mars 1999
Une autre expérience de prévention primaire
Lorsquon arrive dans un lycée pour porter la bonne parole, les élèves sont souvent là parce quils sont obligés. La veille, leur professeur a annoncé quils nauront pas sport et quune dame viendra leur parler de drogue à la place. Donc, ils boudent. La première chose que je leur dis est que je ne viens pas pour leur dire de ne pas se droguer, parce que les drogues sont bonnes et mauvaises. A Drogues et Société nous ne sommes pas antidrogues. Cette phrase provoque un déclic et permet dentamer la discussion, dire ce qui se passe. Les jeunes nous disent alors que le cannabis est leur produit de convivialité. Le discours adulte est trop focalisé sur la santé, oubliant complètement le côté social et économique de la toxicomanie. Ils nous disent aussi que le cannabis est pour eux une source de revenus. Cette réalité quotidienne doit être intégrée dans les messages de prévention, pas seulement la dimension médicale. Mais lurgence se situe chez les jeunes déscolarisés, qui ne sont plus captifs pour quon aille leur prendre la tête avec nos discours. Mais comment faire ? Nous essayons depuis quelques mois une formation de 12 jeunes relais. Recrutés dans le quartier, ils passaient leur journée à fumer des pétards dans les cages descalier, nayant rien dautre à faire. Ils nous apprennent la réalité de la cité dont nous ignorions tout. Ce projet est de travailler avec eux et non pas à leur place, en acceptant leur réalité quotidienne, ce qui nest pas facile parce que nous espérons pouvoir leur offrir un meilleur avenir que le leur.
Françoise
Reignier-Aeberhard, psychologue, Centre Cassini Gérard
Leblond Valiergue, ASUD / Ligne Blanche Françoise
Delbard, médecin, DASES de Paris Jean-Claude
Simoes, Trait dUnion 94 Farid
Ghehioueche Henri Guillet,
Essonne Accueil Patricia
Echevarria Marie-Pierre
Hourcade Dominique
Leblond, assistante sociale en milieu scolaire Albert
Herskowics, mairie d'Orly, commission toxicomanie Bertrand Lebeau,
MDM Gérard
Leblond Valiergue, Asud / Ligne Blanche Marie-Pierre
Hourcade Pascal Gorin Roger
Henrion Catherina
Holland, responsable prévention, Centre Didro Stéphane
Rusé, formateur Santiago
Serrano, Conseil Général du 93, mission
Prévention des toxicomanies Henri Guillet,
Essonne Accueil Nicolas Pigeat,
association Grande Ecoute
Questions de la
salle
Nos adolescents veulent sévader de la
société que nous avons faite. Ce refus de la
société quon leur donne les rend
imperméables à notre discours de
prévention médicale. Arrêtons
davoir si peur, du VIH, de lhépatite C.
Et intégrons la transgression de linterdit
propre à ladolescence dans nos
messages.
Le vrai problème de la prévention
cest dêtre crédible. On a tellement
menti aux usagers de drogue que les messages ne passent
plus. Tant que lEtat refusera de prendre en compte le
plaisir des drogues, on ne pourra pas faire passer leurs
dangers réels liés à des comportements
aberrants.
Depuis un an, nous intervenons dans les CM2 en
travaillant avec un support " La photo qui fait
parler ". Chaque enfant choisit une image pour parler
de la santé en général, ce qui peut la
renforcer et ce qui peut labîmer. Le message
délivré est la drogue est dangereuse, il faut
dire non, en parler et être solidaires. On ne parle
plus du tout de produits, ni même
nécessairement de toxicomanie, cest une
démarche de prévention globale qui a
été choisie.
Le vrai message de prévention pour moi cest
le pourquoi du produit. Quand jinterviens dans les
écoles, je ne parle pas de produits. Ce qui les
intéresse cest de savoir pourquoi à un
certain moment ils pourraient avoir besoin de produit pour
avoir la possibilite de réaliser autre chose. Depuis
le rapport Roque, les jeunes disent maintenant pourquoi nous
embêter avec le cannabis puisque cest moins
dangereux que lalcool, voilà ce quils
perçoivent.
Prendre la médiation comme manière de
prévention cest sûrement plus pertinent
que de débarquer avec ses valises remplies de
discours tout faits. La faible répression du trafic
et la loi L630 qui oblige à faire lautruche
puisqu'on ne peut parler que des méfaits des drogues,
sont deux obstacles à une bonne
prévention.
