sommaire56

décembre 2000

QUARANTIEME RENCONTRE DU CRIPS
La prescription d'héroïne et la réduction des risques: expériences européennes

 

Pierre Goisset, médecin coordinateur, Centre Mosaïque

Le contexte français

Je vais vous présenter une synthèse de la situation française sur les dix dernières années.
Dans les années 80, il n’y avait pas du tout d’intervention de réduction des risques, seulement 2 ou 3 programmes d’échange de seringues à partir de 1989. En 1993-94, ces programmes se sont étendus et les traitements de substitution se sont multipliés. Pendant 20 ans, la France n’a compté que 50 patients sous méthadone. Dans la deuxième partie des années 80, les médecins généralistes ont initié les premières prescriptions de substitution avec le Temgésic puis, en 1996, le gouvernement a demandé au laboratoire d’élaborer une forme plus dosée de buprénorphine. Parallèlement, en 1994-95, les programmes méthadone se sont développés.

Les deux bonnes surprises de la réduction des risques sont qu’il y a eu une réduction significative (de 505 à 92) du nombre d’overdoses mortelles entre 1994 et 1998, et du nombre de cas de sida déclarés chez les usagers de drogues (de 1500 par an en 1993 à moins de 400 en 1998).

En ce qui concerne l’évolution des traitements de substitution, le nombre de patients sous Subutex est passé de 40 000 en 1996 à 72 000 aujourd’hui et celui de ceux sous méthadone, de 3 900 en 1993 à 8 000 en 1999. La méthadone -dont la prescription doit être initiée dans un centre spécialisé avant tout suivi en médecine de ville- a seulement doublé.

Quant au nombre d’interpellations liées à l’héroïne qui était de 17 000 en 1995, il est tombé à 6 000 en 1999. Ajouté à la diminution du nombre d’overdoses, on peut probablement en déduire que l’usage d’héroïne est en baisse dans notre pays.

Néanmoins, le nombre de seringues distribuées est passé de 15,6 millions en 1996 à un peu plus de 18 millions en 1999. L’usage de cocaïne intraveineuse croît probablement et il y a un plus grand nombre de seringues utilisées. Dès lors, la pratique de réutilisation personnelle des seringues décroît-elle? Si elle reste identique, les progrès de la réduction des risques sont plus faibles.

La fréquence d’injection de la buprénorphine varie de 12 à 31% des personnes traitées, et 50% des usagers l’ont injectée au moins une fois.

En ce qui concerne le sulfate de morphine, le nombre de patients traités est estimé entre 1 000 et 1 500 personnes -essentiellement à Paris et Montpellier-, soit environ 1% des patients sous traitement de substitution. 25% l’injectent dont 17% tous les jours.
L’injection de méthadone ne semble pas un problème pour l’instant. Mais nombre de patients n’arrivent pas à se stabiliser et doivent être considérés en échec.

En matière d’échec provisoire de traitement, on estime que sur 90 000 personnes sous traitement (pour environ 160 000 usagers d’opiacés) 65% sont stabilisés, 15% non stabilisés, et 20% ont disparu.

Parmi les pistes à développer, il faut donc élargir les protocoles (bus, primo-prescription de méthadone…) et le nombre de médicaments, améliorer le travail auprès des personnes en traitement, l’accès au logement, à l’hospitalisation, les soins en détention…

Autre bonne surprise: l’opinion publique

Selon un sondage d’avril 1999, 63% des Français pensent, en effet, qu’il faut accroître l’aide aux usagers, 68% sont favorables au cannabis thérapeutique, 81% aux traitements de substitution et 53% à la dispensation médicalement contrôlée d’héroïne.
Mais plusieurs difficultés restent attendues pour la mise en place de programmes héroïne en France: tout d’abord ne pas confondre opinion publique et public de proximité, ensuite, les politiques sont toujours en retard, les professionnels ne sont pas tous acquis aux stratégies de réduction des risques et enfin le recrutement d’un essai clinique contrôlé et randomisé n’est pas toujours facile.

Donc est-ce le bon moment? N’existe-t-il pas d’autres priorités?

La comparaison Ile-de-France versus France entière, montre que 22% des patients sous Subutex résident en Ile-de-France comme 36,7% de ceux sous méthadone, et que 21,6% des Stéribox vendus le sont, de même, en IdF qui regroupe par ailleurs 56% des CSST*.

Si l’on compare aux coûts budgétaires des programmes suisses, pour le même prorata d’usagers, on arrive en France à 6 800 personnes à 205 francs par jour, soit 75 000 francs par personne et par an, soit un budget total de 500 millions de francs.

Notre proposition de programme a été élaborée il y a 18 mois et redéposée en septembre. J'espère qu'elle verra le jour un jour. Il s'agissait d'une étude sur 120 patients répartis en 3 groupes: 1 sous méthadone+héroïne 3 fois par jour (40 personnes), l'autre sous méthadone+héroïne 1 fois par jour (40) et le dernier sous méthadone seule.
L'objectif étant d'évaluer la méthadone seule versus méthadone+héroïne.

 

Questions de la salle

 


*Centre de soins spécialisés aux toxicomanes