Août 2003
50ème RENCONTRE DU CRIPS
La prévention du VIH/sida
auprès des personnes prostituées
Interventions de la salleTravailleuse du sexe ou prostituée ?
Camille Cabral (Pastt) : Nous préférons le terme travailleuses du sexe à celui de prostituées très chargé, stigmatisant, et parce que c'est le terme employé depuis dix ans dans de nombreux pays anglo-saxons.
Claude Boucher (Bus des femmes) : La communauté parisienne des femmes dites "traditionnelles" n'est pas très favorable à la terminologie "travailleur du sexe". Elles ne se définissent pas comme telles et restent sur le mot prostitution car le terme "travailleur du sexe" est aussi discriminant que prostituée, pute... Le mot prostitution n'est pas aussi vilain que cela.Protéger les mineurs
Nathalie Simonnot (MdM) : Comment faites-vous pour arriver à protéger les mineurs comme on en a l'obligation légale dans notre pays ?
Claude Boucher (Bus des femmes) : On n'y arrive pas. Nous les avons signalés comme on se doit de le faire pour n'importe quel enfant en danger. C'est resté sans réponse de la part des institutions. Nous avons donc signalé au ministère de la Justice que même la Brigade des mineurs ne faisait rien pour eux, on nous a répondu qu'il n'y avait pas de mineurs sur les trottoirs. Donc, il n'y a pas de problème puisqu'il n'y a pas de mineurs... Les services d'Etat refusent d'appliquer la loi, et même les institutions refusent de les prendre. On est toujours dans la même problématique, dans la négation. C'est presque plus facile d'intervenir au Soudan ou à Abidjan qu'à Paris. Mon rêve serait d'ouvrir une mission pour les enfants esclaves à Paris.
Fabrice Boudinet (Aides) : On reproche aux associations d'avoir inventé l'existence de mineurs. Alors nous renvoyons un fax tous les mois pour leur signaler qu'ils sont toujours là.
Camille Cabral (Pastt) : Bien que la majorité sexuelle soit de 15 ans en France, la loi pénalisant les relations sexuelles rétribuées avec des mineurs âgés de 15 à 18 ans existe depuis peu, un an ou quelques mois. Pourquoi l'administration ne se bouge-t-elle pas pour impliquer des éducateurs, des assistantes sociales et des centres spécialisés pour les mineurs ?
Malika Amaouche (Act Up) : Quand on parle de la prostitution des mineurs, il faut recadrer ce problème dans celui des mineurs errants. Sur 220 mineurs errants reçus par l'association Aux captifs la libération, seuls 20 se prostituaient. C'est donc d'abord un problème d'errance de mineurs qui trouvent comme seul moyen de survie la prostitution.
Frédéric Sorge (pédiatre, La Mosaïque) : Comment gérez-vous le problème des mineurs prostitués en Grande-Bretagne et en Suisse ?
Ana Lopes : Il faut avoir 18 ans pour pouvoir être membre de notre syndicat. Avant 16 ans, ils sont dirigés vers une agence spécialisée ; entre 16 et 18, il est plus difficile de savoir vraiment quel âge ils/elles ont, mais on traite la question de vulnérabilité avant tout. Autrement dit, on règle les problèmes avant de s'occuper de l'âge. Il faut établir la confiance, leur montrer qu'on veut les aider et peu importe vraiment leur âge.
Marianne Schweizer : En Suisse - où la majorité sexuelle est de 16 ans -, on peut se prostituer à partir de 18 ans. La prostitution de mineurs est considérée comme de l'abus et il existe une sorte d'autocontrôle, c'est-à-dire qu'on les signale immédiatement à la Brigade des moeurs. Mais dans les salons de massage, cela se passe de manière totalement clandestine.L'utilisation du préservatif
Claudette Plumey (Aspasie, Suisse) : Sur l'utilisation du préservatif, la question c'est souvent "est-ce que mon enfant pourra manger demain, est-ce que je prends un risque ou est-ce que mon enfant meurt demain ?". Il y a 30 ans, les filles travaillaient pour 100 francs suisses (environ 60 euros). A l'heure actuelle, les migrantes travaillent pour 30-35 francs suisses sans préservatif.
