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mars 1999

trente-quatrième rencontre du CRIPS
Prévention primaire de la toxicomanie : quels messages ?

Patricia Echevarria,
Psychologue, Responsable du secteur prévention de Drogues et Société, Créteil

 

Une autre expérience de prévention primaire

Lorsqu’on arrive dans un lycée pour porter la bonne parole, les élèves sont souvent là parce qu’ils sont obligés. La veille, leur professeur a annoncé qu’ils n’auront pas sport et qu’une dame viendra leur parler de drogue à la place. Donc, ils boudent. La première chose que je leur dis est que je ne viens pas pour leur dire de ne pas se droguer, parce que les drogues sont bonnes et mauvaises. A Drogues et Société nous ne sommes pas antidrogues. Cette phrase provoque un déclic et permet d’entamer la discussion, dire ce qui se passe. Les jeunes nous disent alors que le cannabis est leur produit de convivialité. Le discours adulte est trop focalisé sur la santé, oubliant complètement le côté social et économique de la toxicomanie. Ils nous disent aussi que le cannabis est pour eux une source de revenus. Cette réalité quotidienne doit être intégrée dans les messages de prévention, pas seulement la dimension médicale. Mais l’urgence se situe chez les jeunes déscolarisés, qui ne sont plus captifs pour qu’on aille leur prendre la tête avec nos discours. Mais comment faire ? Nous essayons depuis quelques mois une formation de 12 jeunes relais. Recrutés dans le quartier, ils passaient leur journée à fumer des pétards dans les cages d’escalier, n’ayant rien d’autre à faire. Ils nous apprennent la réalité de la cité dont nous ignorions tout. Ce projet est de travailler avec eux et non pas à leur place, en acceptant leur réalité quotidienne, ce qui n’est pas facile parce que nous espérons pouvoir leur offrir un meilleur avenir que le leur.

 

Questions de la salle

Françoise Reignier-Aeberhard, psychologue, Centre Cassini
Nos adolescents veulent s’évader de la société que nous avons faite. Ce refus de la société qu’on leur donne les rend imperméables à notre discours de prévention médicale. Arrêtons d’avoir si peur, du VIH, de l’hépatite C. Et intégrons la transgression de l’interdit propre à l’adolescence dans nos messages.

Gérard Leblond Valiergue, ASUD / Ligne Blanche
Le vrai problème de la prévention c’est d’être crédible. On a tellement menti aux usagers de drogue que les messages ne passent plus. Tant que l’Etat refusera de prendre en compte le plaisir des drogues, on ne pourra pas faire passer leurs dangers réels liés à des comportements aberrants.

Françoise Delbard, médecin, DASES de Paris
Depuis un an, nous intervenons dans les CM2 en travaillant avec un support " La photo qui fait parler ". Chaque enfant choisit une image pour parler de la santé en général, ce qui peut la renforcer et ce qui peut l’abîmer. Le message délivré est la drogue est dangereuse, il faut dire non, en parler et être solidaires. On ne parle plus du tout de produits, ni même nécessairement de toxicomanie, c’est une démarche de prévention globale qui a été choisie.

Jean-Claude Simoes, Trait d’Union 94
Le vrai message de prévention pour moi c’est le pourquoi du produit. Quand j’interviens dans les écoles, je ne parle pas de produits. Ce qui les intéresse c’est de savoir pourquoi à un certain moment ils pourraient avoir besoin de produit pour avoir la possibilite de réaliser autre chose. Depuis le rapport Roque, les jeunes disent maintenant pourquoi nous embêter avec le cannabis puisque c’est moins dangereux que l’alcool, voilà ce qu’ils perçoivent.

Farid Ghehioueche
Prendre la médiation comme manière de prévention c’est sûrement plus pertinent que de débarquer avec ses valises remplies de discours tout faits. La faible répression du trafic et la loi L630 qui oblige à faire l’autruche puisqu'on ne peut parler que des méfaits des drogues, sont deux obstacles à une bonne prévention.

Henri Guillet, Essonne Accueil
Quel est le message que les jeunes du groupe de Patricia Echevarria transmettent?

Patricia Echevarria
La formation n’est pas encore terminée. Le groupe refuse aujourd’hui le terme initial de jeunes " relais " qui les limiterait à répéter dans la cité ce qu’on leur a appris. Cerner le problème lié à l’usage des drogues permet de mieux comprendre les enjeux dans la cité. Nous avons appris récemment que ceux qui brûlent les voitures ne fument pas du cannabis. Ceux qui fument sont " endormis ".

