sommaire66

Août 2003

50ème RENCONTRE DU CRIPS
La prévention du VIH/sida auprès des personnes prostituées

      

Marianne Schweizer (Aspasie)
Enfin, Marianne Schweizer d'Aspasie - du nom d'une courtisane grecque compagne de Périclès -, une association créée en 1982 à Genève par des prostituées et d'autres personnes concernées par la prostitution, s'est attachée à décrire le statut particulier des prostitué(e)s qui, en Suisse, bénéficient, entre autres, de la protection de la police, d'une retraite et de la Sécurité sociale. "A l'origine, explique-t-elle, la préoccupation était avant tout la défense des droits civiques des prostituées qui, du fait de leur activité, ne pouvaient pas obtenir le "certificat de bonne vie et mœurs" nécessaire pour trouver un autre emploi." Un acquis désormais inscrit dans la loi. Puis, en 1985, sont apparus le sida et les problèmes de prévention (avec, pour Aspasie, la diffusion d'informations sur le sida, l'élaboration de brochures et de différentes actions). En 1990, avec la chute du Mur de Berlin, les migrations et la crise économique, la prostitution se diversifie (salons de massages, bars à champagne, cabarets, téléphone...) et Aspasie développe alors toutes sortes de projets pour s'adapter à cette nouvelle situation. Enfin en 2000, le département de la Santé cantonal double pratiquement le budget, ce qui permet à l'association de stabiliser des projets créés pour certains depuis plus de dix ans :
- en direction des femmes de l'Est (information et prévention dans les cabarets depuis 1984) ;
- pour les toxicomanes qui se prostituent sur les boulevards (échange de seringues, bus... depuis 1996) ;
- le projet "Femmes aux pieds nus", créé par Aids suisse contre le sida pour répondre aux besoins des femmes migrantes, désormais dénommé "Aspasie prévention migrantes", qui intervient dans 12 régions suisses grâce à l'aide de 30 médiatrices culturelles ;
- un projet d'éducation pour les clients avec des interventions une semaine par an pour parler du sida, des IST, du statut des clients... "qui sont contents qu'on s'intéresse aussi à eux" (depuis 1999) ;
- et enfin, "Don Juan", un projet de prévention pour les hommes prostitués (depuis avril 2003).
Différents projets menés selon 3 axes de travail :
- de proximité (sur le terrain, à l'association, sur les boulevards pour les toxicomanes, avec les migrantes...) ;
- de soutien et d'accompagnement (assistantes sociales, travail avec les institutions, les administrations, les autorités, les médias, les étudiants...) ;
- et enfin en réseau, local, national et international (sur la prostitution, le sida, la migration, l'accès à la santé...).
"En Suisse, reprend Marianne Schweizer, la prostitution est légale et relève de la liberté de commerce et d'industrie: toute personne majeure (de nationalité suisse ou ayant un permis de séjour permanent) peut donc exercer la prostitution en tant qu'activité indépendante, bien que dans les bars à champagne ou les cabarets, les filles aient le statut d'artistes. Il est tout à fait légal de travailler dans la rue, sauf devant les écoles, les églises, les arrêts de bus et les hôpitaux. A Genève, où depuis 1994 les prostituées sont "cartées", il n'y a que deux lieux de prostitution : derrière la gare où notre association s'est installée et sur un boulevard (où notre bus distribue beaucoup de préservatifs). Depuis 4 ou 5 ans, la loi punit, par ailleurs, pour proxénétisme celui qui force quelqu'un à se prostituer, mais on peut très bien vivre avec une prostituée sans travailler et sans être considéré comme proxénète."
"Presque un paradis !"
comme l'a donc estimé Claudette Plumey, de la même association, alors qu'en France, le 19 mars dernier, l'Assemblée nationale adoptait pour sa part, l'article 18 du projet de loi sur la sécurité intérieure pénalisant le racolage passif. Depuis, plusieurs dizaines de prostituées ont été interpellées dans les plus grandes villes de France pour leur faire dénoncer leur proxénète en échange d'un titre de séjour ou d'un permis de travail. "Avec la loi Sarkozy, a ainsi indiqué Malika Amaouche d'Act Up-Paris, il y a eu 103 interpellations sur Paris et environ 20 comparutions. Mais sous prétexte de racolage passif, certains policiers en civil créent le délit."
Sur le terrain, l'effet ne s'est pas fait attendre : les prostitué(e)s se cachent et les associations de prévention des IST et du VIH voient des années de travail et d'approche s'écrouler. Une loi qui touche en fait "tous les "indésirables" de la société", comme l'a, pour sa part, précisé Claude Boucher du Bus des femmes en soulignant qu'on était désormais "dans l'insécurité sanitaire totale" et qu'elle avait "demandé un plan social à Sarkozy, ne serait-ce que pour que les prostituées puissent payer les impôts déclarés l'an dernier. C'est une profession qui disparaît. Elles n'ont déjà plus les moyens de se nourrir, alors d'acheter des préservatifs...". Un vrai "danger" selon Fabrice Boudinet qui explique : "Les gens basculent dans la peur de la police, dans l'insécurité (ils n'osent plus parler, aller porter plainte), dans des situations dramatiques de gestion de leur quotidien et surtout, des gens qui sont désormais considérés comme des délinquants au regard de l'Etat et non plus comme des partenaires avec lesquels on peut travailler dans cet objectif commun qu'est la lutte contre le sida et la lutte pour les droits."
Ainsi, comme l'a estimé, pour conclure, Antonio Ugidos, le directeur du Crips qui avait déjà organisé une rencontre sur le même thème il y a 13 ans, "depuis, énormément de travail a été fait par le Bus des femmes, le Pastt et bien d'autres. Tout un travail qui est aujourd'hui mis à mal par cette loi qui vulnérabilise les personnes prostituées encore plus."

 Suite...