Décembre 2003
52ème RENCONTRE DU CRIPS
L'accès aux soins des migrants
: état des lieux et expériences
BARBARA BERTINI
PRESENTATION DE L'OBSERVATOIRE DES PRATIQUES DISCRIMINATOIRES ENVERS LES MIGRANTSBarbara Bertini, responsable du programme de santé au sein du Groupe de recherche et de réalisation pour le développement rural (GRDR), présente les grands axes d'un vaste projet réunissant de nombreuses associations : l'Observatoire des pratiques discriminatoires envers les migrants. Partant du principe que la discrimination n'est pas une fatalité, mais qu'elle résulte de l'accumulation d'un grand nombre de facteurs et de dysfonctionnements, l'Observatoire veut comprendre les mécanismes qui marginalisent cette population, en réunissant autour d'une même table les associations et leurs requérants.
On parle en effet souvent de la "globalisation" du système de soins, mais qui peut mieux que les intéressés eux-mêmes dire ce dont ils ont besoin ? La démocratie sanitaire ne s'adresse pas qu'au corps de l'individu, elle implique également le droit à la citoyenneté, la dignité des personnes, le respect de l'autre dans la différence, la solidarité, etc. C'est donc pour favoriser les échanges entre tous les acteurs d'une démocratie sanitaire qui reste presque toute entière à mettre en uvre que l'Observatoire veut collecter un maximum de données.
En plus de convier des demandeurs d'asile venus de tous horizons pour qu'ils livrent leur témoignage, l'Observatoire réunit les associations suivantes :
- AIDES
- ALS de Lyon, association de lutte contre le sida
- AISFAS de Lyon, association interculturelle de lutte contre le sida en France et en Afrique subsaharienne
- APA, African Positive Association (Paris)
- AFRIQUE PARTENAIRES SERVICE (Paris)
- ARCADE (Lyon)
- Centre municipal de santé de Romainville
- Cité Myriam (Montreuil)
- Ikambere (St-Denis)
- Sida Info Service (Paris)
- URACA (Paris)
- "LeVillage" St-Martin (Paris)
Trois grandes problématiques sanitaires seront abordées : le vieillissement dans les foyers d'immigrés, les conséquences des nouvelles lois sur l'accès au droit des migrants, pas encore toutes appliquées mais déjà dévastatrices, et l'impact de l'annonce de la séropositivité sur l'adhésion au traitement.Danielle Messager
Qu'allez-vous faire de toutes les données que vous allez recueillir ?Barbara Bertini
On ne sait pas encore. L'idée est d'abord d'organiser une table ronde, un forum, de partager un maximum de connaissances et d'expériences, entre acteurs de la vie sociale, mais aussi avec les personnes concernées. Asseoir à notre table des gens et parler avec eux de ce que l'on a observé, de leurs attentes, etc.Danielle Messager
Sans doute faudrait-il également convier quelques politiques, afin qu'ils prennent un peu conscience de la réalité sur le terrain. En effet, si l'on extrapole la situation actuelle, en tenant compte des menaces qu'a évoquées Arnaud Veïsse, on risque de connaître les mêmes échecs qu'aux Etats-Unis, où certaines lois de finance sur la santé ont entraîné des recrudescences de tuberculose, qui ont finalement coûté bien plus cher à la société.Arnaud Veïsse
Effectivement, et les chiffres alarmants de Florence Lot le confirment ! Les gens qui apprennent leur sida en même temps que leur séropositivité sont des gens qui n'étaient pas assez suivis, et qui entrent directement dans des programmes de soins très lourds et très coûteux. Mais il faut également se méfier d'un autre effet pervers de cette précarisation de l'accès aux soins : c'est de voir se créer une sorte de culture de la précarité, où l'enjeu n'est plus de vivre, mais de survivre.Jacqueline Faure
Les Africains ne se rendent à l'hôpital que quand ils sont vraiment malades et qu'ils ne peuvent plus faire autrement. L'idée de consulter pour lutter contre une séropositivité asymptomatique ne leur est donc pas familière.Danielle Messager
C'est probablement pour cette raison que les femmes sont mieux dépistées que les hommes : elles subissent un test au moment de leur déclaration de grossesse.Hervé Douceron
Médecin inspecteur de santé publique à la DDASS de l'Essonne, il apporte quelques précisions sur le dispositif réglementaire. La loi de décembre 2002 apportait notamment un élément positif : la disparition de la distinction entre l'AME de ville et l'AME hospitalière. Auparavant, les sans-papiers n'avaient que le droit de se rendre à l'hôpital, ce qui coûte plus cher à la société pour une moindre efficacité. Ils peuvent dorénavant se rendre directement en médecine de ville. Reste à savoir comment ils sont reçus - de ce côté là, il reste sans doute beaucoup à faire. Deuxième point en faveur de cette loi : la création d'une commission départementale, qui doit veiller à ce que les décisions soient prises de manière plus collégiale, afin que la responsabilité ne repose pas sur les seules épaules du médecin inspecteur. Rappelons à ce propos la difficulté du rôle du médecin inspecteur, compte tenu des circulaires distribuées depuis quelques années, souvent contradictoires entre elles, tantôt l'enjoignant à prendre en compte la situation sociale et économique des personnes, à considérer l'accès aux soins réel dans leur pays d'origine, tantôt lui rappelant que l'avis favorable de séjour pour soins doit être exceptionnel.
