Septembre 1997
L'évaluation des effets psychologiques et physiologiques des amphétamines est délicate, car il est difficile d’avoir une vision globale du problème. Les effets varient en fonction du type de produit, du contexte dans lequel il est consommé, de son éventuelle association à d'autres produits, et des prédispositions de chaque individu. Pour ce qui relève des produits, ils peuvent être extrêmement différents (méthamphétamines (MDMA), amphétamines, hallucinogènes, kétamine, cocaïne, caféine), ainsi donc que leurs effets.
Les contextes peuvent être aussi très disparates, et il n’est pas indifférent de savoir si le produit est consommé seul ou en groupe, quotidiennement ou uniquement dans le cadre des "rave" du samedi soir. Il en va de même pour les individus, qui sont plus ou moins robustes.
Toutefois, il est constaté dans la littérature médicale que les problèmes médicaux et psychiatriques engendrés par l’usage de ces produits n’affectent qu’une minorité infime d’individus. On est en droit de se demander si c'est le simple usage, ou bien l’existence de prédispositions individuelles à des pathologies somatiques ou psychiatriques, qui induisent le risque. Bien souvent, les décès ne sont provoqués qu'indirectement par l'ecstasy, qui a en fait révélé une pathologie cardiaque préexistante. De même, les traumatismes dûs aux LSD sont la conséquence d'une prise de conscience trop brutale par le sujet, d'éléments refoulés qu'il n'est pas capable d'assumer.
En ce qui concerne les méthamphétamines (ecstasy), la littérature médicale internationale et l’observation clinique décrivent des pathologies qui naissent de la rencontre de paramètres très différents : la dose, la fréquence d’intoxication, sa durée, la vulnérabilité éventuelle du sujet, son âge, son poids, le contexte de prise des produits etc.
Les effets indésirables les plus couramment constatés sont l’agitation, la tachycardie, l’hypertension, l’hyperthermie, la déshydratation. Des cas graves d’intoxication, liés à une majoration extrême de ces symptômes ont été observés, le plus souvent à la suite d'un surdosage. Le surdosage peut être dû au comprimé lui-même, plus riche en amphétamines que ce à quoi l'on s'attend ; ou bien au sujet, qui se surestime ou veut majorer les effets qu'il recherche.
L’effet indésirable le plus fréquemment cité est l’hyperthermie, conditionnée par une série de facteurs extérieurs, comme la température ambiante, le port de vêtements chauds, la mauvaise ventilation des "rave". Il s'ensuit souvent une déshydratation du corps qui peut être la cause de malaises plus ou moins graves. Ces facteurs peuvent être modifiés très facilement pour qu’ils ne nuisent plus à la santé des usagers d’ecstasy. De courtes pauses pour se rafraîchir et boire (encore faudrait-il que l'eau ne soit pas payante dans certaines boîtes de nuit !) suffisent à réduire considérablement le risque. D’où l’importance d’une politique de prévention adaptée, qui peut, lorsqu’elle est appliquée à bon escient, réduire radicalement le nombre de décès par hyperthermie et déshydratation liés à l'ecstasy.
Dans les cas de décès, les syndromes pathologiques les plus graves observés sont une coagulation intravasculaire disséminée, une insuffisance rénale et hépatique, collapsus cardio-vasculaire, coma, etc. Mais le risque létal reste très limité. Sur des centaines de milliers d’usagers, les recensements ne relèvent que quelques décès, bien moins que dans les activités de loisirs sportifs par exemple. Dix ans après le début de la consommation d’ecstasy, la littérature médicale n’a fait état jusqu’à maintenant que de 63 cas d’intoxication mortelle. D’un point de vue de santé publique, cette consommation ne pose donc pas de problème grave, bien moins en tout cas que la sécurité routière.
La panique fort répandue en France dont témoignent les articles à sensation sur l’ecstasy tueuse ne sont, selon le docteur Christian Sueur, absolument pas justifiés, et manifestent une ignorance radicale du phénomène.
Il semblerait en fait que les risques biologiques liés à l’ecstasy soient surtout le fait de produits annexes détournés ou frelatés, évoqués plus haut.
En ce qui concerne les risques psychologiques et psychiatriques, ils sont liés aux effets centraux, qui consistent en une stimulation généralisée des fonctions du système nerveux central, donnant lieu à un état modifié de conscience, caractérisé par une majoration des sensations et des implications émotionnelles. Celles-ci amplifient la capacité d’empathie envers soi-même et envers autrui, améliorant chez certains sujets la capacité à entrer en relation avec les autres et à atteindre pour soi-même un état de sérénité. Cette sensation de bien-être est assez proche de celle suscitée par les champignons hallucinogènes européens (psylloscibes). De ces qualités, ces substances ont tiré leur appellation d'entactogène empathogène (Ralph Mezner, 1983). Ces substances peuvent être aussi à l’origine d’états oniroïdes, même si leurs caractéristiques hallucinogènes et délirogènes sont moindres que celles du LSD.
Les conséquences psychologiques néfastes les plus graves décrites chez certains consommateurs, sont dominées par le risque de psychose amphétaminique (crise d'anxiété paranoïde). Il semble que la consommation de MDMA ne donne lieu à aucun cas de bouffées délirantes dissociatives aiguës, à la différence de ce qui se produit chez des sujets psychologiquement fragiles après une prise de LSD. Cette substance aurait pour particularité de ne provoquer ni syndrome de dépersonnalisation, ni désorganisation de la pensée, ni rupture avec la réalité. Si rupture il y a, elle est étroitement liée au contexte et facilement maîtrisable, car toujours auto-suggestive. En revanche, on peut assister à des états d’anxiété généralisée, à des crises de panique, des états paranoïdes à tendances persécutives. C’est souvent ce qui incite les consommateurs à ne pas renouveler l’expérience.
Mais il est toujours difficile de faire la part entre les effet pharmacotoxiques éventuels du produit, ses effets perturbateurs sur l’économie psychique antérieure, et ce qui est lié au mode vie des "raver", comme la répétition de nuits sans dormir, le bouleversement des cycles veille-sommeil et des cycles alimentaires, la vie tribale, le désintérêt pour ce qui ne participerait pas du mouvement, et la prise concomitante d’autres drogues.
Cependant, la théorie de l’escalade, voulant que la prise d’ecstasy conduise nécessairement à la consommation d’autres drogues ne rend pas compte de la réalité. Encore une fois, ce phénomène peut se produire chez des individus présentant une vulnérabilité personnelle, qui peuvent être secoués par des produits qui ont une certaine puissance et alimentent leur psychopathologie personnelle. Ces sujets recherchent en général toutes sortes de produits d’automédication pour dissimuler leur névrose, le plus souvent de l'alcool, des sédatifs et des tranquillisants.
Il semble néanmoins que l’usage répété de produits amphétaminiques augmente le risque de dépression. Un rôle important de la prévention serait de signaler cet effet et de permettre aux usagers de déceler les premiers signes de dépression, pour envisager une régulation de la consommation.