Septembre 1997
L’interdiction tardive de l’ecstasy par le gouvernement hollandais en 1988 n’a pas réussi à enrayer la prolifération de ces nouvelles petites "pilules d’amour", de plus en plus en vogue dans les "rave" et autres "acid parties". En prohibant la production locale d’ecstasy, les Pays-Bas ne firent que s’ouvrir aux marchés des pays de l’Est, riches en alchimistes de l’amphétamine. Le nombre de jeunes adeptes de "rave" et d’ecstasy, lui, n’a pas diminué, mais la qualité des produits a rapidement chuté. Toutes sortes d’amphétamines plus ou moins pures ont vite envahi les "rave", et le NIAD (Netherland Institute for Alcohol and Drugs) s’est empressé de faire pression sur le gouvernement, pour que soit organisé un recensement des produits en circulation, et des tests lors des "rave".
Quand il obtient, en 1992, l’autorisation de mener son enquête, le Dr Erik Fromberg identifie plusieurs centaines de pilules différentes, qu’il classe dans une "encyclopédie" suivant leur forme, leur couleur, leur taille et leur poids. Certaines sont de véritables poisons, d’autres des cocktails d’amphétamines plus ou moins forts, mais bien peu sont de réelles ecstasy ne contenant que du MDMA. La liste est réactualisée et rediffusée chaque semaine, et les nouvelles apparitions de pilules dangereuses sont immédiatement signalées aux organisateurs de "rave", aux associations "techno" et aux forces de l’ordre.
Parallèlement à ces travaux de laboratoire, des associations hollandaises parrainées par le gouvernement, dont le NIAD, testent les pilules pendant les "rave", à la demande des consommateurs et des dealers consciencieux. Le test est simple, rapide, et bon marché. Presque tous les "raver" hollandais y ont recours, et la prise de contact lors du test est l’occasion de rappeler quelques consignes de prudence (boire, se reposer). Ainsi encadrées, les "rave" hollandaises ne connaissent pratiquement pas d’accidents, et attirent peu de produits coupés ou surdosés. Depuis que le "testing" s’est répandu, la qualité des ecstasy, des amphétamines et du LSD recensés par Erik Fromberg s’est très nettement améliorée.
Mais l’attitude du gouvernement hollandais n’est pas univoque. Alors qu’il a favorisé le contrôle de la qualité des comprimés d'ecstasy qui circulent dans le pays, il continue d’en interdire la fabrication. Si les pilules restent souvent "assemblées" en Hollande, les produits de base (le MDMA pour l’ecstasy) sont importés des Pays de l’Est par des mafias plus soucieuses de la quantité que de la qualité. La prohibition vient donc freiner le processus d’épuration et d’amélioration qu’a suscité le "testing". Mais plus grave encore est l’effet pervers qu’elle induit : en fermant l’œil sur la consommation et en tolérant le "testing", tout en interdisant la production, le gouvernement hollandais a permis malgré lui aux Pays-Bas de devenir une véritable plaque tournante. La substance de base est produite en Europe de l’Est, puis acheminée en Hollande où le comprimé est conditionné et testé lors de "rave". S’il "marche" bien - comprenez : si la pilule a du succès grâce à son rapport qualité/prix avantageux - il peut être produit en plus grande quantité et exporté.
Selon Erik Fromberg, la prohibition est donc directement responsable, même en Hollande, du caractère mafieux du trafic de l’ecstasy. Elle fait en outre, paradoxalement, peser sur le pays le soupçon des autres gouvernements européens, alors que le contrôle de la fabrication y est aussi sévère que partout (il est pratiquement impossible de produire du MDMA en Hollande), mais qu’en plus les pilules qui circulent sont les moins dangereuses d’Europe. Le succès du "testing" et de groupes d’auto-support comme CREW 2000 ou Techno Plus constituent, aux yeux du médecin hollandais, la preuve qu’une population est capable de gérer une consommation récréative de drogues, selon un processus rituel et responsable, comparable aux cérémonies de certains peuples d’Amérique Latine par exemple. Une campagne de prévention qui repose sur des principes moraux n’atteindra que ceux qui partagent ces mêmes valeurs de prohibition, et donc pas les consommateurs. Contre cette logique d’interdiction de la pratique pour essayer de réduire le risque qu’elle induit, le Dr Erik Fromberg propose la mise en place d’une politique du "safer trip", dont les mesures soient plus éducatives que répressives. Légales ou non, les drogues requièrent toutes certaines précautions d’emploi, et ne devraient être mises que dans les mains de gens responsables. À cet égard, rappelle pour finir Erik Fromberg, les gens qui meurent pour avoir trop fumé trop longtemps sont encore beaucoup plus nombreux que ceux qui meurent pour avoir pris trop souvent trop d’ecstasy…