sommaire52

décembre 1999

trente-sixième rencontre du CRIPS
Le théâtre dans la prévention

Le théâtre-Forum
Bernard Grosjean, directeur de "Entrées de jeu"

Je ne sais s’il faut encore présenter le débat théâtral ou théâtre-forum tant l’outil s’est développé en France ces dernières années. Nous avons été formés il y a déjà une vingtaine d’années par Augusto Boal, un homme de théâtre brésilien qui fut l’initiateur du Théâtre de l’Opprimé, qu’il souhaitait, à l’époque, voir devenir un outil largement répandu. Et quand je vois le nombre d’initiatives prises au niveau du théâtre-forum en France et ailleurs, je pense qu’il a largement gagné son pari. Le théâtre-forum est une méthode qui consiste à jouer une pièce présentant certains problèmes à un public concerné. C’est une forme de théâtre communautaire destiné à amener les gens à réfléchir sur les problèmes qu’ils rencontrent et sur les manières d’amorcer un changement par rapport à ces problèmes.

On joue la pièce une 1ère fois, puis une seconde pour convier le public à intervenir et essayer ses idées de changement. Dans un temps limité, environ 1 heure, sous la conduite d’un meneur de jeu qui est là pour réguler les interventions, recadrer la parole, faire respecter les différents points de vue et permettre de les relativiser. Avec cette méthode-là, on a depuis longtemps travaillé dans le domaine de la santé, avec différents partenaires dont le CRIPS pour les campagnes de prévention sida mais également les campagnes de prévention sur les drogues, la violence etc.

Le problème n’est pas de savoir si ça marche ou pas, c’est-à-dire si le public intervient. Le public intervient. Ce qui est intéressant, c’est de savoir pourquoi il intervient et surtout de réfléchir à ce que l’on fait de cette parole qui est proférée sur scène et comment la faire évoluer. Il faut lui donner du sens, ce qui implique un gros travail de formation continue pour l’ensemble de la troupe. Il faut permettre aux individus qui descendent sur scène et aux spectateurs de constamment relativiser ce qui est dit, et faire évoluer les gens par rapport à ce qu’ils disent, ce qu’ils croient. Cela demande un énorme travail d’écoute qui n’est jamais terminé, qui est toujours en progrès et qu’il faut sans cesse questionner. C’est pour cela que l’on travaille systématiquement avec un regard extérieur sur chaque séance avec une prise de notes assez serrée sur ce qui se développe sur scène et sur le type de réponse que les comédiens apportent aux gens qui interviennent. Le travail ne peut se faire sans ce regard et ce questionnement systématique. Continuer à faire du théâtre-forum, c’est continuer à faire un travail de recherche sur la manière de se mettre en relation avec le public, de lui poser des questions et d’évoluer avec lui. Cela demande des comédiens qui se forment sur plusieurs années, et qui ne font pas que du théâtre-forum, qui exercent différentes formes d’improvisation. Et cela exige également un questionnement collectif permanent.

C’est un travail qui ne prend son sens que dans le cadre d’un partenariat. Le théâtre-forum est un outil, une méthode de dynamisation. Encore faut-il qu’en amont, il existe une action, que l’on s’insère, en tant qu’outil dans une action qui nous pré-existe. Débloquer la parole c’est bien, mais encore faut-il faire quelque chose de cette parole. Il faut que les institutions dans lesquelles on intervient soient à-même de reprendre cette parole pour que les gens qui l’ont proférée aient l’impression d’avoir été entendus, écoutés, et que les choses évoluent en face d’eux. C’est une des conditions fondamentales du développement du théâtre-forum.

Limites

Une des principales limites que nous rencontrons, c’est le type de projets dans lequel on peut s’insérer. Plus le projet est serré, défini et clair, plus il est porté par la majorité des acteurs auprès desquels on intervient, plus notre action prend du sens. Mais la question qui est posée, c’est aussi celle de la démocratie au lycée, c’est-à-dire savoir comment faire pour instaurer des actions à l’intérieur de lycées où les élèves aient un rôle moteur, jouent un rôle d’acteurs, et pas seulement les personnes qui s’occupent d’eux. Je pense qu’il y a encore beaucoup à faire de ce côté-là.

Obstacles

Il est tout d’abord nécessaire de bien préparer les projets en amont. Comme pour beaucoup d’ateliers théâtre et d’actions théâtrales, tout se passe au moment du contrat préalable avec les gens chez qui on intervient: pourquoi voulez-vous qu’on intervienne? Sous quel mode?

C’est de notre responsabilité de dire aux gens, votre idée n’est réalisable qu’à certaines conditions. Par exemple, on joue souvent devant un public captif d’élèves qui vont être obligés d’assister à la séance. Il faut pouvoir les sensibiliser, faire un travail d’écoute en amont pour que l’action se poursuive en débat théâtral.

Autre difficulté, les problèmes d’espace: le théâtre étant une interaction entre la scène et la salle, trouver les bonnes conditions de communication avec le public ne va pas de soi dans les établissements scolaires tels qu’ils sont conçus. On est parfois tombé sur des lieux inimaginables.

Après, avec le public, c’est à nous d’aplanir les difficultés. Parce qu’il y en a évidemment. Par exemple, avec certains publics, quand ils sont convoqués pour parler de l’usage des drogues, tout dépend de la manière dont on leur annonce notre intervention. S’ils sentent qu’on vient leur faire la morale ou repérer les déviants parmi eux, il y a une ambiance un peu terrible au départ qu’on essaye de faire basculer. Tout dépend de l’ambiance de l’établissement dans lequel on intervient.

Suite...