Quel est le message que les jeunes du groupe de Patricia
Echevarria transmettent?
La formation nest pas encore terminée. Le
groupe refuse aujourdhui le terme initial de jeunes
" relais " qui les limiterait à
répéter dans la cité ce quon leur
a appris. Cerner le problème lié à
lusage des drogues permet de mieux comprendre les
enjeux dans la cité. Nous avons appris
récemment que ceux qui brûlent les voitures ne
fument pas du cannabis. Ceux qui fument sont
" endormis ".
La justice sinterroge aujourdhui sur le
décalage entre la difficulté des juges
dappliquer la loi face à une consommation
importante de produits illicites. Il faudrait diminuer les
quelques 70.000 interpellations annuelles pour usage -dont
80% de cannabis- afin de mobiliser les forces
répressives sur le trafic local et international.
Evitons de faire des injonctions thérapeutiques pour
du cannabis, ça na pas de sens. Un traitement
différent pour les usagers, plus social que
pénal, simpose.
La diversité des interventions montre la
complexité de la prévention. Primaire, elle
devrait sadresser plutôt aux adolescents
quaux jeunes adultes. Le discours policier les
interpelle plus que le discours médical qui ne passe
pas du tout, surtout lorsquil est tenu par des adultes
ignorants face à leur mal être.
Linadaptation du discours est patent.
Décrire les différentes
réalités sociales dans lesquelles se placent
la prévention est essentiel.
Mais attention : léconomie
parallèle est mise à toutes les sauces et des
sujets trop jeunes ne sont pas du tout
concernés.
La France a pris beaucoup de retard en matière de
prévention. Lidée de la réduction
des risques en matière de drogues cest
dinverser les priorités. ça veut dire
quil faut cibler les usages les plus
problématiques : la prévention des abus
et des conduites à risque. Au lieu de se contenter de
dire "ne fumez pas du cannabis", on devrait pouvoir dire "si
vous en fumez, nen fumez que le soir et pas le matin
avant daller aux cours parce que ca endort". Rien
nest poison, tout est poison, cest la dose qui
fait le poison.
Une loi qui ne sapplique pas et quon laisse
transgresser par 7 millions de Français, ça
veut dire quoi ?
La distance entre la réalité sociale et la
loi ne signifie pas que cette dernière ne soit pas
porteuse de valeurs. 8O% des infractions pénales sont
classées sans suite, quil sagisse de
drogues ou non. Modifier la loi nest pas
dactualité. Des moyens massifs sur la
prévention font chuter les récidives. Une
expérience concernant 300 personnes par an dans 7
quartiers intermédiaires de sortants (remplace le
dernier mois de prison avec un suivi à la sortie)
montre une baisse des récidives de 70% à 26%.
Il y a des choix politiques à faire. Construire plus
de prisons et mettre peu de moyens pour les milieux ouverts,
cest révoltant.
Si l'importance de la transgression devait être
une raison pour annuler une loi, alors une grande partie de
nos règles n'aurait plus lieu d'exister.
Plutôt quune loi symbolique, pourquoi ne pas
appliquer des sanctions moins sévères mais
avec des moyens pour la faire respecter ?
Cette loi menquiquine. Une loi non
appliquée devrait être modifiée sinon
ça na pas de sens civique. Les jeunes
intervenants ont un message autrement crédible "On
peut être heureux sans fumer ni boire. On est libre
den prendre ou pas. Lessentiel cest de
rester crédible".
Eviter labus, cest autoriser la consommation
modérée, donc je me retrouve hors la loi. Ce
discours me gêne. Il y a beaucoup dadultes qui
fument aussi du cannabis mais qui, à cause de la loi,
ne peuvent témoigner de leur conduite "sage" à
cause de la loi.
Lincohérence actuelle complexifie le
travail sur lusage de produits illicites à
lécole. Dun côté, le simple
usage est puni dexclusion au collège mais en
même temps une circulaire du Ministère de la
Jeunesse et des Sports à lécole
préconise de débattre du passage de
lusage à labus !
Je ne crois pas que les parents sont prêts
à entendre le discours de ce soir sur la gestion des
risques plutôt que sur labstinence. Cest
à eux quil faut dabord sadresser,
la plupart souhaitant que tout risque soit
interdit.
Demander à des parents daccepter que leurs
enfants consomment modérément cest
infaisable. De plus, la gestion de la consommation, ce
nest plus de la prévention simple mais
relève à mes yeux de thérapeutes
avertis.