février 2000
Je vais compléter ces indications données en évoquant plus particulièrement la Fédération de Russie. La Fédération compte environ 146 millions d'habitants dont au moins 2,5 millions d'usagers de drogue par voie intraveineuse, un réservoir naturel pour le VIH qui n'est pas négligeable.Sur place, la question du sida n'est pas du tout aussi importante qu'on pourrait l'imaginer, notamment du fait que, selon les chiffres officiels, le taux de contamination est extrêmement bas. Pour la population et le corps médical, le pays n'est donc pas touché et il n'y a pas, à l'heure actuelle, de danger d'extension de l'épidémie.
En 1999, le nombre de séropositifs était de 23 509 cas répertoriés, contre 360 000 pour l'ensemble de l'Europe de l'Est. Quant au nombre de décès dus au sida enregistré par le gouvernement, il est de 445 cas, ce qui est effectivement extrêmement faible. Ces chiffres sont, bien évidemment, inférieurs à la réalité, y compris pour les autorités russes qui considèrent qu'il faut les multiplier par 5, voire par 10 pour les ONG locales. En termes de mortalité, l'épidémie de sida reste très en arrière par rapport à la syphilis et à la tuberculose.
En 1999, alors que l'augmentation du nombre de nouveaux cas était relative jusqu'en 1998, le nombre de séropositifs a cru de 358% avec 12 425 nouveaux cas répertoriés.
Mais de très grosses différences sont observées en fonction des endroits: si l'on prend, par exemple, deux grandes villes comme St-Petersbourg et Moscou, en 1999, il y a eu 334 nouvelles déclarations dans la première, contre 4000 dans la seconde. A Irkoutsk, en Sibérie, une ville très reculée, il y avait 68 cas de séropositivité jusqu'en 1998 et 2191 fin 1999. Des diversités de situation qu'on ne parvient absolument pas à comprendre: pourquoi une telle explosion à Irkoutsk et aussi faible à St- Petersbourg?
En ce qui concerne le profil épidémiologique des personnes contaminées, il s'agit essentiellement d'une population masculine (les 3/4 des cas sont des hommes) dont l'âge moyen est de 27 ans. Mais la plupart des nouveaux cas concerne en fait les moins de 20 ans chez qui le nombre de contaminations a été multiplié par 16 (par 3 chez les 20-30 ans). Donc une population extrêmement jeune, qui est aussi la plus vulnérable notamment en raison de l'usage de produits intraveineux très précoce dans le pays. Jusqu'en 1997, les toxicomanes intraveineux représentaient 50% des cas, aujourd'hui 70%.
La première caractéristique du sida en Russie, c'est la question politique qu'il pose, notamment à l'égard des usagers de drogue
Médecins du monde a ouvert il y a un peu plus de 3 ans un bus d'échange de seringues à St Petersbourg. Cette initiative a rencontré un succès qui a laissé tout le monde pantois, nous compris, avec plus de 200 demandes d'échange le premier jour. Cet outil de réduction des risques a été extrêmement utilisé par la population de cette ville. Il y a un peu moins d'un an, nous avons assisté à l'augmentation de la pression policière et du harcèlement des équipes, jusqu'en juin dernier où 2 attentats ont été perpétrés contre le bus qui a été incendié au cocktail molotov.
Deuxième particularité de la Russie: la prostitution "ordinaire"
Elle constitue un moyen de ressources économiques pour une part importante de la population. Une prostitution insidieuse, à tous les niveaux de la population, qui constitue un vrai problème pour la transmission du sida.
Troisième dimension: la résistance institutionnelle
L'ensemble des systèmes de santé et d'autorités publiques sont encore très marqués par la bureaucratie. La plupart des actions qui sont généralement financées par l'Ouest alimentent une sorte de pyramide où la plus grosse partie du budget est absorbée par le sommet et où ce qui arrive à la base est extrêmement limité.
La formation et l'accès aux connaissances sont très hétérogènes, avec des médecins de haut niveau extrêmement bien formés, et des acteurs de terrain (infirmiers, usagers, éducateurs...) d'un niveau de méconnaissance effrayant.
La résistance culturelle
Notamment à l'égard des tests de sérologie qui sont en général réalisés dans un cadre systématique (les consommateurs de drogue, prostitué(e)s, sont arrêtés, enregistrés et testés) et il y a très peu de dépistage spontané. Cet aspect de contrainte donné au test fait qu'on ne sait pratiquement rien du statut sérologique du reste de la population qui s'en détourne spontanément.
Dénommée RAPID (Russian Aids Prevention Initiative among Drug users), l'action de MDM a été financée par l'Institut Georges Soros qui se propose d'ouvrir dans plus de 60 villes des actions de réduction des risques concrètes avec la mise en place de structures d'échange de seringues. Fin 1999, 35 sites étaient ainsi ouverts de la Baltique au Pacifique. Un programme intéressant car il privilégie le financement d'associations non gouvernementales. A partir du moment où l'argent arrive, il faut un mois pour que la structure soit mise en place.
Alors, y-aura-t-il une explosion massive du sida en Russie? La question reste en suspens. Il y a des zones d'explosion locale. Vont-elles incendier le pays? Actuellement, les autorités sous-estiment le risque puisque l'incidence générale est faible. Tout reste à faire.