettre en lumière un phénomène, celui de l’invisibilité des homosexuels dans le sport et d’en combattre les raisons, c’est-à-dire les discriminations qu’ils subissent.

A entendre le milieu des dirigeants, des joueurs, des éducateurs, il n’y aurait pas d’homosexuels dans certaines disciplines. Alors qu’ils sont entre 5 et 10 % de la population, qui peut croire qu’ils seraient moins nombreux sur les terrains ou les salles de jeu ? Pourquoi par exemple dans le football professionnel, les coming out sont exceptionnels, voire inexistants ? Pourquoi aux Jeux olympiques et paralympiques de Londres, en 2012, sur les 10 500 athlètes, seuls une quinzaine de sportifs, dont trois hommes, ont affiché ouvertement leur homosexualité ?

Le dernier tabou du sport

C’est que l’homosexualité, en particulier masculine, est le dernier tabou du sport. Il existe une omerta qui s’explique, pour les professionnels, par la peur des conséquences sur leur carrière, de perdre leurs sponsors et de décevoir leurs fans. Pour les amateurs, c’est la peur des quolibets, des brimades et de l’exclusion du groupe.

Les filles vivent, elles aussi, le sexisme homophobe et les violences verbales, voire physiques. En revanche, le haut niveau féminin est facteur d’ouverture envers l’homosexualité en raison du nombre plus important de sportives lesbiennes qui l’assument. D’ailleurs, contrairement aux garçons, les joueuses homosexuelles sont très bien intégrées.

La première utilité des Gay Games est de démontrer une évidence : on peut être homosexuel et faire du sport et parfois même au plus haut niveau. La pratique du sport et les résultats ne dépendent pas de l’identité sexuelle.

A ceux qui considèrent qu’il s’agit d’un événement qui enfermerait les athlètes dans une identité sexuelle et confirmerait les stéréotypes, nous disons que ces jeux sont, au contraire, un levier de sensibilisation pour combattre les préjugés, les discriminations et la banalisation des injures homophobes que l’on entend régulièrement dans les salles et sur les terrains, même quand il s’agit d’un hétéro – "tu joues comme une tapette", "on ne va pas perdre, on n’est pas des pédés", quand ce n’est pas "petite tarlouze", "gonzesse"… Le plus grave est que ces injures ne sont pas perçues par les auteurs comme homophobes, mais comme une façon de parler, de "chambrer" l’adversaire ou de se motiver.

Prise de conscience et sanctions

Mais pour un adolescent qui se construit, entendre régulièrement sur le terrain des injures homophobes nourrit le sentiment d’être différent, inférieur. Pour rester dans le collectif, il va se sentir souillé, vivre dans la terreur d’être démasqué. Parfois même, il en rajoutera sur les quolibets homophobes. Il peut aussi finir par désespérer, arrêter le sport, tourner la page et le dos à ses copains. Et n’oublions pas que les taux de suicide des jeunes homosexuels sont plus importants que la moyenne nationale.

NOUS PRÉFÉRONS PARFOIS FERMER LES YEUX, REGARDER AILLEURS ET NOUS CONVAINCRE QUE LE SPORT EST PAR NATURE UN LIEU D’OUVERTURE, DE RESPECT ET D’INTÉGRATION.

Voilà pourquoi nous devons combattre ces dérives avec détermination. Cela passe par l’éducation avec une prise de conscience généralisée que l’homophobie blesse, détruit et peut parfois conduire à des gestes désespérés. Cela passe également par des sanctions disciplinaires qui doivent être implacables pour être dissuasives.

Il faut se dire la vérité : nous préférons parfois fermer les yeux, regarder ailleurs et nous convaincre que le sport est par nature un lieu d’ouverture, de respect et d’intégration. Pourtant, l’homophobie est plus répandue dans le milieu sportif que dans le reste de la société, parfois même avant le racisme.

Une étude de 2013, montre qu’elle est la première discrimination dans le football professionnel : 41 % des joueurs professionnels et 50 % des joueurs en formation ont des attitudes ou expriment des opinions homophobes. Plus le niveau de pratique est élevé et plus l’homophobie est forte, surtout dans les centres de formation et dans certains pôles où les athlètes se retrouvent en environnement fermé, avec une forte rivalité interne et une codification des comportements.

C’est particulièrement vrai dans les sports d’équipe où l’on est souvent en contact – on se douche ensemble, on passe du temps dans les vestiaires – mais aussi dans les sports dits "virils", où on loue la "virilité" en vouant un culte à la force, au courage, à la combativité, ce qui exclut les homosexuels fantasmés comme forcément efféminés.

Les risques de défier la loi de l’omerta

Celui qui fait son coming out finira sur le banc de touche à regarder les autres jouer. Il connaîtra les entraînements qui se passent mal, les copains qui refusent de prendre la douche avec lui, les violences verbales et parfois physiques. Humilié, méprisé, la salle de sport deviendra son cauchemar et les vestiaires son enfer. Voilà pourquoi peu défieront la loi de l’omerta, et moins encore iront en justice, de peur que les plaintes se retournent contre eux.

Le footballeur anglais Justin Fashanu en a fait la terrible expérience en 1990 après son coming out. Pris en grippe par ses collègues, il termine sa carrière dans l’anonymat et finit par se suicider après avoir subi les pressions de son entourage sportif, sur fond de rumeurs d’agression sur un jeune de 17 ans.

Chaque sportif a droit à une égale dignité et au respect de son identité. Les Gay Games, bien loin de signifier un repli communautariste, sont ouverts à tous, sans préjugés. C’est pour cela qu’il faut soutenir ces jeux, et espérer que cet événement marque un tournant, qui permettra dans quelques années de dire qu’il y a eu un avant et un après dans la lutte contre l’homophobie dans le sport.

A près de six ans des Jeux olympiques et paralympiques Paris 2024, il faut souhaiter que ces Gay Games soient une première pierre qui inscrive le sport sur notre territoire comme un socle de valeurs universelles, celles du respect de tous et de la lutte contre toutes les discriminations.