Novembre 2002
47ème RENCONTRE DU CRIPS
La place de l'homosexualité
dans l'éducation sexuelle en milieu
scolaire
Prise en compte de l'homosexualité en
milieu scolaire
Chargé de recherche à la fondation Thiers, Louis-Georges Tin, s'est attaché à décrire la place de l'hétérosexualité dans l'éducation scolaire et du paradoxe de départ qui met en opposition 2 modèles : le modèle innéiste, selon lequel l'hétérosexualité est innée, et le modèle constructiviste selon lequel les enfants sont dès la naissance ambigus, voire pervers, pas complètement achevés. Comme le souligne le chercheur, "l'éducation sexuelle consiste alors à construire l'hétérosexualité de l'adulte et constitue, par là-même, une victoire de la culture contre la nature. Deux modèles complètement opposés en théorie mais qui dans la pratique sont souvent confondus."
Selon son intervention, l'hétérosexualisation de la
jeunesse a connu plusieurs étapes :
- La lutte contre la masturbation qui, potentiellement homosexuelle,
représente l'antithèse de la relation avec l'autre.
L'onanisme étant considéré comme la cause de
toutes sortes de maladies, on lance, au 18e siècle,
de véritables campagnes de sensibilisation. L'éducation
sur les questions sexuelles passe progressivement du registre
familial à l'autorité scolaire.
- La lutte contre les amitiés particulières. En détournant les enfants de l'onanisme (d'une sexualité avec soi-même) par une surveillance scolaire, on multiplie les risques d'amitiés particulières (de sexualité avec d'autres individus du même sexe). "On fuit un mal en tombant dans un pire". Dès le 19e siècle, on met donc des surveillants dans les écoles, les internats. La technique pédagogique se met en place.
- L'imposition de la mixité pour résoudre l'homosocialité des pensionnats. Cette hétérosexualisation de la jeunesse ne s'inscrit pas dans une logique homophobe mais dans une logique hétérosexiste qui tente de faire triompher l'hétérosexualité par l'école.
- Et enfin, la discipline des corps qui devient un des éléments essentiels de la philosophie de l'Etat, l'idée étant que la société dans son entier a une mission vis-à-vis du corps des jeunes. On introduit le sport à l'école afin d'accentuer la virilité naturelle des garçons, avec des pratiques adaptées pour les filles et des biais hétérosexistes extrêmement forts.
"Pour conclure sur la place de l'homosexualité à l'école, reprend Louis-Georges Lin, on dit souvent que cette dernière, étant laïque et universelle, n'a pas à prendre parti sur ces questions, qu'elle n'est ni pour ni contre l'homosexualité, qu'elle n'a pas à en parler, ne doit pas en parler. Mais cette neutralité fallacieuse constitue un leurre au service d'une idéologie rigoureusement hétérosexiste. Une technique qui présuppose comme donnée naturelle ce qu'elle s'efforce en fait d'obtenir. Mais la question véritable de l'engagement de l'école, c'est doit-elle être le lieu de l'imposition d'un ordre symbolique hétérosexiste ou, au contraire, un lieu de lutte contre les préjugés en général, hétérosexistes en particulier ?"
Chantai Picod, de l'Education nationale.
Chargée des formations de formateurs au ministère,
précise que "sur le plan institutionnel, l'Education Nationale
a fait le choix depuis 7 ans d'une éducation à la
sexualité qui prenne en compte les aspects
socio-psycho-affectifs, relationnels et biologiques de ce que peut
être la sexualité, en essayant d'amener les enfants
à une réflexion et à construire eux-mêmes
des choix par rapport à leur sexualité." Depuis 1994,
deux circulaires ont ainsi été publiées.
"L'école est un espace social, non privé, explique-t-elle, et ses limites sont aussi celles-là : comment parler vie privée dans un espace social en essayant d'être au plus près des valeurs de la République (le droit à la différence, le respect de cette différence, la non violence ) ?"
D'où la mise en place de formations sur ces sujets, "l'idée étant qu'on ne fait pas un cours d'éducation à la sexualité qui ne peut être abordée que dans un groupe de parole, dans une discussion qui n'est pas d'égal à égal car il s'agit d'adultes et d'adolescents. Les adultes ne sont pas là pour apporter des réponses car tout le monde sait qu'il n'y a pas Une réponse. Les réponses vont venir du groupe et peuvent varier d'un groupe à l'autre."
Des formations qui tiennent cependant toujours compte de "la
problématique de l'homosexualité " dans un chapitre
spécifique consacré aux "questions difficiles'' comme
la pornographie, les normes, le bien, le mal...
"Le premier travail à faire, estime donc Chantal Picod, c'est
celui sur les représentations, puis sur ce qu'on sait, les
données scientifiques, et enfin sur différentes
approches comme le droit à la différence, le sexisme...
Afin d'arriver à une acceptation de la différence et
d'aider les jeunes qui se sentent orientés vers
l'homosexualité à la reconnaître et à
l'assumer. Dire aussi que c'est toujours difficile à vivre et
qu'il existe des lieux et des gens pour en parler."
