décembre 1999
Notre compagnie a été créée il y a une quinzaine dannées. Nous faisons du théâtre de texte, pas des interventions comme le théâtre-forum. Il y a une petite dizaine dannées, on ma présenté un texte sur le sida "Y-a-t-il des tigres au Congo?". Jai fait un peu la grimace, je nen avais pas trop envie. Mais quand jai lu la pièce, jai tout de suite dit "Oui, je la monte". Dabord parce que théâtralement cela mintéressait. Cest un excellent texte de théâtre, et en tant que metteur en scène et comédien jy trouvais mon compte. Jai pensé que le public aussi y trouverait son compte. Cest une pièce qui a été écrite en 1985-86 par deux auteurs scandinaves.Commande de la Croix Rouge française au départ, le spectacle a été créé en 1990 à loccasion dun colloque international qui se tenait à Bercy. Et cette pièce, on la joue encore sans y avoir changé une virgule. Au moment de larrivée des trithérapies, il y a 3-4 ans, nous nous sommes demandés si le texte était encore de mise. Je crois quil tient toujours effectivement parce quil traite plutôt des problèmes relationnels, de rapports entre les personnes qui ne bougent pas tellement.
Sommairement, la pièce met en scène deux auteurs qui écrivent une pièce de théâtre et nous fait part de leurs difficultés à écrire sur le sida. Un des personnages est auteur professionnel et lautre est enseignant. Le public qui les voit travailler rigole avec eux de leurs difficultés. On ne joue pas sur la corde sensible. On a déjà fait plus de 700 représentations, devant des publics adultes mais aussi beaucoup en milieu scolaire (plutôt devant des lycéens, parfois pour des 3e). On ne se met pas dans la peau dados en essayant de leur faire la morale. Cette pièce na pas répondu à mes questions mais a soulevé les questions que peut-être je me serais posé si javais pris la peine de me les poser. Toutes les questions y sont posées, des questions banales de la vie de tous les jours.
En général, la salle est silencieuse et parfois les profs nous demandent : "Mais quest-ce que vous leur avez fait?". Je pense que le texte est particulièrement bien écrit, efficace. Il est truffé de questions qui rebondissent sur le public. Ce nest pas une pièce sur le sida, et je pense que cest pour cela que le public est particulièrement actif. A travers les questionnements des deux auteurs, la pièce met en scène Mr et Mme tout le monde, et ce sont les parents qui se remettent en cause.
Après, les gens restent sur place et parlent de ce quils ont vu. La pièce se termine sur une note émotionellement forte et je pense que cest important que le public ne parte pas avec ses interrogations, que puisse se dire ce qui devrait se dire. La pièce ne donne aucune solution, elle soulève les problèmes. Cela donne lieu à un échange qui est parfois très long à démarrer mais qui devient vite intéressant et très fort. En tant que comédien et metteur en scène, ce qui mimporte le plus, cest le silence durant les représentations. Quand on joue devant des publics mixtes (jeunes et adultes), souvent les adultes nous disent "Vraiment cétait super mais cette pièce vous devriez la jouer devant les jeunes" et vice et versa. Cela reflète bien létat desprit par rapport au sida, "C'est toujours bien pour le voisin", cest plutôt les autres.
La chose essentielle -cest pour cela que je lai montée- cest que la pièce existe en tant que pièce de théâtre. Elle divertit. Elle est jouée partout, dans les prisons, les salons de particuliers, les lycées, un atelier de construction mécanique... Pour moi, cest le même enjeu artistique et donc de citoyen de ce monde.