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Septembre 1997

Vingt-huitième rencontre du CRIPS
Ecstasy et designer drugs

 

Astrid Fontaine & Caroline Fontana
Ethnologues

 

L’essor de la consommation d’ecstasy est indissociable du développement de la "techno" et des fêtes qui y sont associées : les "rave". Il est donc fondamental de connaître l’environnement qui prévaut lors de la consommation d’ecstasy, si l’on veut appréhender le phénomène dans sa globalité.

 La "techno" est un phénomène urbain, produit de la fascination exercée par l’apparition des nouvelles technologies de la "communication" et du "virtuel". L'espace sonore des "rave" est envahi par des rythmes frénétiques et des sons électroniques, qui s'enchaînent par augmentation et diminution progressives du nombre de "Battements Par Minute" (BPM). Le DJ, maître de cérémonie et bon programmeur, organise à son gré les vagues d'accélération et de décélération, imposant un style à la fête, "cool" ou "speed"… La "techno"regroupe donc un certain nombre de courants, souvent représentés par des DJ, parfois urbains et agressifs ("hardcore"), parfois orientalisants et "planants" ("transe de Goa") 1.

 Il existe aujourd’hui un véritable milieu "techno" avec ses propres moyens d’expression (journaux, fanzines, radios, flyers 2) et ses métiers (disquaires, patrons de boîtes de nuit, informaticiens, Disc Jockeys, maisons de disques, producteurs).

 Outre les différents styles, on peut distinguer deux grandes catégories de "rave" et de "raver". La première, que l'on pourrait qualifier d'"authentique", se dit "underground", et demeure réfractaire à toute forme d’institutionnalisation. Ce sont souvent des groupes qui migrent et organisent des fêtes plus ou moins clandestines, toujours gratuites mais peu accessibles aux non-initiés. L’autre tendance, beaucoup plus répandue, s’exprime dans le circuit commercial classique des boîtes de nuit, des "concerts" et autres manifestations. Les entrées sont payantes, les fêtes légales, et le public plus hétérogène. Cependant, il n'existe pas de cloison étanche entre ces deux tendances : c'est avant tout le style du DJ qui fait préférer une "rave" à une autre.

 En région parisienne, environ 5000 personnes - plus souvent des hommes que des femmes - se rendent en "rave" chaque week-end. L’âge moyen se situe entre 15 et 25 ans et est en baisse par rapport aux premières années du phénomène "techno". Les fêtes commencent en général au milieu de la nuit et durent jusqu'à l'aube, parfois plus tard dans la matinée. En France, elles demeurent la plupart du temps illégales (les autorisations sont données par les maires ou les préfets), bien que souvent tolérées. Seules les grandes cérémonies à entrées payantes peuvent espérer se voir accorder une autorisation. Les véritables "rave" en plein air sont donc rares et discrètes, et les fêtards doivent en général se rabattre sur le circuit commercial des boîtes de nuit.

 Il s'agit de trouver dans la fête, par une sorte de transe, un remède à la monotonie du "métro-bureau-dodo" quotidien (les "raver" sont en général bien insérés socialement, pour la plupart lycéens, étudiants, employés ou cadres de moins de 25 ans). Le volume sonore, la répétitivité des rythmes et les lumières vives doivent provoquer cette rupture, et le bon DJ est celui qui sait faire oublier à son public le temps qui passe, en le faisant danser jusqu'à l'épuisement. C'est souvent pour gagner en endurance et accentuer la rupture que les "raver" ont recours aux amphétamines, et plus particulièrement au MDMA (ecstasy), qui favorise l'empathie et la perte de repères temporels, sans pour autant rendre trop "speed".

 Les produits les plus consommés dans les "rave" sont le LSD, l’ecstasy et le cannabis. Ces substances psychotropes ont pour fonction d’accentuer le temps de la fête, la sensation de rupture.

L’ecstasy et le LSD sont accessibles à des prix modiques (environ 80 francs le comprimé d'ecstasy, soit cinq fois moins qu'il y a dix ans), et chaque "rave", légale ou non, comporte son lot de revendeurs. La consommation d’ecstasy, outre sa fonction déshinibitrice, constitue en effet un véritable rite d’initiation à l’entrée dans l’univers des "rave". La première prise se fait en général par l’entremise d’amis déjà familiarisés et s’avère souvent la plus intense.

A la sensation de bien-être et à l'accroissement des perceptions sensorielles que provoquent l'ecstasy, s'ajoute l'empathie, un sentiment d'appartenance fusionnelle avec les autres danseurs. Les "raver", volume sonore oblige, se plaisent à communiquer par des gestes et des figures, et, contrairement aux idées reçues, ne cherchent pas la bulle d'un "trip" solitaire dans une foule anonyme.

Le LSD est un psychotrope beaucoup plus puissant et fait surtout l'apanage des "raver" "hardcore". Contrairement à l'ecstasy, il peut provoquer de véritables hallucinations, et, par l'intensité de son effet, laisser de graves séquelles psychologiques chez des gens fragiles. Son utilisation requiert des précautions, qui justifient sans doute une sérieuse campagne de prévention.

Dans la mesure où les consommateurs de LSD et d'amphétamines ne se perçoivent pas comme des déviants ou des toxicomanes, et considèrent les drogues douces comme inoffensives si l’abus est évité (au même titre que l'alcool), ils sont en effet très demandeurs d'informations pour mieux gérer leur consommation. D’ailleurs, l’immense majorité des "raver" ne "gobent" que pour les fêtes de fin de semaine, pendant une courte période de leur vie (rarement plus d'un ou deux ans). Les effets des acides et de l’ecstasy sont d’autre part l’objet de nombreuses discussions au sein des groupes de "raver". Des conseils d’utilisation et des "flyer" de mise en garde circulent.

Les "raver", moins marginaux et individualistes qu'on ne le dit, mettent en place des campagnes de prévention et d'auto-support, à l'instar de CREW 2000 en Écosse ou de Techno Plus en France, et revendiquent solidement leur capacité à faire un usage ritualisé et récréatif des psychotropes. Ils se heurtent, chez nous, à une répression féroce, qui ne tolère ces festivités que si elles sont intégrées au circuit commercial, et veut voir dans la "techno" indépendante la mère nourricière d'un nouveau fléau. Les structures mises en place par les associations de "raver" pour faciliter la gestion des "rave" (navettes de bus par exemple) et assurer une certaine sécurité au public sont donc constamment entravées.

 Selon Astrid Fontaine et Caroline Fontana, "le premier objectif d'une campagne de prévention doit être de favoriser la prise de conscience qui émerge dans ce milieu, en s'adressant à des gens responsables et non à des déviants, de fait plus marginalisés par la répression que par leur comportement social".

 


1 De Goa, état du sud de l’Inde, visité par des "raver" occidentaux qui y organisent des "full moon parties", "rave" en plein air à l’occasion de la pleine lune. Goa a donné son nom à ce sous-courant de la "techno" qu’on pourrait rapprocher du phénomène hippie. Le "hardcore" est une version dure et rapide de la "techno" qui déferle au minimum à 180 BPM.

 2 Flyer : tract, prospectus qui annonce une "rave". Ils sont distribués dans les magasins de disques spécialisés ou lors d'autres fêtes, et fixent des points de rendez-vous pour une prochaine "rave", dont ils annoncent le DJ et le style.