Novembre 1989
PREMIERE RENCONTRE DU CRIPS
La première rencontre consacrée à "l'échange de seringues chez les toxicomanes", a réuni le 14 septembre 1989 une cinquantaine de personnes, dont des intervenants en toxicomanie (Marmottan, Centre Monceau, Trait d'Union,.. ), en prévention SIDA (AIDES, APARTS, Médecins du Monde,...) et des représentants des institutions (DGS, AFLS, ANRS, CFES, DDASS, CIDAG,...)1.L'expérience Néerlandaise
Et, comme 'invité-vedette", le Docteur Gerrit VAN SANTEN, responsable du département de Santé Publique de la ville d'Amsterdam qui a présenté la politique suivie depuis dix ans dans cette ville de 700000 habitants, parmi lesquels 6000 toxicomanes dont 40% par voie intraveineuse, pour la moitié de nationalité étrangère (en majorité européens).
Une politique pragmatique
Le Docteur Van Santen a exposé2 de façon pragmatique et claire cette politique "pluriforme" comprenant la distribution de seringues, de methadone et de préservatifs aux toxicomanes ; soit une approche globale du toxicomane comme un malade qu'il faut aider ici et maintenant, avec les moyens que l'on a.
Une politique destinée à "gérer" la toxicomanie, promouvoir l'éducation pour la santé, favoriser l'intégration à la société et obtenir une qualité de soins équivalente à celle de la population générale.
Les moyens
Deux bus circulent quotidiennement dans la ville (huit arrêts d'une heure pour la distribution de methadone, ingérée sur place sous le contrôle d'une infirmière) et pour l'échange de seringues (neuves contre usagées). Il existe de plus onze lieux fixes d'échange de seringues (avec ou sans methadone) et cinq polycliniques (pour les volontaires au sevrage).
Les résultats
100000 seringues ont été échangées en 1985, 720000 en 1988 (ce qui représente l'utilisation de 50% des toxicomanes de la ville).
Une évaluation faite sur 148 volontaires participant (73) ou non (75) au programme d'échange et sur deux questionnaires espacés d'environ un an a également permis de constater que :
- le programme entraîne une baisse du risque (les 73 "échangeurs" ne partagent plus du tout de seringues),
- le programme ne modifie pas la fréquence des injections,
- il n'y a pas d'augmentation de prêts à des tiers.
Ce programme aide ainsi, selon le Docteur Van Santen, certains toxicomanes à "shooter" plus sainement et semble principalement attirer des utilisateurs plus vieux, plus réguliers et ayant une plus longue expérience.
Qu'en est-il en France ?
Un programme similaire peut-il être développé en France ? Trois expériences pilotes3 sont sur le point d'être lancées : à Paris par Médecins du Monde où un programme d'échange de seringues est actuellement quotidien et élargi àd'autres activités ; en Seine-Saint-Denis où un bus devrait bientôt circuler dans trois cités et à Marseille en un lieu fixe.
Tout le monde s'entend en effet pour évoquer les différences socio-culturelles, politiques et de mentalité qui veulent qu'en France "distribuer des seringues développe la toxicomanie" ; et, comme l'a souligné le Docteur Vellay-Lebas de Médecins-du-Monde, que tout "consommateur de drogue est considéré comme délinquant".
La création d'un "syndicat des junkies" qui fut avec les médecins généralistes, à l'origine du programme amsterdamois paraît donc pour le moment tout à fait improbable dans notre pays.
Comme le Professeur Lazarus l'a fait remarquer, "accompagner un drogué dans sa toxicomanie s'il ne souhaite pas décrocher est une idée encore inacceptable pour beaucoup".
Dès lors, comment développer un véritable programme d'échanges de seringues en France ?
Suggestions et remarques
Pour le Docteur Boubilley (Hôpital Marmottan), il faudrait par exemple généraliser l'usage des seringues auto-rétractables (encore à l'état de prototype) ou encore vendre les seringues en supermarchés, ce qui faciliterait les choses en préservant l'anonymat.
Pour le Docteur Espinoza (Prison de Fresnes), on pourrait également ouvrir les pharmacies la nuit pour toucher les toxicomanes occasionnels qui gèrent moins bien leur toxicomanie tandis que Daniel Defert propose quant à lui d'éduquer les pharmaciens (encore trop réticents) à vendre les seringues sans rechigner.
Le Docteur Martin Buisson (Médecins du Monde) a, pour sa part, évoqué la possibilité d'orienter les toxicomanes vers des médecins qui, eux se chargeraient de distribuer les seringues.
Tout le monde s'entend sur le rôle à jouer par les élus locaux.
A Argenteuil, la récente psychose suscitée par la présence de seringues dans les squares a ainsi permis de sensibiliser la municipalité, afin que que soit mis en place un programme de ramassage des seringues et d'information de la population.
Quant à la methadone, si le Docteur Solal (Centre Saint-Germain-des-Prés) regrette qu'un programme de distribution ne soit pas développé en Fran pour permettre une "démarginalisation de la population toxicomane et de moindres effets nocifs" (délinquance comme maladies associées), le Docteur Boubilley craint au contraire un accroissement de la cocaïnomanie facilité par ce produit "qui adoucit la descente".
En guise de conclusion,
L'exemple d'Amsterdam "est formidable mais pour le moment irréalisable en France" (M. Buisson) du fait des politiques et des mentalités.
Le Docteur Lowenstein (Hôpital Laënnec) fait remarquer que "la France dispose de toutes les personnes et volontés nécessaires (prévention primaire, secondaire et tertiaire), mais il manque une politique pour les coordonner".
Cette réunion aura donc permis aux différents participants de se rencontrer et de faire le point sur la situation française en ce qui concerne l'échange de seringues, en la confrontant à celle d'Amsterdam.
* 14 septembre 19891 - DGS : Direction Générale de la Santé
AFLS : Agence Française de Lutte contre le SIDA
ANRS : Agence Nationale de Recherche contre le SIDA
CNS : Comité National sur le SIDA
CFES : Comité Français d'Education pour la Santé
DDASS : Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales
CIDAG : Centre d'Information et de Dépistage Anonyme et Gratuit2 - L'exposé du Docteur Gerrit Van Santen est disponible sur demande au CRIPS.
Tél. 40.44.41.41
Fax 45.43.30.803 - Médecins du Monde
Tous les jours de 16h00 à 20h00
1 Rue du Jura
75013 PARIS
Tél. : 43.36.43.24Centre d'Accueil et de ssins pour Toxicomanes
Le Corbillon
17 Rue du Corbillon
93000 SAINT DENIS
Tél. : 42.43.94.02Centre de soins aux Toxicomanes
54 Rue du Cap
13000 MARSEILLE
Tél. 91.50.56.99