Il est à noter pour finir que la situation de l'accès aux soins pour les personnes sans papiers reste plutôt moins mauvaise en France que dans le reste de l'Europe. Qu'adviendrait-il d'une harmonisation européenne, avec un probable nivellement par le bas ?Abdon Goudjo, Crips Ile-de-France
Les sans-papiers qui n'ont pas de travail et sont exclus de l'AME, arrivés en France après 1999 - la classe 3 dans les catégories exposées par Florence Lot - vont clairement voir leur nombre augmenter. Qu'est-il prévu de faire pour ces personnes ?
Par ailleurs, une rumeur donne le GISTI, dont la vocation est d'accompagner les immigrés dans leurs complexes démarches administratives, pour condamné : qu'en est-il ?Arnaud Veïsse
Le GISTI, Groupement d'information et de soutien aux immigrés, a effectivement été en danger. Un important mouvement de solidarité leur a pour l'instant permis de maintenir leur activité. Heureusement, car pour les migrants, le droit est plus qu'un symbole : c'est l'outil qui doit les sauver, ce par quoi ils peuvent s'en sortir. Il ne faut pas oublier qu'ils fuient, le plus souvent, parce qu'ils étaient privés de liberté dans leur pays d'origine. Obtenir des droits, c'est aller mieux, c'est retrouver une identité.
Pour ce qui est de l'augmentation des sans-papiers précaires, cela dépend bien sûr avant tout de la loi. Le flux migratoire en provenance d'Afrique s'est effectivement un peu intensifié au cours des dernières années, mais les conséquences ne seront pas ressenties immédiatement.Marilyn Poulain, association Autre Monde
Il est extrêmement difficile, notamment avec les jeunes, d'aborder les questions liées à la sexualité, au dépistage, aux représentations qu'ils se font de la maladie.Antonio Ugidos, Crips Ile-de-France
Effectivement, dans les foyers comme dans les lycées, c'est sans doute une erreur d'arriver en disant "Bonjour, on vient vous parler du sida". Il faut d'abord s'interroger sur les attentes des interlocuteurs. Et, pour cela, rien de tel que de les consulter en amont de nos actions, d'élaborer avec eux les projets et de se faire le porte parole de leurs requêtes. Le temps de préparation compte parfois autant que le temps d'intervention.Rokyatou Dembele, association AFASE
Aborder ces questions avec les jeunes Africains, c'est difficile, mais pas impossible. En parlant leur langue, en prenant le temps d'écouter leurs requêtes, on peut créer de véritables espaces de dialogue, au sein desquels beaucoup de choses peuvent être dites. Aujourd'hui, l'AFASE reçoit des familles, enfants compris - car ce sont eux les adultes de demain - et mène à bien une réelle politique de prévention, incitant notamment de nombreuses femmes à avoir recours au dépistage.Mamadou Diara, URACA
En Afrique, il est vrai que bien souvent, seule l'extrême urgence pousse à solliciter l'hôpital. Mais les Africains venus en France sont comme investis d'une mission : ils sont là pour nourrir leur famille restée en Afrique. La perte de leur intégrité physique, par la maladie, est donc pour eux de l'ordre de la catastrophe. Or le pas à franchir pour se rendre en consultation génère beaucoup d'angoisses, et les soignants se heurtent souvent aux inhibitions, aux tabous, qui obligent à quelques détours si l'on ne veut pas fermer de portes.Danielle Messager donne justement la parole à Jacqueline Faure, psychologue à l'hôpital Tenon, membre d'URACA, une association qui a su concilier soutien communautaire, consultation médicale et médiation culturelle.