Novembre 1994
QUATORZIEME RENCONTRE DU CRIPS
Prévention et information sur
l'infection par le VIH, enjeux moraux et traditions
religieuses
Religion et sexualité
Principes et préceptes
Jean-Paul Durand considère qu'il ne s'agit pas seulement de parler de la sexualité pour prévenir le sida, "notre préoccupation est beaucoup plus globale, où en est l'éducation sexuelle et affective aujourd'hui ?".
Il est vrai, ajoute-t-il, que la question de la sexualité n'est pas tellement développée dans l'Evangile "on y traite essentiellement d'enjeux d'amour, de charité, d'humanité".Pour Dalil Boubakeur, l'enseignement délivre aux jeunes un minimum de bases éthiques, de principes qui régissent la vie sexuelle du musulman : il s'agit d'une incitation à la vie sexuelle exempte de risque, s'épanouissant dans la vie conjugale et d'une prévention des déviances interdites par la Loi.
La tradition musulmane insiste sur le devoir de préserver sa vie familiale par la fidélité au couple et l'éloignement des déviances de toute sorte notamment dans le domaine de la sexualité, ou de la toxicomanie.
Le dogme musulman, en effet, frappe d'interdit majeur la perversion, l'adultère, l'homosexualité, l'usage de substance entraînant une ivresse et la perte du sens du réel (celle-ci est réprouvée car assimilée à la perte du sens de la présence divine).Alain Goldmann rappelle que la tradition juive préconise les relations sexuelles uniquement à l'intérieur du couple légitime avec pour finalité la procréation.
Olivier Abel précise qu'il n'y a pas de point de vue protestant légitime et unique.
Il résume les deux attitudes morales possibles : l'une (que l'on pourrait qualifier de "puritaine") prône une sexualité responsable ; l'autre (que l'on pourrait qualifier de "libérale") consiste à adopter une morale minimale qui, (en attendant l'aboutissement du débat sur ce qu'est la bonne morale !) favoriserait tout ce qui, dans le respect des libertés individuelles, permet d'éviter le sida, y compris le préservatif, la gratuité des seringues...
Il met en garde, cependant, contre les risques que comportent ces deux attitudes préventives. Il craint que les campagnes de prévention n'apparaissent à ceux qui sont déjà malades comme une exclusion. Il regrette également que de telles attitudes préventives, tacites, empêchent de problématiser la question et d'en parler.
La question du préservatif
Alain Goldmann estime que conformément à la morale juive définie précédemment le problème des préservatifs en fait ne devrait pas se poser dans la religion juive "nous ne voulons pas envisager le problème sous l'aspect uniquement sexuel alors que nous souhaitons amener la société à davantage spiritualiser son action et non pas à la bestialiser".Dalil Boubakeur explique que l'usage préventif et/ou contraceptif du préservatif est toléré en Islam dans le mariage.
Cependant, la tradition musulmane distingue permission et permissivité : le préservatif est permis mais ne peut être recommandé par le religieux car ce conseil pourrait être interprété comme une incitation aux débordements sexuels.
Le discours sur le préservatif est davantage le domaine des associations laïques, sociales et médicales d'information et de prévention, qui peuvent s'appuyer sur cet usage permis par la religion, mais dans un cadre précis.Jean-Paul Durand et Olivier Abel s'élèvent contre cette obsession "médiatique" de la question du préservatif.
Olivier Abel rappelle que l'éthique protestante n'a pas d'objection de principe contre le préservatif, qui doit être banalisé, mais que cette approbation sans réserve n'empêche pas que la plupart des problèmes soient ailleurs.
Jean-Paul Durand regrette que la discussion habituellement se focalise sur la question du préservatif autorisé ou non et s'y limite au lieu d'envisager l'ensemble de la question "comment aimer".
"L'utilisation d'un préservatif peut-être loyalement vécue dans une démarche d'amour authentique, mais l'Eglise catholique ne peut pas considérer le préservatif comme une alternative normale dans la sexualité humaine".
La dimension affective
Jean-Paul Durand estime qu'on "chosifie" la question, que l'on ne prend pas en compte l'histoire des personnes, leur environnement. On n'envisage pas la question plus essentielle de "la place du préservatif dans une relation".
De ce point de vue, les Eglises estiment, dit-il, qu'il y a un échec, ou en tout cas de graves maladresses, dans la prévention et l'information en matière de sida telle qu'elle est menée actuellement par les pouvoirs publics et les acteurs de prévention.
Il déplore la "parcellisation" de l'être humain : on s'intéresse à son fonctionnement sexuel, on néglige l'environnement affectif.
Or c'est là que la question de la prévention prend un sens, notamment religieux, parce qu'il y a aussi une gestion sacrée des enjeux humains et des épreuves. "Des macro-interventions ne peuvent se substituer à l'effort individuel et personnel, à la synthèse personnelle du drame du sida", conclut-il.