Marie-Pierre Hourcade
La justice s’interroge aujourd’hui sur le décalage entre la difficulté des juges d’appliquer la loi face à une consommation importante de produits illicites. Il faudrait diminuer les quelques 70.000 interpellations annuelles pour usage -dont 80% de cannabis- afin de mobiliser les forces répressives sur le trafic local et international. Evitons de faire des injonctions thérapeutiques pour du cannabis, ça n’a pas de sens. Un traitement différent pour les usagers, plus social que pénal, s’impose.

Dominique Leblond, assistante sociale en milieu scolaire
La diversité des interventions montre la complexité de la prévention. Primaire, elle devrait s’adresser plutôt aux adolescents qu’aux jeunes adultes. Le discours policier les interpelle plus que le discours médical qui ne passe pas du tout, surtout lorsqu’il est tenu par des adultes ignorants face à leur mal être. L’inadaptation du discours est patent.

Albert Herskowics, mairie d'Orly, commission toxicomanie
Décrire les différentes réalités sociales dans lesquelles se placent la prévention est essentiel.
Mais attention : l’économie parallèle est mise à toutes les sauces et des sujets trop jeunes ne sont pas du tout concernés.

Bertrand Lebeau, MDM
La France a pris beaucoup de retard en matière de prévention. L’idée de la réduction des risques en matière de drogues c’est d’inverser les priorités. ça veut dire qu’il faut cibler les usages les plus problématiques : la prévention des abus et des conduites à risque. Au lieu de se contenter de dire "ne fumez pas du cannabis", on devrait pouvoir dire "si vous en fumez, n’en fumez que le soir et pas le matin avant d’aller aux cours parce que ca endort". Rien n’est poison, tout est poison, c’est la dose qui fait le poison.

Gérard Leblond Valiergue, Asud / Ligne Blanche
Une loi qui ne s’applique pas et qu’on laisse transgresser par 7 millions de Français, ça veut dire quoi ?

Marie-Pierre Hourcade
La distance entre la réalité sociale et la loi ne signifie pas que cette dernière ne soit pas porteuse de valeurs. 8O% des infractions pénales sont classées sans suite, qu’il s’agisse de drogues ou non. Modifier la loi n’est pas d’actualité. Des moyens massifs sur la prévention font chuter les récidives. Une expérience concernant 300 personnes par an dans 7 quartiers intermédiaires de sortants (remplace le dernier mois de prison avec un suivi à la sortie) montre une baisse des récidives de 70% à 26%. Il y a des choix politiques à faire. Construire plus de prisons et mettre peu de moyens pour les milieux ouverts, c’est révoltant.

Pascal Gorin
Si l'importance de la transgression devait être une raison pour annuler une loi, alors une grande partie de nos règles n'aurait plus lieu d'exister.

Roger Henrion
Plutôt qu’une loi symbolique, pourquoi ne pas appliquer des sanctions moins sévères mais avec des moyens pour la faire respecter ?

Catherina Holland, responsable prévention, Centre Didro
Cette loi m’enquiquine. Une loi non appliquée devrait être modifiée sinon ça n’a pas de sens civique. Les jeunes intervenants ont un message autrement crédible "On peut être heureux sans fumer ni boire. On est libre d’en prendre ou pas. L’essentiel c’est de rester crédible".

Stéphane Rusé, formateur
Eviter l’abus, c’est autoriser la consommation modérée, donc je me retrouve hors la loi. Ce discours me gêne. Il y a beaucoup d’adultes qui fument aussi du cannabis mais qui, à cause de la loi, ne peuvent témoigner de leur conduite "sage" à cause de la loi.

Santiago Serrano, Conseil Général du 93, mission Prévention des toxicomanies
L’incohérence actuelle complexifie le travail sur l’usage de produits illicites à l’école. D’un côté, le simple usage est puni d’exclusion au collège mais en même temps une circulaire du Ministère de la Jeunesse et des Sports à l’école préconise de débattre du passage de l’usage à l’abus !

Henri Guillet, Essonne Accueil
Je ne crois pas que les parents sont prêts à entendre le discours de ce soir sur la gestion des risques plutôt que sur l’abstinence. C’est à eux qu’il faut d’abord s’adresser, la plupart souhaitant que tout risque soit interdit.

Nicolas Pigeat, association Grande Ecoute
Demander à des parents d’accepter que leurs enfants consomment modérément c’est infaisable. De plus, la gestion de la consommation, ce n’est plus de la prévention simple mais relève à mes yeux de thérapeutes avertis.

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