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Juillet 1991

HUITIEME RENCONTRE DU CRIPS
L'information et la prévention du SIDA dans l'entreprise

      

Le SIDA dans I'entreprise

Certaines entreprises ont déjà été confrontées au SIDA ou le seront dans les années à venir par la présence de personnes séropositives ou malades parmi leurs salariés. Pour faire face à cette situation, aux implications médicales, sociales et humaines complexes, l'employeur dispose d'un certain nombre de règles/outils (cadre législatif...) et de partenaires (médecins du travail...). Mais ceci ne résout pas les problèmes humains et relationnels qui surgissent entre les salariés et un collègue séropositif.
Une enquête récente, réalisée dans un service de médecine du travail2, souligne la persistance des fausses croyances sur les risques de transmission en milieu du travail et des réactions d'exclusion qui en découlent.
55% des personnes interrogées, apprenant qu'un agent du personnel serait porteur du virus, déclarent qu'elles cesseraient de prendre leur repas à la cantine. 20 à 25% montreraient des réactions de méfiance et de rejet envers un collègue séropositif.
Pourtant le Docteur Elise ROY constate qu'au Canada comme en France peu d'entreprises considèrent comme une priorité l'élaboration de politique de lutte contre le SIDA ; seules quelques entreprises ont développé des actions d'information et d'éducation sur le SIDA pour leurs salariés.

La prévention dans l'entreprise

Les recommandations internationales

Les pouvoirs publics et les instances internationales (OMS**, BIT**, CEE**) préconisent la participation des entreprises à la lutte contre le SIDA et souhaitent en particulier un engagement plus important des employeurs à dispenser des programmes d'éducation et de prévention sur les lieux du travail.
Constatant la réticence de certains responsables à intervenir publiquement sur le thème du SIDA, ces organismes rappellent que les expériences menées à ce jour se sont avérées efficaces et bénéfiques pour l'image de l'entreprise auprès de ses employés et de l'extérieur.

Motivations et bénéfices des entreprises

Le Docteur VIENOT propose de poser le problème de la prévention pour l'entreprise en terme de "Risk management" (quel est le risque de SIDA dans l'entreprise, combien y a-t-il de séropositifs, combien de cas seront évités si l'on mène une action de prévention ?) et de réaliser une comparaison des coûts.
Ainsi lorsqu'à IBM FRANCE un salarié a ouvertement affiché sa maladie, l'entreprise a décidé de mener un programme d'information sur le SIDA avant que ne s'installent des réactions de rejet. Selon le Docteur VIENOT, responsable du programme, la confiance des salariés en leur entreprise s'est alors trouvée renforcée.
L'employeur peut donc escompter un bénéfice à long terme : préserver la bonne marche de l'entreprise en améliorant sa gestion sociale.
Cependant, Mme Valérie CORMAN (CNPF**) explique que dans la mesure où dans sa vocation l'entreprise n'a pas de mission de santé publique, on ne peut exiger d'elle qu'elle investisse dans des programmes de prévention et d'information. Certaines entreprises seulement estiment devoir le faire.

Le rôle du médecin du travail

Quelques personnes dans l'entreprise ont une mission d'information des salariés et de prévention sur le lieu de travail, et en particulier le médecin du travail. Lié par le secret médical, il est un partenaire privilégié pour le salarié, comme pour l'employeur, garant d'une information fiable sur l'infection à VIH et de la non-exclusion des séropositifs. Médecins et infirmières des services de médecine du travail sont amenés à intervenir, dans leur travail quotidien, auprès des salariés.

Bilan

Deux enquêtes réalisées en France2,3 et une au Canada4 permettent de dresser un état des lieux de la participation des entreprises à la prévention du SIDA et de faire un bilan des connaissances en milieu de travail.

