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Octobre 2003

51ème RENCONTRE DU CRIPS
Prévention des risques sexuels et handicap

      

Jean-Marc Bardeau-Garneret, chercheur :
Vie affective et sexuelle des personnes handicapées motrices : quel épanouissement ? quels risques ?

Jean-Marc Bardeau-Garneret a tout d'abord tenu à rendre hommage au chercheur René-Claude Lachal, directeur de recherche au CNRS, qui aurait dû présenter ses travaux lors de cette 51e Rencontre du Crips. M. René-Claude Lachal, insuffisant respiratoire, a semble-t-il été victime d'une négligence hospitalière à laquelle il a succombé quelques jours avant la conférence.
C'est donc très ému que Jean-Marc Bardeau-Garneret a accepté de prendre la parole, pour traiter l'un des thèmes majeurs du travail de René-Claude Lachal : la quête d'une identité sexuelle, les possibilités de "sexuation" pour les personnes handicapées motrices.
Dans les années 60-70, les premières tentatives pour restaurer une pratique sexuelle chez les personnes devenues handicapées motrices sont d'emblée sélectives. Purement médicale, apparentée à une forme de rééducation, l'approche thérapeutique de la sexualité des personnes atteintes de paraplégie à la suite d'accidents vise alors uniquement à rétablir la fonction éjaculatoire chez l'homme et à permettre aux femmes d'avoir des enfants. Sans doute parce que "depuis des siècles, la femme est considérée comme moins sexuée et plus maternelle que l'homme" (B. Soulier, Aimer au-delà du handicap, 1994), la rééducation sexuelle s'inscrit dans la division des rôles et des représentations traditionnelles : l'homme est reconnu dans son pouvoir de jouissance et la femme est réduite à sa fécondité. Elle ne s'applique donc pas à l'enfant né handicapé, auquel est unilatéralement retiré le droit au désir comme à la parentalité. La dépendance physique à laquelle il est réduit lui interdit tout passage à l'âge adulte, et ce que l'on "restaure" chez les personnes victimes d'accident n'a pas à être "instauré" chez ces enfants.
Cependant, comme l'a rappelé Tim Greacen, des recherches ont permis de mettre en lumière l'émergence du désir sexuel chez les personnes nées avec des troubles mentaux ou des handicaps physiques. Jean-Marc Bardeau-Garneret a lui même conduit une étude auprès de 11 hommes et 8 femmes handicapées motrices dépendantes : 3 personnes de chaque sexe ont révélé connaître une grande souffrance du fait de ne pouvoir vivre leur sexualité. Les femmes se plaignent en premier lieu de ne pas accéder à un statut d'adulte, de se voir considérer comme des "petites filles". Plus que du désir sexuel, elles font surtout état de leur détresse affective. Les hommes, eux, craignent que leurs pulsions ne tournent à l'obsession, et souffrent de ne pouvoir assouvir leur désir. Ils ont l'impression de "ne pas être des hommes" et se montrent facilement irresponsables. Niées dans leur sexualité, les personnes handicapées ont encore plus de difficultés à se construire en tant qu'adultes, en tant que sujets susceptibles de s'autodéterminer.
Les premières inhibitions du désir sexuel chez les personnes nées handicapées incombent sans doute au milieu familial. La culpabilité que nourrissent les parents leur interdit bien souvent de voir dans leur enfant un futur adulte. "Si l'enfant qui naît est atteint d'une anormalité, c'est que ses parents, en concevant ce bébé, ont transgressé un interdit", écrit la psychanalyste Simone Sausse. Admettre que cet enfant puisse devenir adulte, s'accoupler à un homme ou à une femme, reste donc de l'ordre de l'impensable pour les parents - tout comme l'idée que leur enfant devienne parent à son tour. C'est donc probablement avec les parents eux-mêmes qu'il faudrait constituer les premiers groupes de parole visant à aborder la question de la sexualité de leur enfant.
Pour les personnes handicapées motrices adultes, il ne suffit cependant plus de parler : les solutions doivent se traduire par des actes. Certains pays européens - l'Allemagne et les Pays-Bas notamment - ont ainsi mis en place, dès les années 80, une législation autorisant des services spécialisés à délivrer de la tendresse et/ou de la sexualité à des personnes handicapées. Le temps et le coût de la "consultation" sont réglementés (par exemple, 45 minutes pour 70 euros environ en Allemagne). Des messages de prévention des IST sont systématiquement délivrés. En France, René-Claude Lachal militait depuis 1981 pour que de tels services soient mis en place, sans succès malheureusement. On pourrait pourtant imaginer un règlement intérieur aux institutions, qui exclurait toute relation sexuelle entre personnel et résident, bien sûr, mais qui prévoirait un certain nombre de mesures donnant enfin une place à la sexualité des personnes handicapées. Ainsi, avec Bernadette Soulier (Un amour comme tant d'autres, Editions APF, 2001), Jean-Marc Bardeau-Garneret propose quelques règles à mettre en place au plus vite : "Un professionnel pourrait, à la demande de personnes handicapées, sans y être obligé, installer la personne dans son lit de façon à ce qu'elle puisse se masturber quand il sera sorti de la pièce ; installer les partenaires l'un contre l'autre afin qu'ils puissent, quand il sera sorti, avoir un rapport sexuel ; amener le résident auprès d'une prostituée et aller le chercher ensuite. Il peut négocier le rendez-vous si besoin. En outre, le résident pourrait recevoir dans sa chambre qui il veut, y compris une prostituée." Ces mesures, relativement simples à mettre en place, représenteraient une avancée considérable dans la reconnaissance des besoins sexuels des personnes handicapées physiquement dépendantes.
Elles posent cependant le problème du recours à une sexualité "commercée", ne serait-ce que parce qu'elles reposent sur le principe d'une rétribution de l'aidant par l'aidé - le recours à la prostitution n'étant que le stade ultime de cette relation. La sexualité par consentement mutuel semble donc inaccessible à des hommes ou à des femmes jugés trop effrayants ou indésirables pour être acceptés comme partenaires. La légitimation de cette sexualité n'obéissant pas au désir réciproque, les personnes handicapées constituent une sorte de "troisième sexe", dont les règles de fonctionnement restent à inventer, pour eux, avec eux. Une idée que René-Claude Lachal n'aurait pas reniée.
Danielle Messager s'interroge à nouveau sur le retard pris par la France, et sur l'incapacité des institutions et des professionnels de santé à accepter certains types d'aide. Jean-Marc Bardeau-Garneret veut tout de même voir une lente amélioration dans la prise en charge de la sexualité chez les personnes handicapées, saluant au passage les éducateurs qui, de plus en plus souvent, se proposent d'accompagner leurs patients chez des prostituées. Mais le retard français est indéniable. Le poids de la religion dans les institutions n'y est pas étranger. Les choix politiques ont aussi leur incidence : le gouvernement actuel, qui réprime plus vigoureusement la prostitution sous toutes ses formes, ne peut guère autoriser d'espoirs pour les personnes handicapées en particulier.

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