février 2003
49ème RENCONTRE DU CRIPS
Sida et migrants/étrangers :
accès aux droits, à la prévention et aux
soins
Femmes migrantes et VIHCette prévalence particulière doit-elle s'expliquer par des facteurs de vulnérabilité spécifiques aux migrants, notamment en ce qui concerne la population féminine, plus touchée ?
L'association RIFEN (Rencontre internationale des femmes noires), qui travaille auprès des femmes migrantes dans le Pas-de-Calais, était représentée par Eliane Aïssi.
Initialement dévolue à l'insertion socio-économique des femmes noires, la RIFEN s'est impliquée progressivenment dans la lutte contre le sida, "par la force des choses", au fur et à mesure des contaminations : c'est du sentiment communautaire même, de la rencontre de ces femmes devenues des "paquets à problèmes" et du désir de leur venir en aide, qu'est née l'énergie et la volonté "que quelque chose en matière d'information des femmes immigrées africaines soit fait en Nord-Pas-de-Calais."Cibler la langue de l'information
"Beaucoup de ces femmes ne sont pas particulièrement militantes", remarque Eliane Aïssi : "Il faut aller vers elles", en s'appuyant sur des vecteurs communautaires de sensibilisation. "En plus du réseau associatif local, nous travaillons surtout avec le réseau des centres sociaux qui drainent des femmes africaines, et le réseau des radios locales, qui sont, on le sait, l'une des richesses du Nord."
Par ailleurs, et c'est l'un des points sur lesquels Eliane Aïssi insiste tout particulièrement, pour toucher ces femmes migrantes, qui n'ont pas forcément une parfaite maîtrise du français, "il est absolument nécessaire de décliner les actions de prévention dans les différentes langues des sous-régions africaines, bambara, wolof, etc, ainsi qu'en arabe." La RIFEN s'est donc dotée d'emblée d'un groupe de travail où chacune de ces langues est représentée. Chaque intervention de sensibilisation, lors d'émissions radiophoniques ou dans les différents centres sociaux locaux, est faite en français, et traduite simultanément dans une ou deux langues des sous-régions africaines, en fonction du public ciblé.
Besoin de confidentialité
Le travail d'accompagnement des femmes dépistées positives effectué par la RIFEN constitue également une expérience significative. Outre l'impératif de confidentialité qui "angoisse beaucoup ces femmes", l'exigence de secret autour de la maladie, et par conséquent les problèmes d'acceptation des traitements, doivent, selon Eliane Aïssi, être considérés comme l'une des spécificités de l'épidémie au sein de la communauté immigrée : "Elles ont si peur d'être vues par d'autres membres de la communauté qu'elles sont nombreuses à demander des consultations à 7h00 du matin ou à réclamer une salle d'attente à part pour les consultations VIH." Ce besoin de secret engendre "des problèmes d'observance de nature spécifique chez les femmes migrantes." C'est pourquoi la RIFEN a mis en place en janvier 2003 une structure expérimentale d'aide à l'observance.
L'exemple d'Ikambere
Née il y a six ans, Ikambere, "la maison accueillante des femmes touchées par le VIH/sida", présentée par Bernadette Rwegera, constitue pour de jeunes associations comme la RIFEN, de l'aveu même d'Eliane Aïssi, un "encouragement essentiel."
Ikambere se veut une réponse communautaire à l'épidémie, c'est-à-dire une réponse qui utilise et promeut les réflexes communautaires de solidarité et de soutien, traditionnels au sein de la communauté d'origine africaine, mais déficients dans le cas de l'épidémie de sida. En les recréant en son sein pour les femmes touchées par le VIH, Ikambere propose des pistes de réflexion sur la spécificité féminine de l'épidémie chez les migrants, ainsi que sur les ressorts particuliers d'une auto-prise en charge des communautés touchées.Ikambere accueille, entoure, et assiste des femmes contaminées par le VIH, venues de l'ensemble des services sida d'Ile-de-France, et notamment de Seine- Saint-Denis (93). Le nombre des femmes accueillies à Ikambere est passé de 62 en 1999 à 149 en 2002 : ce qui "témoigne évidemment de l'extension de l'épidémie au sein de la communauté migrante féminine." L'âge de ces femmes, en revanche, demeure stable, autour de trente ans, de même que l'état civil : si certaines femmes vivent en couple (21 en 2002), ce sont majoritairement des femmes célibataires (87 en 2002), séparées, veuves, ou divorcées. En tout, 27 pays d'Afrique sont représentés, la majorité d'entre elles étant cependant originaires de Côte d'Ivoire, des deux Congo, et du Mali.
