Septembre 2002
46ème RENCONTRE DU CRIPS
2002: Prévention du sida, des
hépatites et des IST en prison: état des lieux et
perspectives
La situation en France
Ayant
participé à la mission Santé/Justice sur les
risques de transmission virale en milieu carcéral, Sylvie
Stankoff, chargée de mission à la Mildt, a, pour sa
part, présenté les principales conclusions de ce groupe
de travail mis en place en 1997 afin de répertorier et
d'évaluer l'efficacité des mesures mises en place et de
proposer une stratégie de RdR adaptée.
Dans son rapport remis fin 2000, la mission constate ainsi une
forte prévalence des infections virales (3 à 4 fois
supérieure à celle de la population
générale pour le VIH et 4 à 5 fois plus pour le
VHC) qui concernent principalement les usagers de drogues par voie
intraveineuse.
La pratique d'injection varie, selon les études, de 20
à 43% des détenus qui déclarent y avoir eu
recours au moins une fois en détention. 57 à 80%
affirment avoir cessé cette pratique, et si les autres
déclarent avoir diminué le nombre d'injections, les
risques de contamination restent forts. 7 détenus sur 97 ont,
par ailleurs, affirmé avoir été initié
à l'injection en détention.
Compte tenu de la réticence à en parler, même une
fois dehors, la transmission sexuelle pâtit certainement d'une
sous-déclaration beaucoup plus importante. 9% des personnes
interrogées déclarent cependant des rapports sexuels,
dont 1% homosexuels, les autres ayant probablement lieu en
parloir.
Différents risques de transmission virale auxquels il faut
ajouter le partage de rasoirs, de brosses à dents...
Parmi les mesures préconisées, la mission
Santé/Justice insiste en premier lieu sur le dépistage
du VIH et des hépatites "basé sur le volontariat et
l'anonymat". Car si la détention représente, selon
Sylvie Stankoff, "un lieu de dépistage important" pour
le premier, il n'en est pas de même pour les
hépatites "qui souffrent également d'un
problème de connaissance réelle du statut. A l'inverse
du VIH, on constate, en effet, souvent une discordance entre le
déclaratif et le biologique". Ce dépistage
étant actuellement proposé lors de la visite
médicale d'entrée -un moment où la personne
n'est pas forcément très réceptive-, la mission
propose en outre de pouvoir le reproposer ultérieurement et
lors de la visite médicale de sortie.
Selon
Sylvie Stankoff, il faudrait d'autre part relancer la campagne de
vaccination anti-VHB "car très peu de prisonniers sont,
à l'heure actuelle, vaccinés" et les traitements
post-exposition "qui sont très peu utilisés car mal
connus, comme d'ailleurs leur procédure de mise en
place".
Mais comme l'a fait remarquer François Bès, de
l'Observatoire international des prisons (OIP), encore faudrait-il
pouvoir voir un médecin en urgence... "Il n'y a aucune
prévention possible en ce qui concerne la sexualité au
parloir ou les rapports forcés. L'accès au traitement
post-exposition est quasi-impossible" a-t-il notamment
indiqué.
La mission propose également de développer
l'accès aux présevatifs notamment via les automates de
produits d'hygiène et de le mettre en cantine pour banaliser
cet outil de prévention (gratuit lorsqu'il est
distribué par les unités de consultations et de soins
ambulatoires (UCSA), ou encore de multiplier les actions
d'éducation et de formation.
Disponible depuis 1996, l'eau de Javel, bénéficie,
quant à elle, d'une distribution gratuite et
systématique à toute la population pénale, mais,
selon Sylvie Stankoff, "le protocole de décontamination du
matériel d'injection est encore mal connu". Une analyse
que ne partage pas François Bès: "Comme il n'y a pas
de lieux privés, il est impossible de respecter les
procédures de décontamination des seringues. Il faut
faire vite. Sur les pratiques d'injection, nous sommes souvent
contactés par des médecins qui nous disent "vu ce que
je vois, je devrais pouvoir donner des seringues" mais qui sont dans
l'impossibilité de le faire".
Et les choses ne semblent pas près d'évoluer puisque
malgré les expériences menées depuis plusieurs
années chez certains de nos voisins, les experts de la mission
Santé/Justice ont qualifié les programmes
d'échange de seringues de mesure
"prématurée" qui "ne fait pas consensus
à l'heure actuelle".
Enfin, dans le domaine des traitements de substitution, le rapport
constate une "très grande disparité des pratiques
avec des réticences des médecins à les initier
et des ruptures de traitement".
Selon Hélène Morfini, de la Direction
générale de la santé (DGS), certains
médecins décident, en effet,
"délibérément de ne pas donner de traitement
de substitution. Ce n'est pas un problème
pénitentiaire. Il faut balayer devant sa porte et faire
avec".
Une tendance confirmée par un médecin inspecteur des
Hauts-de-Seine: "En l'absence de distribution de
Stéribox®, il faut pouvoir développer
les traitements de substitution mais l'accès à la
méthadone est extrêmement limité, en raison des
réticences des pharmacies, des médecins qui ne sont pas
formés, et des budgets. Le problème, c'est de
démarrer le traitement en détention. Il n'y a qu'un
seul détenu sous méthadone à la maison
d'arrêt de Nanterre".
Pourtant, comme l'a également rappelé
Hélène Morfini, "on constate quand même une
petite évolution" car si les établissements
réticents à la prescription de traitement de
substitution le restent, "dans ceux qui en prescrivent, on assiste
à une augmentation des prescriptions".
Résultat: de 2% (sur 52000) en mars 1998, le pourcentage de
détenus bénéficiant d'un traitement de
substitution en prison atteint glorieusement aujourd'hui 5,3% (sur
47000 personnes incarcérées).
Un triste bilan qu'a vainement tenté de tempérer Nicole
Labrosse-Solier, adjointe à la division de la lutte contre le
VIH/sida et les IST à la Direction générale de
la santé, en soulignant que "depuis janvier 2002, la
prescription de méthadone peut être initialisée
par les médecins hospitaliers et pénitentiaires.
J'espère que cela fera évoluer les pratiques. Les
choses changent dans les textes, mais pas forcément dans les
faits au jour le jour".
"La prison ne sera jamais un lieu de soin" estime, de son côté, François Bès. "Prescriptions médicales pour les douches, avoir de l'eau minérale, une ampoule pour pouvoir lire : les services médicaux pallient toutes sortes de manques tandis que les incarcérations par vagues entraînent une baisse du temps consacré à chaque détenu lors de la visite médicale d'entrée. Le risque de contamination par le sniff n'est pas non plus abordé et l'accès à l'information se limite aux petits films diffusés le 1er décembre, pour la journée mondiale de lutte contre le sida. Comment faire passer le message dans un monde qui refuse la réalité?" Et le responsable de l'OIP de lâcher, fataliste: "Les choses ne risquent pas d'évoluer si le système carcéral ne change pas".
Ce qu'a d'ailleurs reconnu Sylvie Stankoff en soulignant que ces "mesures à elles seules ne garantissent pas l'efficacité. Il faut que les personnes et le personnel pénitentiaire se les approprient dans un réel objectif de réduction des risques. Il y a, de même, des efforts à faire en termes d'accompagnement des détenus et des personnels pénitentiaires confrontés à un certain nombre de paradoxes, à commencer par l'interdiction de consommer en détention et la nécessité de réduire les risques de transmission..."