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 Décembre 1996

Dix neuvième rencontre du CRIPS
La prévention du sida auprès des jeunes homosexuels

Quelle communication pour les jeunes homosexuels ?

 

Identité sexuelle et prévention

 Hugues Richard poursuit : "en France, la prévention de l'infection par le VIH s'est développée soit en direction de populations définies par des pratiques à risque pour le VIH soit en direction des jeunes, mais dans ce cas sur l'hypothèse théorique que le devenir d'un "jeune" n'est a priori qu'hétérosexuel."

Ce modèle a donc ignoré l'existence d'une homosexualité chez les jeunes.

Il est apparu que la place de l'homosexualité dans la société favorise la déstabilisation des relations et les prises de risques.

La reconnaissance sociale des personnes ayant des relations sexuelles avec des partenaires du même sexe favoriserait un accès à la sexualité moins troublé.

Jean Derouineau (médecin généraliste, EMIPS) considère que c'est une erreur d'aborder la question de l'homosexualité par le sida. L'information sur les moyens de prévention ne suffit pas, c'est une question de modèle, de structuration de la personnalité, de valorisation de la personne.

"Un jeune hétérosexuel ne manque pas de références autour de lui, il peut s'identifier à la personne de son choix. Pour un jeune homosexuel il n'y a pas de modèle, le seul modèle actuel est un homme malade du sida. Il est important de développer des modèles d'homosexuels positifs qui puissent servir de référence et de modèle d'identification".

 

Parler de l'homosexualité

Pour Yves Charfe, il s'agit avant tout de s'adresser aux jeunes homosexuels à travers des messages qui renforcent la légitimité de leur désir, déclarent qu'une sexualité avec un autre homme est tout à fait possible.

"Communiquer sur l'homosexualité, c'est lui donner une légitimité et par là même c'est faire de la prévention" conclut-il.

Michael Bochow retrace l'expérience menée en Allemagne au début des années 1990. Des séminaires ont été organisés par la Deutsche Aids Hilfe dans différentes villes allemandes avec des groupes de jeunes homosexuels. Les besoins exprimés par les jeunes ne se situaient pas au niveau de l'information et de la prévention sur le sida. Les jeunes étaient plutôt intéressés à discuter de leur situation de jeunes homosexuels et à disposer d'un réseau ou de structures locales où ils pourraient avoir un espace social pour vivre leur homosexualité.

Par conséquent, la Deustche Aids Hilfe au lieu de mettre en place un programme de prévention spécifique sur le sida, a décidé de placer son action dans un contexte de "prévention structurelle".

Il s'agit d'abord de prendre en compte les conditions de vie des groupes que l'on veut toucher avant de commencer une communication de prévention de l'infection par le VIH. "Un grand nombre de jeunes qui ont des contacts homosexuels ne se définissent pas (encore) comme homosexuels, leur parler d'emblée du sida ne les touche pas" explique Michael Bochow.

L'expérience a débuté à Berlin avec la constitution d'un groupe Lambda, réseau de jeunes homosexuels et lesbiennes, qui se rendent dans les écoles secondaires pour parler de sexualité et d'homosexualité dans les classes. Depuis 1993 une vingtaine de groupes se sont ainsi mis en place, ils sont soutenus par le Ministère de la Jeunesse, ils se rendent dans les écoles quatre à cinq fois par semaine, disposent d'un local pour les réunions, d'une permanence téléphonique d'information.

"C'est au travers de ces lieux de paroles que la prévention du sida peut être abordée dans un second temps". Michael Bochow explique que ce concept de prévention structurelle est aujourd'hui consensuel en Allemagne. Dans l'enseignement, dans l'espace public pour la jeunesse l'homosexualité n'est pas anticipée, il y a un vide normatif pour ces jeunes, il faut aborder cette question et par ce cheminement ensuite traiter le problème du sida.

La stratégie allemande a pour but d'accroître la visibilité des jeunes homosexuels et lesbiennes dans les lieux où ils vivent. Des affiches ont ainsi été réalisées, dans les écoles elles annoncent ouvertement des soirées pour les jeunes homosexuels ; présentées dans le métro de Berlin, elles communiquent sur l'intégration de l'homosexualité (slogan : "il est membre de notre groupe tout le temps"). Un dépliant a été élaboré par la Deutsche Aids Hilfe en direction des "garçons amoureux", il n'aborde pas d'emblée le thème du sida mais d'abord la situation sociale du jeune homosexuel.

