décembre 1996
Hugues Lagrange, sociologue, CNRS, Paris
L'enquête "Analyse du Comportement Sexuel des Jeunes de 15 à 18 ans" (ACSJ) a été réalisée auprès de 6 500 jeunes au printemps 1994, à la demande de l'Agence Nationale de Recherche sur le sida (ANRS). Elle a consisté en entretiens individuels avec des jeunes scolarisés et en apprentissage. Le but était de connaître l'évolution des pratiques sexuelles et des comportements de prévention des jeunes.
Les acquis sont les suivants :
- l'âge médian au premier baiser est de 14 ans. L'âge médian au 1er coït est vers 17 ans, pour les filles comme pour les garçons. Les jeunes des filières d'enseignement professionnel et d'apprentissage sont plus précoces (16 ans) ;
- pour 85% des jeunes, la transition vers la sexualité génitale (baisers, caresses, coït) se fait avec des partenaires successifs (le taux de renouvellement des partenaires est d'environ un partenaire nouveau par an). Les relations sexuelles durent peu (1 mois pour 60% des garçons et 40% des filles). Cette entrée dans la sexualité est progressive, elle va du baiser à la pluralité des partenaires, avec des temps entre les relations assez longs ;
- après 2 ou 3 ans de vie sexuelle, les garçons ont eu plus de partenaires et des relations beaucoup plus courtes que les filles, qui ont des relations plus approfondies dans le temps (en général avec des garçons plus âgés qu'elles);
- à la fin des années 80, les comportements de précaution se sont modifiés. Nous avons assisté à une augmentation de l'utilisation du préservatif dans les premiers rapports : 85% des jeunes qui ont eu leur premier rapport en 1993 ont utilisé le préservatif, contre 55% en 1988-89 ;
- le recours au préservatif est moins fréquent lorsque la fille utilise la pilule. La durée de la relation conditionne l'abandon du préservatif : plus la relation est courte et plus le recours au préservatif est systématique. Ensuite la pilule vient souvent le remplacer comme contraception et il est peu à peu abandonné ;
- cette baisse de l'usage du préservatif est également liée au test de dépistage. La tendance dans les années 1990 consiste à se protéger d'une manière forte les premières fois, et à abandonner le préservatif à mesure que les partenaires ont "vérifié" un certain nombre de choses ;
- au moins 10% des jeunes ont connu, au cours des 12 derniers mois, une multiplicité de partenaires sans protection. Cette fraction de la population est concentrée dans les filières d'enseignement professionnel et d'apprentis. On trouve là aussi le pourcentage le plus important de grossesses non désirées et de rapports forcés. Il y a donc de gros efforts de prévention à faire en direction de ces jeunes.
Il s’avère globalement que la réponse adaptive à l’épidémie n’est pas seulement rituelle, réduite à un geste de la première fois. Elle prend la forme d’une habitude nouvelle qui dure au moins quelques mois au début de chaque nouvelle relation. La pilule apparaît à cet égard comme un des facteurs majeurs qui entraîne la baisse de l’usage des préservatifs. Dans ce sens, la prévention doit encourager les jeunes gens qui sont dans une relation stable à effectuer chacun un test de dépistage, et à n’abandonner les préservatifs qu’en fonction des résultats des tests. Ce qui signifie plus généralement que, sans abandonner la simplicité des messages de prévention, il faut entreprendre des démarches plus spécifiques.