Décembre 2002
48ème RENCONTRE DU CRIPS
Prévention des risques sexuels
et/ou réduction des risques sexuels ?
Les
attitudes individuelles diffèrent-elles lorsqu'il s'agit
d'usage de drogues et de comportement sexuel ?
Marie Jauffret-Roustide, sociologue au laboratoire Cesames et
à l'Institut de veille sanitaire (InVs), a
présenté l'expérience acquise en matière
de réduction des risques (RdR) chez les usagers de drogues,
une démarche pragmatique qui, comme elle l'a souligné
"va rompre avec la volonté d'éradication des drogues
pour prendre en considération l'usager dans sa trajectoire,
l'accepter là où il en est (accepter, par exemple,
qu'il puisse continuer à consommer des drogues) et qui postule
sa responsabilité."
Calquée sur la notion de "harm reduction" mise en place
dans la fin des années 80 par certains de nos voisins, cette
conception hiérarchise les risques et se décline en 5
phases :
- ne vous droguez pas ;
- sinon, sniffez au lieu d'injecter ;
- sinon, utilisez une seringue propre ;
- sinon réutilisez la vôtre ;
- sinon, nettoyez-la à l'eau de Javel.
Des enjeux professionnels, politiques et moraux, qui sont à
la fois de réduire les risques de contamination par le VIH et
les hépatites puis, de manière plus élargie, de
réduire l'ensemble des risques (sanitaires, sociaux,
légaux...) que sont censés courir les usagers.
Selon Marie Jauffret-Roustide, il existe ainsi aujourd'hui deux
grandes manières de concevoir la RdR : "si elle ne concerne
que la transmission du VIH et des hépatites, elle se limite
essentiellement à favoriser l'accessibilité aux
seringues propres (vente en pharmacies, programmes d'échange,
distributeurs, etc.) tandis qu'au sens plus large, elle doit
s'intéresser à tout ce qui pourrait améliorer la
vie d'un usager et proposer des groupes d'autosupport, des programmes
à bas-seuil d'exigence qui prennent en compte l'urgence de la
demande et favorisent l'accès aux soins et aux
démarches sociales, et la mise à disposition de
traitements de substitution."
Une conception désormais acceptée par la
grande majorité des intervenants et par les pouvoirs publics
mais qui a suscité au départ nombre
d'inquiétudes et de réticences, notamment liées
à la remise en cause du sevrage et de la
psychothérapie, à la peur de l'abandon du soin
(d'abandonner les toxicomanes à leur toxicomanie), et enfin
à la réticence d'associer usage de drogues et VIH de
peur d'une double stigmatisation.
"Les autres types de réticences tournaient autour de
l'accessibilité aux seringues, ou au fait que les toxicomanes
seraient résistants aux messages de prévention."
"Sur les traitements de substitution, les craintes évoquaient à la fois une forme d'entretien de la toxicomanie et un refus de considérer la toxicomanie comme une maladie, donc de la médicalisation du dispositif", a-t-elle également précisé.
Mais contrairement à tout cela, les évaluations ont montré que dès la mise en vente libre des seringues, on a assisté à une baisse des pratiques de partage et à une diminution progressive de la prévalence du VIH, et grâce aux traitements de substitution, à une baisse des OD mortelles et des interpellations liées à l'héroïne.
Selon la sociologue, le partage est, par exemple,
passé de 48% en 1988 à 13% en 1996 tandis que la
prévalence du VIH passait de 40% en 1988 à 14% en
1998.
"Donc, contrairement à ce qu'on pouvait penser, les usagers de
drogues se sont approprié ces outils, remettant du même
coup en cause un certain nombre de stéréotypes. Par
contre, on n'enregistre pas de baisse de transmission du VHC dont la
prévalence est beaucoup plus élevée (70 à
80%) et qui est beaucoup plus facilement transmissible que le VIH car
les usagers continuent à partager le matériel annexe
(coton, cuiller...), parfois sans savoir qu'il peut être
vecteur de contamination par le VHC."
Mais pour Marie Jauffret-Roustide, "si les usagers de drogues se sont
approprié les outils de la RdR, il est aujourd'hui important
de réfléchir à tous les enjeux (professionnels,
politiques et moraux) que soulève la RdR et de la repenser en
termes de sous-populations et de contextes
différenciés."
Face à la recrudescence des prises de risques enregistrée dans la communauté homosexuelle, peut-on aujourd'hui transposer aux risques sexuels un concept qui a fait ses preuves pour réduire les risques liés à l'usage de drogues ?