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septembre 2001

43ème RENCONTRE DU CRIPS
Archives du sida: état des lieux et perspectives

 

Les archives organisées

Philippe Artières,
fondateur de Sida Mémoires :

Sida Mémoires est une association dont l'idée est née dans la tête d'un certain nombre de personnes (associations, historiens, chercheurs, personnes impliquées dans la lutte contre le sida), avec d'emblée un souci: le climat associatif étant assez dur à l'époque, il fallait absolument que cette initiative se fasse dans un lieu neutre, en l'occurrence à l'Institut Mémoire de l'Edition Contemporaine (IMEC) -une institution reconnue et dynamique d'archivage de la littérature contemporaine- où avaient déjà été déposées les archives de Michel Foucault et celles de Michael Pollak.

Cette démarche s'inscrit dans la valorisation d'archives autobiographiques dont le principe est de rassembler les archives personnelles qui émanent non pas d'associations mais d'individus (proches, personnes atteintes, soignants...). L'association a vu le jour officiellement le 1er décembre 1999.
Aujourd'hui, Sida Mémoires est connue, mais les archives arrivent très lentement. Une lenteur qui, à la limite, rassure car jamais notre objectif n'a été d'arracher ces archives à leurs détenteurs. Il s'agissait moins de solliciter que de recueillir les documents qu'ils souhaitent voir conserver.
Comme cette femme qui tient son journal et qui nous envoie de temps en temps les entrées qui lui semblent les plus significatives. J'insiste ici sur l'archivage comme initiative personnelle et volontaire.

L'existence de Sida Mémoires a donc impliqué pour les déposants, c'est du moins ce que nous constatons, un travail de sélection et de mise en forme: les déposants estiment que tout n'était pas intéressant ou montrable.

Le dépôt s'inscrit en ce sens dans un travail de deuil dont nous devons tenir compte dans cette collecte. Actuellement, nous avons une soixantaine de textes dans le fonds, pour la plupart des journaux personnels fragmentaires, des textes autobiographiques, des poèmes, des lettres et des documents donnés par d'anciens volontaires de AIDES. Les journaux des premiers volontaires de l'association, des journaux de suivi en binôme qui datent de 1988-1990... Des documents qui se situent donc vraiment entre archives associatives et archives personnelles.

Si Sida Mémoires a été créée, c'est parce que nous nous sommes dit que cette parole singulière ne serait pas conservée, pensant qu'en revanche le reste le serait. Mais c'était une vision bien optimiste.
Aujourd'hui, nous recevons des appels d'associations qui ne savent pas quoi faire de leurs archives. D'où l'idée de cette journée car Sida Mémoires n'a pas vocation de prendre en charge les archives associatives.

Françoise Loux,
modératrice :

Il faut réfléchir sur l'importance d'un lieu qui soit à la fois neutre et valorisant, mais aussi sur la nécessité de lenteur qui peut paraître paradoxale pour certaines associations qui sont dans l'urgence.

Didier Jayle,
directeur du CRIPS :
Je voudrais d'abord féliciter l'association Sida Mémoires pour son initiative. Face au manque d'information entre associations, l'objectif de cette rencontre est aussi pour nous l'occasion de faire un état des lieux sur la gestion des archives.

Le CRIPS, qui est devenu un des plus grands centres de documentation sur le sida en France, a rassemblé énormément de littérature "grise" (littérature non publiée), des documents de prévention, des films, des rapports de recherche, etc., souhaitant jouer entre autre le rôle de "vitrine associative".
Nous nous trouvons aujourd'hui avec une mémoire extraordinaire de ce qu'ont pu être les 15 premières années de lutte contre l'épidémie. Des documents papier, beaucoup d'affiches (la plus grosse collection actuelle) et énormément de vidéos (environ 1500 films et émissions télé) mais en VHS et qui ont donc une durée de vie limitée.

