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décembre 1996

Vingt-sixième rencontre du CRIPS
Prévention du VIH auprès des migrants

 

Les difficultés que rencontrent les migrants

Ciellà VELLUET, médecin responsable du programme prévention au GRDR

 

Le GRDR travaille principalement en Mauritanie, au Sénégal et au Mali, avec les associations de migrants en termes d'appui technique à la fois en France et dans les villages d'origine. Nous avons aussi un groupe de réflexion sur la problématique migrants avec d'autres associations telles que Medicus Mundi et Uraca, autour de la Charte Santé, et nous travaillons aussi avec les institutionnels.

Les problèmes généraux auxquels sont confrontés les migrants sont liés à leur situation de marginalisation tant culturelle que sociale, économique, civique et politique, tous facteurs liés.

 

Questions d'accès aux soins et de demandes vis à vis des services socio-sanitaires :

L'investissement par les migrants des structures socio-sanitaires est d'autant moins important que s'ajoute à leur situation de précarité socio-professionnelle une précarité juridique. Ainsi, l'établissement ou le renouvellement de la carte de séjour est de plus en plus difficile, compte tenu des politiques européennes en matière de migration. Or la carte de séjour conditionne l'accès à un permis de travail, ce dernier conditionnant l'accès à une carte de sécurité sociale, en France en tout cas. Par ailleurs, le renforcement du contrôle social, son argumentation et son utilisation politiques, comme les moyens policiers mis en œuvre, renforcent une forme de repli des migrants sur leurs besoins vitaux, limités par eux au court terme, au travail et au logement et non à la santé.

L'investissement est aussi moindre du fait des distorsions socio-culturelles - problèmes de langues, non communément partagées, ainsi que des codes, valeurs et modes de représentations qui leur sont liés, du fait de la méconnaissance et de l'incompréhension réciproques - de la part des migrants, face au mode de fonctionnement des structures et des personnels socio-sanitaires du pays hôte, de la part des "professionnels", face aux réactions, aux réserves et aux modes d'organisation propres aux migrants, lorsque ceux-là ne sont pas atomisés. L'intégration, la formation et la valorisation des expériences des personnes issues de ces groupes, au sein des équipes socio-sanitaires, peuvent constituer des facteurs pour une meilleure approche culturelle.

Enfin, la méconnaissance par une large majorité de migrants de leurs droits dans le pays hôte et le manque d'informations explicites sur ce sujet, ne facilitent pas leur demande dans le domaine socio-sanitaire.

 

Questions d'"offres" des services socio-sanitaires :

Les services socio-sanitaires sont inadaptés face à l'organisation symbolique, cognitive - représentations, interprétations, perceptions... - propre aux différents migrants, autour de la personne, du corps, des symptômes, des maladies, des maux ou malheurs, du sang, de la sexualité et de la mort. Cette organisation détermine aussi les pratiques - variables encore en fonction du groupe social, du sexe et de l'âge - de même que les formes de recours à ces services.

Le système socio-sanitaire de type occidental, dans l'"offre" socio-sanitaire proposée y compris aux "Français-Français", fait peu de cas de ces différentes composantes, de type anthropologique. Il ne prend pas assez en compte la personne, sa personnalité, son intégrité, sa pluralité, son histoire, ses références socio-culturelles, son environnement et sa nécessaire implication dans toute démarche à visée prophylactique ou thérapeutique, en dehors de pratiques peu répandues dites d'ethno-psychiatrie.

L'ensemble de ces éléments sont généralement considérés comme des facteurs d'interférence négative alors qu'ils pourraient être mobilisés pour une transformation dynamique de l'"offre" des services socio-sanitaires et de leur orientation. Trop souvent les structures induisent des attitudes d'assistés et des parcours institutionnalisant, créant des problèmes sociaux additionnels. La démarche des intervenants dans le champ socio-sanitaire et des professionnels nie, voire invalide, la recherche de sens au-delà du symptôme et de l'explication docte de la maladie. La formation initiale et continue des intervenants dans le champ socio-sanitaire devrait comprendre une approche anthropologique et éthique.

 

Questions de pratiques sexuelles :

Le sida touche aux ambivalences de la symbolique du sang, aux rapport de "genre" et aux pratiques et comportements sexuels, souvent tabous même dans son exercice "banal" ou dans celui lié à la procréation. La bisexualité et les rapports anaux constituent des exemples frappants de comportements faisant l'objet d'une dénégation et d'une négation - et donc d'une grave mésestimation en terme d'analyse épidémiologique et d'élaboration conséquemment de programmes de prévention, ce jusqu'à une période récente - parce que non "sacralisés", non reconnus dans les modèles dominants affichés.

La difficulté que rencontrent les couples, les parents et les enfants à parler de sexualité se retrouve dans toutes les communautés ou les sociétés, a fortiori si elles ont à faire face à des problèmes qu'elles estiment autrement plus aigus. 

La place des femmes - encore plus problématique parmi la majorité des migrants, et aggravée par cette migration même, compte tenu des situations et réactions liées notamment au fait minoritaire, au fait religieux, au fait "identitaire", à la précarité, aux multiples problèmes d'"intégration" - constitue un problème majeur pour toute dynamique de prévention. Il s'agit de développer des actions en direction des hommes, des maris comme des femmes pour une "négociation" autour des pratiques sexuelles et de l'utilisation des préservatifs. Dans ce cadre, une production et une diffusion massive de préservatifs féminins adaptés s'imposent.

Les campagnes dites d'information ou de sensibilisation, élaborées en dehors des groupes cibles, ainsi que les discours et pratiques des intervenants dans la sphère socio-sanitaire sont encore trop souvent sur des modes impératif, vertical, volontariste, moralisateur, normatif, scientiste, de type discriminatoire ou encore fondés sur la culpabilisation, plus propres à favoriser le repli, voire le refus qu'une compréhension ou une responsabilisation quelconque. Partir des préoccupations immédiates des migrants et arriver dans ce cadre à aborder les questions de vie, de santé dont le sida, semble plus pertinent et même réaliste.

Lors du 4ème Colloque européen sur "Migration et sida" qui s'est tenu à Barcelone en octobre 1996, et a réuni 80 participants de 16 pays, ces différents points ont pu être abordés très diversement et ont abouti à une série de recommandations qui seront publiées d'ici le mois de février 1997 par l'organisme European Project "AIDS and Mobility".