Le Docteur Elise ROY rappelle qu'au Canada : "Ce sont surtout des grandes et très grandes entreprises qui ont développé des programmes spéciaux concernant le SIDA", cest-à-dire 4 % seulement des entreprises.
Néanmoins les entreprises sont soucieuses d'obtenir des informations sur les divers aspects du SIDA, en particulier sur les questions d'ordre juridique et social en milieu professionnel. Malgré cet intérêt, seulement 10 % des entreprises croient que le SIDA en milieu de travail constituera une question d'importance dans l'entreprise au cours des prochaines années. Ce sont les sociétés de services qui représentent la catégorie d'entreprises les plus actives et d'une manière générale celles situées dans la région de l'Ontario.
Certains programmes d'information comprennent un volet éducatif destiné à apaiser les craintes des employés.

Le Docteur Annie LEPRINCE souligne que la surveillance médicale des salariés en France est assurée pour 11% par des services de médecine d'entreprises et pour 89 % par des services de médecines inter-entreprises, chiffres qui ont des conséquences immédiatement apparentes sur l'information du SIDA auprès des salariés.

Le Docteur LEPRINCE expose ensuite les résultats d'une enquête française menée en 19892 dans un service interprofessionnel de médecine du travail auprès de 70000 salariés. Les résultats de cette enquête sur le vécu du SIDA en milieu de travail mettent en évidence les besoins d'information dans les entreprises, une plus grande tolérance semblant corrélée à une meilleure information.

En ce qui concerne les actions de prévention du SIDA par les médecins du travail, une enquête a été faite en 1989 (en utilisant comme support les Documents pour les médecins du travail, revue diffusée à tous les médecins du travail)3. Il faut souligner que la plupart des médecins (72%) qui ont répondu avaient déjà participé à des actions d'éducation pour la santé en entreprise. 49,9 % d'entre eux avaient déjà mené une action d'information sur le SIDA. Les premières actions ont eu lieu vers 1986 et leur nombre augmente depuis 1988. Lorsque les médecins connaissent des malades ou des séropositifs dans leur entreprise (45% d'entre eux connaissent au moins un séropositif et 23% au moins un malade) ils mènent plus d'actions d'information. 70% des médecins sont sollicités d'abord par les salariés pour élaborer des programmes de prévention. La sollicitation est plus fréquente lorsqu'il y a des personnes séropositives ou atteintes de SIDA dans l'entreprise. La majorité des médecins (59%) est soutenue dans son action par le chef d'entreprise et les autres partenaires sociaux. Les médecins interviennent surtout (dans 84% des cas) sur les données générales sur l'infection à VIH et les modes de transmission, de préférence lors des entretiens au cabinet médical (pour 64% des médecins) mais aussi par des réunions d'information collectives (56% des médecins) ; les brochures sont le support le plus fréquemment utilisé.

Un médecin du travail sur deux aimerait être aidé et formé pour les actions d'information sur le SIDA. Il estime sa formation insuffisante pour le soutien et l'orientation des malades et des séropositifs, et souhaiterait une information sur les données psycho-sociologiques, la diffusion de la documentation, l'actualisation des connaissances sur l'épidémioiogie et la législation sur le SIDA.

Des stratégies diverses

Une information collective

A IBM France, la direction accepte d'intervenir officiellement sur le SIDA et explique à ses salariés ses actions et son point de vue : le collaborateur atteint du SIDA est un malade comme un autre. Le magazine interne de la société titre "SIDA tous concernés", "IBM participe à la lutte" et le directeur des relations humaines signe un article sur "Le SIDA et la vie professionnelle".

Le Docteur VIENOT explique que l'ensemble des salariés, en fonction de ses besoins et de son risque d'exposition, est spécifiquement informé.
Un guide pratique est réalisé à l'intention des managers, il explicite les situations auxquelles le SIDA peut les confronter dans la gestion de leur équipe et les réponses concrètes qu'ils peuvent apporter.

Des formations sont dispensées au personnel des services médicaux et aux secouristes. Les salariés expatriés dans les pays subtropicaux reçoivent des informations et une trousse contenant des produits de secours et du matériel injectable.
Tous les salariés reçoivent à leur domicile un fascicule "SIDA, les faits, l'espoir5" et chaque établissement organise des séances d'information. Un film "Zoom sur les entreprises6" a été spécialement produit à cet effet avec l'association AREMAS.
L'évaluation de ces actions est en cours.