Conscients de ces richesses, nous nous sommes posé la question: qu'allons-nous faire de ces documents pour qu'ils puissent se conserver? Grâce aux moyens techniques modernes, nous avons entrepris de numériser toutes les affiches qui seront bientôt visibles sur Internet. Les vidéos sont toujours dupliquées et, plus ou moins régulièrement, re-dupliquées. Nous avons là aussi le projet de les numériser mais c'est une technique fort coûteuse et nous ne sommes pas sûrs de pouvoir le faire. Nous risquons donc de perdre ce matériel. Nous avons également pas mal de documents donnés par différents acteurs de la lutte contre le sida qui ne sont pas classés et qui pourraient peut-être présenter un intérêt pour Sida Mémoires.

Je voudrais poser une question à Philippe Artières: comment pourra être utilisé tout ce que Sida Mémoires va recueillir ? Le but est-il seulement de conserver pour conserver ou ces documents pourront-ils être consultés et, dans ce cas, comment allez-vous faire avec le problème du secret?

Philippe Artières :
Dès le début de la lutte contre le sida ce souci du secret a été essentiel; tous les journaux de suivi des premiers volontaires de AIDES ont été d'emblée anonymes. La question du secret, comme la protection de la vie privée demeure d'actualité et nous devons être vigilants. Avec ces archives se posent toutes sortes de problèmes juridiques et nous avons fait appel à deux avocats concernant le risque que cela représente. Nous allons devoir travailler -nous avons déjà commencé- à l'anonymisation des documents. Mais nous proposons aux gens de les déposer anonymement.
Nous avons prévu d'ouvrir ces archives en janvier prochain et elles seront consultables par des personnes justifiant de leur usage.

Albert Dichy,
directeur littéraire de l'IMEC :
L'Institut Mémoire de l'Edition Contemporaine (IMEC) a environ 12 ans d'âge et pour vocation de recevoir les archives privées des domaines de l'édition, de la création littéraire ou artistique. En 12 ans, l'IMEC est devenu l'une des toutes premières collections d'archives contemporaines.

Au départ, les archives du sida n'étaient pas du tout dans nos préoccupations littéraires. Il n'y avait pas de sectorisation, aucune spécificité, mais elle a émergé au fur et à mesure face au nombre d'écrivains et d'artistes dont nous avions les archives et qui sont morts du sida. Le problème s'est posé et nous nous sommes trouvés dans une position d'accompagnement, par l'archive, du présent. Nous avons, par exemple, 9 fonds d'archives d'auteurs morts du sida, certains ayant joué un rôle symbolique assez fort comme Hervé Guibert, Michael Pollak ou Copi (qui a écrit une pièce sur sa maladie) quand chez d'autres, comme Foucault, la question du sida n'apparaît pas. Mais peut-être cette absence de trace est-elle aussi significative.

Ce petit état des lieux nous a permis de penser à un lien particulier entre sida et écriture. Ce qui nous a poussé à créer un fonds à part -Sida Mémoires- au sein de l'IMEC, mais qui n'entre effectivement pas dans les grandes orientations de l'Institut. Nous avons juste essayé de les organiser et de leur donner une cohérence.

Evelyne van den Neste,
chef de la Mission des Archives Nationales auprès du Ministère de l'Emploi et de la Solidarité :
Les Archives Nationales ont été créées à la Révolution française pour donner à chaque citoyen la possibilité de consulter les archives de la Nation.
L'objectif était d'essayer de collecter le patrimoine historique des administrations. Pour les archives publiques, il a été décidé d'implanter des archivistes "missionnaires" par secteur administratif contemporain. La Mission des Archives Nationales du Ministère de la Santé s'est particulièrement occupée des archives de la Division sida pour la Direction Générale de la Santé (DGS), de la Mission sida pour la Direction des hôpitaux, de l'Agence Nationale de Recherches sur le Sida (ANRS) et des politiques publiques. Quand je suis arrivée au Ministère de la Santé, le problème se posait de la liquidation de l'Agence Française de Lutte contre le Sida (AFLS) et de ses archives vouées à une élimination certaine. A côté des archives publiques, nous avons donc eu à cœur de nous occuper des archives privées sachant que, dans le secteur de la santé, le rôle des associations est majeur.
J'ai toujours répondu présent quand des associations venaient taper à la porte de la Mission. Mais nous avons déjà tellement de travail avec les archives publiques que nous ne faisons pas de publicité dans ce sens. Nous n'avons pas lancé d'appel pour les archives privées.