Comprendre la vulnérabilité
Selon Bernadette Rwegera, c'est d'abord sur les causes de leur vulnérabilité, c'est-à-dire sur la grande précarité de leurs conditions de vie, qu'il faut travailler avec les femmes.
"Leurs difficultés à gérer la maladie sont accentuées par le fait qu'elles sont isolées et en situation de précarité, à la fois socio-économique et psychologique." Bernadette Rwegera décèle là quatre critères qui font que "le sida touche la femme dans son statut même de femme":
> Au plan socio-économique tout d'abord :
Le plus souvent sans travail, mais aussi sans papiers et majoritairement analphabètes ou sous-qualifiées, ou encore ne maîtrisant pas le français, elles sont dans une entière dépendance économique à l'égard de leur époux ou des personnes qui les accueillent - statut social qui les prive en outre "de toute indépendance intellectuelle." Le risque d'être chassées et de "se retrouver sans rien du tout" est donc l'horizon de toutes les décisions qu'elles prennent.> Au plan psychologique ensuite :
Du fait de leur dépendance socio-économique, ces femmes n'ont qu'un accès limité à la parole au sein du couple. Ikambere tente de les aider à élaborer des stratégies leur permettant d'annoncer leur séropositivité à leur mari et/ou d'instaurer des pratiques de protection au sein du couple. Difficile, la parole "se libère quand elles sont entre femmes confrontées au même problème" ; arrivant le plus souvent à la conclusion que, "quoiqu'il puisse arriver, [elles ne veulent] pas être responsables de la mort de quelqu'un. Le plus souvent, à la fin, elles arrivent à en parler à la maison."Chez toutes les femmes qui viennent à Ikambere, qu'elles vivent en couple ou non, les questions qui concernent les enfants sont par ailleurs particulièrement douloureuses ; soit la maladie est source d'inquiétude quant à l'avenir des enfants, soit elle pose la question récurrente du désir d'enfant - angoisses qui "touchent ces femmes dans la nature même de leur statut social."
Enfin, la question des liens avec le pays natal se pose avec une acuité particulière chez ces femmes malades: à l'impossibilité de retourner au pays s'ajoute l'incapacité où sont ces femmes de justifier leur présence en France par l'envoi de subsides à la famille restée là-bas - geste qui, souligne Bernadette Rwegera, reste fondateur des représentations de la migration en Afrique.
L'insertion et l'accompagnement
Parce que les femmes migrantes séropositives "ont tendance, touchées par une souffrance intime, à s'auto-isoler", Ikambere se donne pour mission de rendre ou de donner à ces femmes confiance en elles-mêmes. Elles trouvent en premier lieu à la maison accueillante une écoute, une affection, une compréhension et une empathie qui les aident à affronter leur situation. Par ailleurs, Ikambere leur offre diverses voies d'aide à l'insertion.