Enseignant et auteur de "Conversations sur l'homophobie, l'éducation comme rempart contre l'exclusion", Philippe Clauzard, a, pour sa part essayé de poser quelques jalons pour que, comme l'écrit Louis-Georges Lin dans la préface du livre, "les enfants d'aujourd'hui ne soient pas les homophobes de demain".
Pas seulement de sensibiliser les élèves, donc, mais aussi les éducateurs, au sens large du terme, à un discours d'ouverture sur l'homosexualité et à une analyse des mécanismes qui font l'homophobie, une étude des effets que l'exclusion provoque.
Avec pour objectif d'ouvrir de nouveaux espaces de dialogue dans les familles et dans les établissements scolaires, et l'ambition de bousculer les préjugés et les stéréotypes sur l'homosexualité. Autrement dit, un ouvrage didactique sur le respect des homosexuels et le refus de l'homophobie, "pour que les préjugés homophobes cessent d'être la loi."
"Depuis 1998, explique Philippe Clauzard, le ministère
commence à s'intéresser à la question de
l'homophobie à l'école. Les choses avancent lentement,
timidement, difficilement, mais l'homosexualité reste tabou au
nom du respect de certaines valeurs sociales, et tout le
problème est là." Une question encore importune et
impertinente à une époque où on a pourtant
jamais autant entendu parler d'homosexualité dans les
médias. Ainsi, pour l'enseignant, "nous ne devons plus
dissimuler dans nos écoles cette réalité
amoureuse de la rencontre entre 2 hommes ou 2 femmes. Il faut donner
visage humain à l'homosexualité, prendre la peine de la
réflexion, par exemple en abordant des auteurs homosexuels
comme Colette, Rimbaud ou Verlaine, en se demandant si leur
homosexualité apporte ou non quelque chose à leur
oeuvre."
Et de faire part de quelques suggestions pour que "l'éducation
soit un rempart contre l'exclusion de la personne différente :
il faut oser en parler à l'école, dès la
maternelle puis, plus tard, travailler sur la notion des genres
masculin/féminin, etc. ; employer des mots simples,
dédramatiser au préalable le sujet auprès des
parents, faire disparaître tout sentiment de malaise ou de
honte d'en parler. Plus largement, inclure la thématique de
l'homophobie et de l'homo/bisexualité dans les programmes
d'éducation sexuelle, d'éducation à la
citoyenneté, d'éducation culturelle. Mais tout cela
passe par le ministère, les recteurs, les inspecteurs
d'académie et les enseignants." D'où la
nécessité, selon lui, de sensibiliser les enseignants
dès les IUFM (Instituts de formation des maîtres) via
des mises en situation, des jeux de rôle (par exemple,
être homosexuel et se faire injurier).
Enfin, France Lert, sociologue à l'Inserm, a, quant
à elle, évoqué les questions posées en
termes de santé publique.
"La littérature nous montre que les jeunes homosexuels sont un
groupe à haut risque en termes de santé, qu'ils
présentent un taux important de suicides, de violences
sexuelles, d'abus de drogues, et, pour les filles de grossesses non
désirées, parce que bien qu'homosexuelles, elles ont
aussi des relations hétérosexuelles...
L'éducation sexuelle et la prévention doivent
s'adresser aux problèmes spécifiques de ces jeunes. Il
faut agir sans attendre."
"Dans l'éducation sexuelle à l'école, explique-t-elle, la réponse vient du groupe. Or, la grande difficulté des éducateurs, c'est que l'expérience de l'homosexualité étant peu fréquente à l'intérieur d'un groupe de 15 élèves (peut-être 1 ou 2 ), ces jeunes ne peuvent pas s'exprimer et ces séances ne peuvent pas résoudre les problèmes qui leur sont propres : faut-il en parler, à qui, quand, comment... On parle de l'homosexualité comme si ça allait de soi d'être attiré par une personne du même sexe, mais Brigitte Lhomond nous a, par exemple, montré l'absence de flirt, d'apprentissage des façons d'être un garçon ou une fille dans les relations sexuelles. Comment va se faire la socialisation à la sexualité de ces jeunes ?"
Pour France Lert, il importe ainsi aujourd'hui de répondre
à 2 interrogations : "Qu'est ce qui doit être fait vers
l'ensemble des jeunes avec la diversité de leurs attirances
sexuelles, et que doit on créer spécifiquement pour que
ces jeunes homosexuels s'emparent de moyens qui leur permettent
d'être eux-mêmes et de se protéger en termes de
santé ? Il faut dessiner des interventions qui s'adressent
à ces jeunes et trouver des lieux -qui ne peuvent être
dans l'école- pour qu'ils puissent se protéger, trouver
des référents internes ou externes à
l'école."
"Notre responsabilité, a-t-elle conclu, c'est de créer
à l'intérieur de l'école des modules de
prévention s'adressant à l'ensemble des jeunes pour
évoquer la diversité sexuelle qui peut être
abordée en groupe, et ailleurs, dans des lieux qui restent
à définir, des interventions qui s'adresseraient
spécifiquement aux besoins de ces jeunes."