En ce qui concerne l'association AIDES, c'est vraiment Daniel Defert qui a eu la volonté de déposer les archives de l'association. Il sentait que la lutte et les associations étaient à un tournant. Il y avait de plus en plus de nouveaux membres qui demandaient pourquoi AIDES avait été créée et nombre de personnes dans l'association ne pouvaient répondre. AIDES avait donc du mal à conserver sa mémoire. Il s'agit des archives de la gestion au quotidien de l'association, du président, de stratégies politiques...
Quand Daniel Defert s'est tourné vers nous, nous avons pour la première fois été confrontés à une association qui continuait d'exister et qui souhaitait verser régulièrement ses archives, alors qu'habituellement les Archives nationales gèrent les archives d'associations qui ferment leurs portes, c'est ce que nous appelons un "fonds clos".

Nous avons donc rédigé une convention particulière avec AIDES, un formulaire de dépôt qui règle les problèmes de moyens (de transport, de classement...), de communication (sachant qu'aux Archives Nationales, nous n'avons pas pour habitude d'occulter les noms qui font partie du fonds) et le problème de leur valorisation. Pour information, ces archives (de 1984 à 1994) représentent plus de 30 mètres linéaires.

Philippe Artières :
Sont-elles consultables?

Evelyne van den Neste :
Elles ne sont pas complètes. Pendant 30 ans, un accord écrit de l'association est nécessaire pour pouvoir les consulter. Ce qui n'est pas forcément un obstacle puisque plusieurs chercheurs l'ont déjà fait.

Sabrina Garnier,
responsable du groupe Archives et documentation d'Act Up-Paris :
Créé face à la nécessité ressentie par les membres de l'association, le groupe Archives et documentation d'Act Up existe depuis environ 4 ans. Act Up compte différents groupes de travail qui produisent énormément de compte-rendus, de documents papier... et quand, au bout de 8 ans, il faut faire le bilan sur un dossier ou l'expliquer aux nouveaux militants qui le reprennent, il faut bien archiver.

Le groupe a commencé par recenser les archives de l'association, celles, personnelles, de militants, sur documents papier mais aussi sur tous types de supports (affiches, photos, tracts, bandes son et vidéo, T-shirts...).
Nous avons envisagé de les informatiser pour les indexer et les organiser, un travail qui a pris deux bonnes années.

Aujourd'hui, le travail de recensement n'est pas finalisé mais les archives constituent un outil de travail pour les commissions et les groupes de travail. Par contre, la partie informatique s'est avérée un échec car il est très dur de mobiliser des activistes bénévoles pour un travail si lourd.
Nous sommes donc en train de remettre en question cet outil informatique. Nous avons aussi pensé à la numérisation mais c'est beaucoup trop onéreux.

D'autres questions se posent, par exemple sur le volume. Actuellement, ce qui est archivé n'est pas trié et, au bout de 12 ans d'existence de l'association, nous arrivons à une certaine saturation. Nous conservons tout, y compris tous les courriers.

En ce qui concerne l'avenir à moyen terme, nous avons quelques projets comme utiliser ces archives pour les valoriser et capitaliser ce travail.

Emmanuelle Cosse,
présidente d'Act Up-Paris :
Le groupe Archives et documentation constitue une vraie révolution pour Act Up, en premier lieu parce que nous produisons du papier de manière hallucinante puisque tous les mardis soir depuis 1989 nous distribuons entre 20 et 50 pages de documents. Didier Lestrade est le seul à avoir tout gardé depuis le début. En 1996, la question des archives s'était déjà posée quand Act Up a pensé se dissoudre.