Pour les aider à "dédramatiser les problèmes et trouver ensemble une solution à toutes ces angoisses", Ikambere propose trois niveaux de solutions :
> au niveau psychologique, ces femmes se voient proposer un entourage affectif riche, un lieu de parole et de confidentialité ;
> au plan médical, elles reçoivent régulièrement la visite de médecins avec lesquels, "parce qu'ils ne sont pas en blouse blanche, parce qu'elles les accueillent pour une fois chez elles, elles peuvent parler différemment, de tout ce qui les angoisse, notamment en ce qui concerne le suivi des traitements" ;
> enfin, au plan socio-économique, Ikambere encourage l'insertion, en aidant tout d'abord à l'obtention d'autorisations de séjour, parfois d'autorisations de travail, et d'un logement, puis en proposant des formations d'alphabétisation, ainsi que divers ateliers - coiffure, toilette, cuisine, couture - qui se veulent à terme de véritables "chantiers d'insertion".Par ailleurs, préoccupées, de façon plus générale, par le fait que "les Africains sont dépistés très tard et arrivent très tardivement à l'hôpital, surtout ceux qui vivent en foyers", les membres d'Ikambere ont mis récemment en place des actions de prévention et d'incitation au dépistage auprès des hommes vivant dans des foyers. Elles ont également instauré de nouvelles pratiques d'accompagnement, notamment nutritionnel, des personnes malades d'origine africaine dans les hôpitaux.
Questions de la salle
Dire sa séropositivité
Eric Vandemelbroecke, Hôpital de Gonesse :
Quelles sont vos stratégies pour amener les femmes à parler de leur séropositivité dans le couple ?Bernadette Rwegera :
Souvent, les femmes apprennent leur séropositivité à l'occasion du suivi de la grossesse. Avec le temps, elles arrivent à en parler et à se protéger ainsi que leur mari. Nous leur conseillons souvent de parler des autres IST et des possibilités de surinfection. Elles ont pourtant peur, car elles pensent : "s'il me chasse, je n'ai rien". Mais d'un autre côté, elles se disent "peut-être c'est lui qui m'a contaminée", et aussi "peut-être c'est moi qui vais le contaminer", donc elles sont partagées. Le fait d'en parler entre elles les aide à savoir ce qu'elles veulent faire. Et puis à Ikambere, on les soutient et on s'engage à les accueillir si jamais elles sont chassées par leur mari ; alors, à la fin généralement elles se décident à en parler à la maison. En revanche, nous avons remarqué que les hommes parlaient moins souvent à leurs femmes qu'elles ne le font. Un point également sur le préservatif : les hommes africains rechignent, c'est clair. Alors, on leur parle du préservatif féminin. A priori, c'est tout à fait séduisant, mais tout de même, c'est un problème, quel engin !Dépistage
Fadila Amrani, consultante ACDC :
Vous vous orientez vers la prévention et l'incitation au dépistage dans les foyers, auprès des hommes donc. Comment les accompagnez-vous quand ils sont dépistés positifs ? Quel accompagnement moral leur proposez-vous ?Dr Alioune Blondin Diop, collaborateur d'Ikambere et du CRIPS :
Pour les interventions de prévention dans les foyers de Saint-Denis, nous avons utilisé l'expérience acquise par Ikambere auprès des femmes. En fait, pour convaincre les hommes d'aller faire un test, nous avons utilisé l'accès aux soins, car ce sont des hommes qui y échappent, alors qu'ils ont presque tous des problèmes de santé chroniques. Il fallait donc commencer par les remettre dans le droit commun sur ce plan. Et après, en douceur, dès qu'une confiance est établie, nous avons introduit la question du sida, de préférence en parlant d'abord des problèmes que ça pose dans leur pays, puis progressivement, en en venant à eux. C'est une approche que nous faisons tout en douceur, et ça se passe assez bien.Pourquoi ?
Une étudiante infirmière en gynécologie :
Où sont contaminées ces femmes ?Bernadette Rwegera :
Ici et là-bas, on ne peut pas vraiment savoir. La vraie question c'est : "Pourquoi cette extension de l'épidémie ?" Il y a cinq réponses :
> le manque d'information, lié à l'analphabétisme et au faible niveau intellectuel pour s'informer ;
> la plus grande vulnérabilité physiologique de la femme ;
> la vulnérabilité économique de ces femmes qui sont complètement dépendantes de leur mari, n'ont aucune autonomie, et ne savent pas prendre de décisions ;
> le manque de vigilance de la prévention depuis toujours auprès de ces femmes ;
> les femmes osent davantage se faire dépister que les hommes, ce qui fait qu'elles semblent plus nombreuses, mais elles sont peut-être contaminées depuis très longtemps.