Malika Amaouche (Act Up-Paris) : Le préservatif va devenir un problème moins important que manger tous les jours ou éviter la police.
Marie-Christine Falbierski (RVH 77) : Comment faites-vous pour faire accepter le préservatif féminin ?
Marianne Schweizer (Aspasie) : Nous avons fait des formations, distribué des boîtes de 3. Les femmes sont toujours très intéressées pour l'essayer, mais cela reste généralement sans suite.
Ana Lopes (IUSW) : Nous n'avons pas d'expérience directe dans notre syndicat qui ne fait pas de prévention, mais je sais que nous rencontrons les mêmes problèmes.
Claudette Plumey (Aspasie) : Je pense qu'on devrait toujours en avoir. Quand le client ne veut pas mettre de préservatif, on peut en faire une sorte de jeu et rester protégée.
Kuka Garcia (médiatrice de santé publique, Pastt) : Personnellement je suis contre, car les filles peuvent avoir 2 ou 3 partenaires sans en changer. Il est trop cher et très long à mettre.Comment faire ?
Franck Anxionnaz (médecin généraliste Melun, RVH 77) : Depuis un an, nous avons constaté une arrivée importante de prostituées de pays de l'Est et d'Afrique dans la région de Melun. Quel est le meilleur moyen d'essayer de les aborder, pour leur venir en aide du point de vue médical notamment en ce qui concerne la prévention du sida ?
Marianne Schweizer : Il faut aller à leur rencontre, être à leur écoute, connaître leurs besoins, l'idéal étant de s'associer avec des travailleuses du sexe des pays d'origine pour créer des liens de confiance.
Bertrand Bourgeois (Diagonale Ile-de-France) : Nous nous sommes rapprochés des amis du Bus des femmes pour toucher les prostituées de l'Essonne et mener des actions d'information et de prévention.
Ai Anh Vo Tran (Diagonale Ile-de-France) : Notre association travaille sur la prévention du VIH et la prise en charge des personnes séropositives et, face au nombre de prostituées dans la forêt de Sénart, nous avons monté un projet pilote de 3 mois à bord d'une camionnette pour établir un contact. Il y a énormément de demandes médicales et sociales, mais aussi de précarité et d'insécurité.Indépendantes et victimes de la traite
Elisabeth Badinter : Est-ce qu'en Grande-Bretagne et en Suisse il y a la même proportion de prostituées indépendantes et de femmes qui font l'objet d'un trafic qu'en France (où l'on parle d'environ 15% de femmes qui pratiquent la prostitution sans proxénète) ?
Ana Lopes (IUSW) : Je n'en ai aucune idée. Je ne vois pas comment on peut arriver à ce genre de statistiques, de distinctions, compte tenu de la nature même du travail et d'une telle clandestinité. Je ne crois pas à ces chiffres qui ne servent pas à grand chose car il existe toute une palette de situations différentes (que les filles soient totalement indépendantes, avec un petit ami qui joue ou non le rôle de souteneur, jusqu'au travail forcé). Le spectre est extrêmement large.
Elisabeth Badinter : Je suis en total désaccord et extrêmement choquée. Entre des gamines qui sont exportées ici dans une violence insupportable, forcées à se prostituer, et des femmes qui font ce métier sans personne derrière elles, il y a une différence de nature. Qu'il y ait une multiplicité de situations de prostitution, tout le monde en convient, mais que l'on puisse dire qu'il n'y a pas de différence entre les deux, c'est contreproductif et terriblement choquant. C'est justement à cause de cela que nous en sommes arrivés à la terrible loi Sarkozy.
Ana Lopes (IUSW) : Je n'ai pas dit qu'il n'y avait pas de différence mais qu'une immense majorité de travailleuses du sexe sont entre ces deux extrêmes.
Marianne Schweizer (Aspasie) : Je suis d'accord. D'un côté il y a le libre choix, de l'autre l'esclavage et entre les deux, il existe mille facettes : celles qui se disent qu'elles vont faire un maximum d'argent avant de rentrer chez elles, celles qui ne savent pas à quoi s'attendre, les artistes de cabarets qui peuvent choisir de se prostituer pour arrondir leurs fins de mois... ça peut glisser. Mais en Suisse, il n'y a aucune maison de " dressage " ou de tabassage.