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décembre 1999

trente-sixième rencontre du CRIPS
Le théâtre dans la prévention

Evaluation
Dana Rudelic-Fernandez, chercheur-consultant (CRIPS)

Je présenterai ici quelques observations liées à l’évaluation d’un programme de prévention sida coordonné par le CRIPS où les interventions de type théâtre-forum occupent une place importante. Intitulé "clinique de la prévention", notre travail d’évaluation n’a pas pour objectif de mesurer les changements de comportements mais de savoir ce qui est au cœur de ce mode d’action, ce qui le caractérise, en quoi il diffère d’autres modalités d’action...

La demande pour ce type d'actions est en augmentation constante. On peut donc se demander pourquoi les professionnels scolaires et de l'Education pour la santé ont davantage tendance à privilégier ce moyen de communication. Dans quel contexte ce type d'action est-il le plus approprié? Auprès de qui...? Il est évident que le théâtre-forum n'est qu'une modalité d'intervention parmi d'autres. Il intervient après et précède d'autres types d'actions. Comment définir son impact comparativement à d'autres outils de prévention?

En faisant le tour de la littérature, nous nous sommes aperçus que l’on disposait de peu d’études sur ce sujet, qu’il y avait peu d’éléments pour aider les organisateurs de programmes. Dans notre travail a d’abord voulu poser un certain nombre de questions:

- Qu’est-ce qu’on évalue?

Quand on regarde les études menées dans le passé, on s’aperçoit qu’on a peu décrit le débat théâtral en lui-même -en quoi consiste exactement une représentation? Quelle est la part de l’improvisation, quel est le rôle des élèves, le nombre de spectateurs (100 personnes ou 300)- autant d’éléments qui varient fortement et qui influent sur l'impact de ce type d'action.

- Quels sont les objectifs de ce type d’action? Donner des éléments d’information ou travailler sur la relation enfants/parents, la relation amoureuse, la négociation autour du préservatif, le dialogue, l’écoute... Ou encore aider les participants à passer de l’intention à l’acte.

- De même, quelle est l’attitude par rapport à l’information? Est-ce que le débat théâtral vise principalement à fournir des éléments d’information? Ou l’objectif est-il ailleurs?

Plusieurs objectifs possibles et différents qui exigent des modalités d’action bien spécifiques.

- Au-delà, que devons-nous attendre d’une action préventive? Jusqu’où peut-on aller avec l’autre? Où commence la sphère de l’intime où l’individu doit rester libre dans sa position et dans son choix? Comment ne pas entrer dans cette dimension injonctive tout en facilitant le passage de l’information à la pratique?

- Finalement, comment cette intervention est-elle annoncée, préparée au niveau de l'établissement scolaire, par les personnes-relais? Et comment gère-t-on les retombées de ces actions?

Il est clairement apparu que les idées préconçues sur le théâtre n'étaient pas du tout les mêmes chez des élèves des établissements généraux et chez ceux des établissement professionnels. Leurs attentes aussi sont différentes. Les élèves de l’enseignement professionnel se font souvent une idée négative du théâtre: quelque chose de classique, de "barbant", de scolaire, alors que les élèves des établissements généraux y voient d’abord un moment joyeux, d’amusement. Ceci met en évidence la nécessité d'un travail en amont de la représentation qui va conditionner les réactions des élèves. Il est important, pour que le dialogue initié par la représentation théâtrale puisse aboutir, que l'action soit reprise sous une forme ou une autre par des personnes-relais, que l’intervention soit suivie d'échanges, d'autres actions.

Comment les élèves qui sont sur scène réagissent-ils par rapport à ceux qui restent dans la salle? L'impact de l'action est-il plus important chez les premiers du fait de leur implication physique, émotionnelle dans l'interaction sur scène?

Un des résultats paradoxaux par rapport à cette hypothèse de travail a été que les élèves ayant participé à l'improvisation sur scène ne sont pas nécessairement ceux sur qui les interventions théâtrales ont le plus grand impact. Ceci notamment parce qu'il s'agit souvent des élèves déjà très motivés par la scène, le jeu théâtral, le cinéma... ou déjà impliqués en tant que délégués. Quand on analyse leurs discussions après la représentation, on s'aperçoit que celles-ci traitent presque uniquement du mode de communication avec les acteurs, de la manière de jouer... et que le thème d'improvisation (sida, toxicomanie) reste au second plan. En revanche, les spectacteurs qui participent par procuration sont ceux qui se posent le plus de questions, des questions qui les touchent personnellement: Où j’en suis par rapport à mes propres pratiques? Qu’est-ce que le sida? Quels sont mes rapports avec mes parents? Comment faire pour que les choses changent?.

Un des objectifs des actions théâtrales est de susciter la réflexion et le débat. Mais, il faut se demander pourquoi on suscite le débat. C'est là toute la problématique de la norme sociale: comment je me représente mon comportement et comment je vois ceux des autres? Comment faire en sorte pour que la pratique d’un individu évolue? Les normes sociales évoluent essentiellement à travers des pratiques de parole. C’est un des objectifs du théâtre-forum: faire éclore une parole tant au niveau intime qu'au niveau collectif et social.

Notons également que l’impact des interventions théâtrales varie en fonction des publics.

- Les 16 ans et moins sont particulièrement interpellés par le contenu et le thème proposés;

- les 16-20 ans sont très fortement mobilisés par la forme théâtrale et l’interaction elle-même;

- les filles semblent s’exprimer de manière plus aisée, et sont très demandeuses de facilitation de dialogue avec leur partenaire notamment sur le préservatif;

- des différences également entre les élèves d'enseignement général et d'enseignement professionnel.

Si l'action théâtrale semble être un outil plus adapté aux attentes des élèves de l'enseignement professionnel, il n'y répond pas encore complètement. Il est donc crucial de mieux comprendre et de faire évoluer ce mode d’action pour aller au plus près des attentes, des besoins et des attitudes de ces jeunes dont on sait qu'ils sont aujourd'hui les plus exposés au risque.

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