 

Intégration sociale et prévention

La stratégie australienne de prévention en direction des jeunes homosexuels repose également sur une communication visant la reconnaissance de l'homosexualité. Elle sort du cadre communautaire habituel des actions de prévention sur ce thème, s'adresse à un public plus général. Elle repose sur le principe que la sexualité à moindre risque est un processus d'apprentissage personnel mais également social.

Réalisée par les pouvoirs publics, cette campagne est destinée à banaliser l'image du jeune homosexuel auprès de l'entourage et à renforcer l'estime de soi pour ceux qui se sentent attirés par une sexualité différente. Diffusée sous forme d'encarts dans des magazines très lus par les jeunes, elle met en scène des jeunes homosexuels et leur entourage familial ou amical : un groupe de jeunes (slogan : "lequel d'entre nous est gay ?") ; un jeune homosexuel avec sa mère (slogan : "j'ai dit mon homosexualité à ma mère, d'abord elle s'est blâmée puis maintenant elle veut prendre tout le bénéfice pour elle") ; un jeune gay très beau (slogan : "est-ce qu'il y a un problème ?").

Cette campagne était complétée par un dispositif d'information : permanence téléphonique de soutien et d'information, possibilités de participer à des groupes de paroles, de recevoir une documentation.

Elle a fait l'objet d'une large couverture médiatique et n'a été l'objet d'aucune réaction négative.

L'évaluation par questionnaire de l'impact de cette campagne montre que celle-ci a touché un nombre important de jeunes homosexuels de province, isolés ou appartenant à des minorités ethniques ainsi que de très jeunes adolescents.

Pour Marie-Ange Schiltz cet exemple montre combien les jeunes homosexuels ont besoin de s'affirmer et de s'informer et prouve que ce type de communication peut être bien acceptée par l'ensemble de la société.

"Cette expérience remet en cause l'idée trop schématique selon laquelle l'attachement à une communauté constitue le facteur essentiel de l'adoption de comportements sexuels à moindre risque." conclut-elle.

 

Des expériences françaises

Divers participants ont témoigné des difficultés rencontrées en France pour communiquer sur l'homosexualité sans être accusé de prosélytisme, par exemple dans les établissements scolaires. Contrairement à l'exemple allemand, les associations de jeunes homosexuels n'ont pas la possibilité d'intervenir dans les établissements scolaires.

Pour Brigitte Lhomond (CNRS) il est de la responsabilité de tout intervenant en milieu scolaire pour la prévention ou l'éducation sexuelle d'offrir la possibilité de parler d'homosexualité.

Antonio Ugidos (CRIPS Ile-de-France) précise que dans le cadre des actions de prévention dans les lycées et CFA d'Ile-de-France ce thème est fréquemment traité suite à des questions posées par les jeunes eux-mêmes. "Mais il ne s'agit pas tant pour l'intervenant de parler de l'homosexualité que de donner la parole aux jeunes qui en fonction de leurs interrogations aborderont le thème de l'homosexualité comme d'autres thèmes.

Il appartient alors à l'intervenant de les aider à réfléchir sur la notion de choix, de diversité et de différences possibles dans la sexualité" 

Des actions ponctuelles ont été entreprises par des associations de jeunes gays, parfois avec le soutien des pouvoirs publics.

Le projet Contact, explique Yves Charfe, organise des réunions entre les parents et les jeunes homosexuels. L'annonce de ces réunions s'est faite dans la presse (Télérama) et n'a pas suscité de réactions négatives des lecteurs. Il s'agit d'une opération expérimentale qui ne touche pas uniquement les jeunes et les parents présents aux réunions mais peut avoir un impact plus large sur les personnes qui ont pu lire l'annonce, notamment les jeunes.

La fédération Gemini a mis en place des projections débat sur le sexe sans risque à Paris ou dans des villes de province. Il s'agit de séances conviviales, interactives qui rassemblent une cinquantaine de personnes et où sont évoquées clairement les questions sur la sexualité, les pratiques sexuelles et la prévention. La moyenne d'âge des participants est de 20-21 ans. Un questionnaire permet d'évaluer l'apport de ces séances.

Frank Thoraval (Gay Pride) évoque un projet de films de prévention destinés aux jeunes homosexuels, diffusés à la télévision et sollicite un soutien. Antonio Ugidos déclare que l'équipe de 3000 scénarios contre un virus est prête a apporté son aide et son expérience.