juillet 2000
Je vais vous parler des difficultés de la prévention et des stratégies d’efficacité à partir de ma propre expérience. Une enquête menée en 1997-98 auprès de 10 000 lycéens de l’enseignement général et de 1 500 élèves de lycées agricoles dont l’objectif était de lier les pratiques de consommation à des actes délictueux et à la situation scolaire.
Cette enquête se poursuit actuellement de manière plus approfondie, notamment sur "l’effet de territoire", autrement dit l’impact favorisant ou défavorisant du contexte de l’établissement.
Première constatation -extrêmement banale-: la production d’informations semble avoir peu d’effets sur les comportements des individus qu’elle vise et, parfois même, les renforce. Ainsi, plus les élèves consomment, plus ils se disent informés des risques de cette pratique.
Sur le tabac, par exemple, quand on leur demande si quelque chose a été fait dans leur établissement pour les inciter à ne pas fumer, 26% de ceux qui ne fument pas déclarent avoir reçu une information, contre 34% de ceux qui fument. Une situation paradoxale: l’information n’a pas d’effet dissuasif mais plutôt aggravant.
La connaissance des risques est également fortement liée à la consommation et plus on consomme, plus on minimise les risques et plus on affirme que l’on contrôle.
La prévention telle qu’elle est faite dans les établissements scolaires est très insuffisante et très peu pertinente. Les élèves sont très peu touchés: 28% des élèves disent avoir reçu un message de prévention sur le tabac, 25% sur l’alcool et 44% sur la drogue. Dans 70% des cas sous forme d’affiches ou de brochures, dans 25% sous forme de cours et dans 30% de conférence. Des actions séquentielles qui tombent comme un cheveu sur la soupe. Et le message est extrêmement peu pertinent: la peur de l’escalade ou de la déchéance ne marche pas.
Nous sommes victimes d’impuissance communicationnelle, nous ne savons pas quel discours tenir aux jeunes. L’important, c’est de faire parler les jeunes, de comprendre à quel mobile répond la consommation de produits.
Pour le tabac, on a l’impression d’une espèce de compromis: 98% de ceux qui en consomment pensent que c’est une atteinte à la santé, mais 85% disent que cela les calme et 63% qu’ils ne peuvent pas s’en passer.
Pour l’alcool, le danger massivement avancé, ce sont les accidents de la route, suivis par la notion de plaisir (gustatif pour le vin, socialisant pour la bière, faire la fête, se défoncer pour les alcools forts).
Enfin, pour le cannabis, plusieurs mobiles ont la même prévalence (des usagers les avancent): la curiosité, c’est agréable avec des amis, le bien-être, rend calme, sûr de soi...
Stratégies
Outre les changements institutionnels, de mentalité, et de structures, différentes stratégies ont une certaine efficacité:
- La production de connaissances et l’appel à la raison, c’est-à-dire faire en sorte que les connaissances mettent en position de choix. Cette approche nécessite deux facteurs: la précocité -dès l’école primaire car au lycée les jeux sont déjà faits- mais sans apporter de réponse à des questions qui ne sont pas encore posées, et la continuité.
- La stratégie de renforcement qui est la plus payante : ne pas s’appuyer sur la morale, l’interdit, car la seule morale valable en termes de prévention est celle de la responsabilité.
- L’appropriation par les individus.
Parmi les facteurs d’échec
La faiblesse organisationnelle, la non-implication réelle des chefs d’établissement, la surabondance des programmes, la démobilisation...
Facteurs de réussite
Une politique de prévention globale, c’est un élément fondamental; une équipe d’une quinzaine de personnes fortement engagées; un dispositif comme le comité d’éducation à la santé et à la citoyenneté.
Questions de la salle
Liliane Chalon:
Je suis frappée par ces approches et ces conceptions similaires mais aussi par l’absence de distinction faite en Belgique, comme en Angleterre entre la vie scolaire et l’enseignement. Ce qui n’est pas le cas en France. Comment peut-on vouloir rendre les élèves indépendants face à des produits en les mettant en situation de dépendance par rapport aux savoirs?
Nicole Melki, documentaliste, Bondy:
Développer l’esprit critique fait partie des facteurs de protection. Qu’entend-on par prévention et quels sont les différents niveaux de prévention ? Il faut accompagner les jeunes, les aider à devenir adulte, à s’ouvrir... Un acteur de prévention pourrait donc avoir un profil enthousiaste, être endurant, modeste, pas seul, innovant, soutenu, reconnu, travailler en relais...
Nathalie Victor, médecin scolaire, Stains, Seine-Saint-Denis:
Il faudrait que l’Education nationale forme ses agents à la santé communautaire, prendre le temps de demander aux élèves de quoi ils veulent qu’on parle, les considérer comme des individus, des personnes. C’est la première chose à faire pour qu’ils adhèrent.
Denis Galin, programme CFA et Nathalie Truchet, programme lycées, CRIPS
Le CRIPS propose l’année prochaine une formation spécifique en direction des enseignants et des établissements scolaires - dont vous trouverez le programme dans le dossier - destinée à développer des actions basées sur l’implication des équipes.
Mme Sanchez, lycée Gérard de Nerval, Luzarches:
La question que l’on pourrait se poser c’est pourquoi ils consomment ? Ils consomment parce qu’ils sont mal et on les rend plus mal.
Peter Aersten:
On a toujours consommé, pas seulement parce qu’on est mal. L’homme consomme des drogues, seules les drogues changent.
Jean-Claude Simoes, intervenant en toxicomanie, Val-de-Marne:
Quand on parle d’actions de prévention, il faut aussi parler politique et moyens. Et en France, on n’a pas les moyens.
Mme Traoré, CPE, lycée Camille Claudel, Palaiseau:
Si la consommation a toujours existé, le problème n’est-il pas que l’usage augmente? En mettant sur le même plan le tabac, l’acool qui sont des consommations légales et le cannabis, on le banalise.
Peter Aersten:
Parler de toutes les drogues ce n’est pas les banaliser. On ne peut pas seulement parler des drogues illégales ou que du tabac, d’autant que certaines drogues illégales aujourd’hui ont été légales dans le passé.
Olivier Robert, directeur CFA Chambre de Commerce de Versailles:
La prévention prend du temps, il faut s’afficher. Mais n’est-ce pas aussi un devoir civique?