Mars 1995
SEIZIEME RENCONTRE DU CRIPS
Infection par le VIH : la place du
counselling
Histoire et définition
Une question de vocabulaire
En français comme dans d'autres langues, il n'existe aucun terme adéquat pour traduire l'appellation anglophone "counselling". Pour les spécialistes, les termes "conseil", "consultation" ou encore "relation d'aide" n'évoquent pas exactement l'essence même du counselling.Arnaud Marty-Lavauzelle préfère le terme "relation d'aide" car le counselling est fondé sur le présupposé que la personne (qui demande de l'aide) a en elle une partie de la solution et les ressources, dans ses relations avec les autres, pour dépasser ses difficultés. Il considère que le terme "conseil" comporte une connotation "d'assistanat caritatif".
Pour Enrique Garcia Huate, tous les termes envisagés (conseil, soutien...) ne contiennent pas l'idée d'interaction envers un objectif, et évoquent plutôt un type de relation uni-directionnel.
Catherine Tourette-Turgis retient également la traduction "relation d'aide" pour désigner un type de relation spécifique qui en lui même est une forme d'aide.
Pour David Miller, le terme choisi dans chaque langue devrait contenir l'idée que le patient fait partie intégrante du processus de décision et de traitement.
Un essai de définition
David Miller rappelle que l'Organisation Mondiale de la Santé définit le counselling comme "un dialogue confidentiel entre un patient et un soignant. Son objet est de permettre au patient de faire face au stress et de pouvoir prendre des décisions personnelles. Le processus de counselling comporte une évaluation personnelle du risque en terme de transmission du VIH et une facilitation des comportements de prévention".
Catherine Tourette-Turgis précise : le counselling peut être défini comme une relation interpersonnelle visant à apporter au consultant un soutien dans des situations de crise, à faciliter une démarche de résolution de ses problèmes, à développer ses aptitudes au changement. Le counselling repose sur une conception de la personne positive, évolutive.Le counselling n'est ni une nouvelle forme de thérapie, ni une nouvelle forme d'intervention sociale. Il utilise des compétences issues à la fois de la psychologie, de la pédagogie, de l'assistance sociale.
Apparu aux Etats-Unis au début du siècle, le counselling devient un courant thérapeutique à part entière à la suite des travaux de Carl Rogers (1942). L'approche rogérienne et ses idées directrices fondent la définition actuelle du counselling.
Le counselling a évolué, dans sa théorie et dans sa pratique, sous l'influence de différents courants de pensée (le behaviorisme, la psychanalyse, l'existentialisme...).
Un essor récent
Pratique répandue avant tout dans les pays anglo-saxons, le counselling connaît avec l'apparition de l'infection par le VIH un essor accru.
Pour l'expliquer, David Miller remarque que jamais comme dans le domaine du sida le counselling n'a été utilisé en tant que fondement de la prévention ou du soutien.
"Plusieurs raisons sont à l'origine de cet investissement : une maladie nouvelle nécessite souvent de nouvelles approches. D'autre part, beaucoup de lieux de soins où la maladie a été prise en charge à son apparition utilisaient déjà le counselling ou une de ses formes pour la prise en charge de leurs patients (les dispensaires de traitement des MST...). Enfin, c'est la demande même des patients qui, faute de réponse thérapeutique, éprouvent le besoin d'une approche relationnelle.
Il ajoute : "si le counselling a été bien accepté, c'est parce qu'avant d'être un phénomène médical, l'épidémie de sida est un phénomène social.
Le contexte social (les réactions de peur et d'exclusion, les enjeux de l'identification et de la gestion des comportements...) fait que de nombreux problèmes soulevés par l'épidémie sont d'ordre psychologique et non médical."
Catherine Tourette-Turgis et Arnaud Marty-Lavauzelle expliquent qu'en France le counselling existait avant l'épidémie de sida, par exemple sous la forme du conseil familial et conjugal.
Pour Serge Hefez, la psychanalyse et la psychothérapie ont été rejeté par les associations qui ont mis en place des services de soutien aux personnes atteintes dès le début de l'épidémie. "On a considéré que la psychanalyse pourrait avoir des effets néfastes dans les moments de crise liés à l'infection par le VIH : en voulant réinscrire l'infection par le VIH dans l'histoire de l'individu, elle pouvait lui donner une causalité empreinte de culpabilité.
Arnaud Marty-Lavauzelle précise : les patients craignent que les démarches de thérapies psycho-dynamiques, pour mettre en tension des liens de causalité, poussent l'individu à rechercher dans son passé ce qui a amené à la contamination afin de réintégrer cette contamination dans sa vie psychologique.
Pour Arnaud Marty-Lavauzelle, cela aboutit à créer une relation de culpabilité dans une dépendance thérapeutique. "Ce type de liens dépossède les personnes et leurs proches de possibilité de réaction, de prise de décision et d'organisation face à l'infection par le VIH".
Il conclut : "ce sont cette inadéquation et ses dimensions de jugement qui permettent de comprendre la volonté et la mobilisation des associations de patients pour créer de nouveaux outils.
Des champs d'application diversifiés
David Miller explique que le counselling est pratiqué :- dans les structures hospitalières ou de santé, lors de test de dépistage, de l'annonce d'une séropositivité, pour le soutien, l'information et l'orientation des patients...
- dans la communauté, à travers des lignes d'écoute téléphonique, des services d'information, de soutien ou d'orientation pour le malade ou ses proches, des services d'information du public...
En France, le counselling n'a pas de lieu propre et peut être proposé par des institutions de santé ou par des associations, et pratiqué par des soignants (médecins ou infirmières...), des psychologues, des éducateurs ou des bénévoles formés à ces techniques.
Catherine Tourette-Turgis explique que dans certains pays (l'Angleterre par exemple), ce counselling spécifiquement développé dans le contexte de l'infection VIH donne lieu à l'émergence d'un nouveau corps professionnel, reconnu par l'Ordre des Médecins, qui intervient en amont, en association et en aval de la médecine".