Un entretien individuel

Le Docteur THILLAUD (Association médicale interentrepnses) considère que seules les grandes entreprises peuvent intervenir collectivement. Une information sur le SIDA dans le contexte des petites entreprises aurait, pense-t-il, plus d'effets néfastes que d'aspects positifs.
Le Docteur THILLAUD estime que seul le médecin du travail, lors de la consultation médicale annuelle, peut intervenir sans risque sur le thème du SIDA, individuellement auprès de chaque salarié. Il rappelle que la majorité des salariés sont dans la situation des petites entreprises. Les grandes entreprises sont peu nombreuses en France (535 de plus de 2000 salariés contre 3100000 de moins de 50 salariés) et la majorité des salariés (89%) est suivie par un médecin du travail d'un service interentreprises. Cette structure existante est tout à fait prête à servir de vecteur à la prévention du SIDA.

Pour d'autres raisons, une grande entreprise (la Régie Nationale des Usines Renault) a choisi d'informer ses salariés lors de la visite médicale annuelle.
Le Docteur CHANUT (Régie Nationale des Usines Renault) précise qu'étant donné la diversité des salariés de l'entreprise (nationalité, culture, niveau de connaissances), il a été nécessaire d'élaborer un programme individuel d'information et non un message unique lors des visites médicales annuelles qui touchent 125000 salariés.
Une brochure a été traduite par le service médical en quatre langues avec des informations spécifiques sur les modes de transmission en milieu du travail, elle est remise à chaque salarié à la fin de l'entretien.

Une formation pour les médecins du travail

Principaux acteurs de l'information sur le SIDA dans l'entreprise, les médecins du travail ont souhaité être informés et formés à la prise en charge du SIDA et à la consultation de prévention (cf. résultats cités ci-dessus).

En 1990, la Direction Générale de la Santé et le Ministère du Travail, ont mis en place des programmes de formation pilotes dans trois régions. Le CRIPS réalise depuis cette date des sessions de formation pour les médecins du travail d'IIe-de-France.
Catherine TOURETTE-TURGIS (Psychosociologue, CRIPS) définit ce programme comme une initiation à des pratiques de soutien et de communication interne afin que le médecin du travail se place dans l'entreprise comme le communicateur social des solidarités et des préventions.

A ce jour, un médecin du travail sur huit en Ile-de-France a suivi cette formation7.

En conclusion, on retiendra les propos du Docteur VIENOT qui, comparant le coût de son programme de prévention et les résultats obtenus, déclare "Humainement, socialement, économiquement, le bilan de notre action est très positif pour notre entreprise".


** AREMAS Association pour la Recherche, l'Etude, le traitement et la prévention des Maladies du Sang
BIT : Bureau International du Travail
CEE : Communauté Economique Européenne
CNPF : Conseil National du Patronat Français
INRS institut National de Recherche et de Sécurité
CRIPS : Centre Régional d'Information et de Prévention du SIDA
OMS :Organisation Mondiale de la Santé

2 - GERST A. et al,
Vécu du SIDA en milieu du travail,
Documents pour les médecins du travail, 1991, 46, pp. 127-135.
3 - FATRAS J.Y. et al,
Les médecins du travail et la prévention du SIDA,
Documents pour les médecins du travail, 1990, 44, pp.407-420.
4 - Le SIDA et le milieu des affaires canadien.
Société canadienne du SIDA, mars 1989
5 - SIDA les faits, l'espoir
édité sous la direction du Professeur Luc Montagnier. Paris, FLLS, 1991,
6 - Zoom sur les entreprises,
consultable à la vidéothèque du CRIPS.
produit et diffusé par l'AREMAS, 42 , rue de Sèvres - 75007 Paris - Té!, 42 22 69 82
7 - Le programme détaillé est disponible sur demande au CRIPS.

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