février 2003
49ème RENCONTRE DU CRIPS
Sida et migrants/étrangers :
accès aux droits, à la prévention et aux
soins
L'initiative Esther (Ensemble pour une solidarité thérapeutique hospitalière en réseau)La réciprocité de l'échange des représentations est donc présentée comme une condition de l'efficacité du discours de prévention ; c'est le sens de la problématique de la mutualisation sur laquelle travaille le programme Esther, présenté par Pascal Revault.
Citant en exergue de sa communication la qualification, chez Hannah Arendt, de la pensée comme critique politique des préjugés et des conduites acceptées3, Pascal Revault, membre d'Esther, a voulu mettre l'accent sur la nécessaire coopération entre soignant et soigné, aidant et aidé, Nord et Sud, dans la lutte contre l'épidémie : le travail doit être basé sur la réciprocité de l'échange et la mutualisation des efforts.
L'urgence pour Pascal Revault est de comprendre "ce qui entrave, au-delà du virus et d'un risque partagé, l'empathie et la solidarité dans la gestion de l'épidémie de sida, et permet ainsi par voie de fait son extension." La réflexion peut alors prendre pour guide le mot d'ordre proposé par Dider Fassin, à savoir "la nécessité d'une politique de connaissance et de reconnaissance respective". Au-delà d'une "politique de santé cantonnée à la qualification du corps malade", il s'agit d'élaborer envers et avec les populations migrantes une politique capable de prendre également en charge la question de la citoyenneté.Qui sont les migrants ?
Première mise en cause, la catégorie épidémiologique "migrants", qui désigne selon le dictionnaire Robert le travailleur expatrié d'une région peu développée, à la recherche d'un emploi mieux rémunéré, "fait écho d'abord aux relations historiques de domination issues de la colonisation sans préjuger des raisons qui sous-tendent réellement la migration". Elle "obère ainsi les trajectoires individuelles de la migration et alimente l'idée d'une infection d'origine étrangère". Sans compter que, si l'on inclut dans la communauté migrante les immigrés de seconde génération, "beaucoup de migrants n'ont en réalité jamais migré."
Soignant/Soigné, Nord/Sud :
reconnaissance réciproque et mutualisationSelon Pascal Revault, il importe que la relation entre soignant et soigné étranger ou d'origine étrangère se construise sur les bases d'un échange réciproque des représentations et des codes culturels. Parallèlement, la prévention ne doit pas se cantonner à proposer de l'information - comme s'il suffisait de recevoir pour avoir un devoir - mais doit se préoccuper également des moyens, pour les populations ciblées, de se l'approprier réellement. La question majeure devient ainsi la participation ou non des individus concernés à la vie de la cité. C'est pourquoi "les professionnels de santé doivent s'intéresser aussi à la dynamique des projets migratoires, et leurs pratiques doivent suivre les évolutions sociales des patients rencontrés." La question de l'isolement familial, de la relation avec les proches restés au pays, ou de l'éventualité d'un retour au pays - et dans ce cas, la question de la continuité des traitements - sont ainsi, selon lui, des points essentiels dans le suivi des patients d'origine étrangère.
A cet égard, Pascal Revault propose d'expliquer les difficultés rencontrées par les pays en voie de développement dans la gestion de l'épidémie, non plus seulement par le manque d'argent ou le déficit de solidarité, mais également par "le manque de réflexion de politiques de santé" qui se contentent de reproduire les schémas du Nord, y compris leurs défauts. C'est pourquoi la solidarité Nord-Sud doit aujourd'hui se repenser, non comme transfert, mais comme empathie, collaboration, et réciprocité, "articulant ce que chacun peut apporter et favorisant les échanges entre les différents espaces de la migration."
C'est là l'idée de jumelage mise en uvre par Esther, qui vise la mutualisation des efforts des différents partenaires, la conclusion de cet éloge de la réciprocité étant alors confiée à une autre Esther, militante indienne intervenant au Congrès de Mexico pour le respect des droits : "Nous sommes vous-mêmes, derrière nous-mêmes, nous sommes vous autres."
3 - "La pensée en elle-même ne crée pas de valeurs morales, elle ne trouve pas, une fois pour toutes, ce qu'est le Bien ; elle ne confirme pas, mais dissout plutôt les règles de conduite acceptées. Ce travail est politique par ses implications, car cette destruction a un effet libérateur sur une autre faculté humaine : celle de juger."