Mais c'est extrêmement compliqué à mettre en place. Ce n'est pas notre boulot de faire des archives. On ne milite pas dans une idée de mémoire. Mais la nécessité de conserver ces archives est liée au fait que beaucoup de militants sont décédés ou partis et il faut pouvoir transmettre le message politique aux jeunes de 20 ans qui arrivent aujourd'hui. C'est une nécessité politique pour le groupe de pouvoir leur dire: voilà ce qu'on a fait en 1992, pourquoi on l'a fait, comment ça s'est passé...
Ces archives sont aussi essentielles pour lutter contre nos "ennemis", dans un but politique.

Il manque pas mal de choses sur les premières années mais une autre difficulté est la diversité des supports, en particulier avec les e-mails qui constituent un super outil pour les militants comme nous. Mais comment les archiver? Un disque dur coûte 3000 francs, je préfère les mettre dans l'emploi d'un militant que dans des archives.

Nous avons une quinzaine d'ordinateurs. Qu'est-ce qu'on en fait? On sauvegarde, on grave un CD, mais ce n'est pas une priorité. Nous avons classé les photos mais sur certaines nous sommes incapables de dire qui c'est, où c'est… Pareil pour les vidéos. On ne sait pas quoi en faire.
Pourtant, on en a besoin. C'est primordial dans notre combat face aux Pouvoirs publics, extrêmement important dans nos rapports de force politiques.

La question est: comment renforcer ça à l'avenir? Nous avons un problème de place, de moyens... Comment faire avec le courrier électronique, le site Internet...? Comment traiter des archives comme le courrier reçu depuis 1989? On a tout conservé, mais on ne sait pas quoi en faire. Idem pour la comptabilité.

Autres archives essentielles: les cas particuliers des gens qui nous ont consultés depuis 1989 (pour des problèmes de discrimination, d'accès aux soins). Sans parler des règles de fonctionnement qui imposent de penser à tout transmettre au groupe Archives.
On ne s'est jamais posé la question de savoir qui pourrait les consulter.

On n'est pas des professionnels de l'archive mais on est obligé de le faire. C'est une nécessité pour tout le monde.

 

Interventions de la salle

Danièle Lochak,
Université Paris X, Nanterre :
J'ai, comme militante, deux expériences très différentes: d'une part les archives de la Ligue des Droits de l'Homme qui posent des problèmes très particuliers car il s'agit d'un fonds pour l'Histoire, et d'autre part, au GISTI créé en 1972, donc il y a environ 30 ans, et au sein duquel s'est créé un groupe de réflexion sur "la mémoire du GISTI" et des luttes sur l'immigration. S'agissant de ce deuxième fonds, il y a des problèmes de méthode, de support et surtout de moyens matériels et humains. Je pense que nous devons saisir l'occasion du centenaire de la loi 1901, pour demander aux Pouvoirs publics des subventions qui permettraient de le faire professionnellement. Il y a un enjeu de mémoire et d'histoire qui vaut la peine. C'est vraiment un problème d'intérêt général.

Martine Fourier,
AIDES Ile-de-France, pôle 95 :
Une grande partie des gens ne sont pas à l'aise avec l'écriture et n'apparaîtront donc pas dans ces archives. Comment faire pour éviter cette perte?

Emannuelle Cosse :
Ils viennent voir les associations comme la nôtre et c'est à nous de faire en sorte que leur parole soit transmise.

Philippe Artières :
J'ajouterai que de nombreuses personnes atteintes ou des proches ont répondu à des enquêtes ou ont été l'objet d'entretiens individuels. Ces paroles sont aujourd'hui dispersées mais l'ANRS, en lien avec Sida Mémoires, a décidé de rassembler ces matériaux qui sont aujourd'hui dans les bureaux des chercheurs.

 

Les archives à conserver...