Décembre 2003
53ème RENCONTRE DU CRIPS
Homosexualités au temps du
sida, tensions sociales et identitaires
I. RECONNAISSANCE SOCIALE ET TENSIONS INTIMESPIERRE-OLIVIER BUSSCHER, COAUTEUR DE
"LA CRISE DE LA NORMALISATION : EXPERIENCE ET CONDITION SOCIALE DE L'HOMOSEXUALITE EN FRANCE",
AVEC CHRISTOPHE BROQUA
Nous avons comparé, méthodiquement, un certain nombre d'indicateurs récurrents, pour déceler les transformations de l'identité homosexuelle en France. La Gay Pride de 1990 réunit timidement 1000 personnes et s'achève par un "die-in" (tous les manifestants s'allongent) organisé par Act Up. En 2000, entre 200000 et 500000 participants se réunissent pour faire la fête, et le contexte militant n'est plus au premier plan. Idem pour les commerces, quasi inexistants en 1990 et qui se multiplient avec la plus grande diversité en 2000. Les associations connaissent également un succès croissant au cours de la décennie : non seulement elles se sont multipliées, mais elles se sont organisées, fédérées, et constituent désormais un réseau sans lequel il est difficile de compter.
La situation a également évolué au sein de l'opinion. Aujourd'hui, par exemple, 77% des Français se disent favorables au droit des couples homosexuels à hériter l'un de l'autre. Cette mutation de l'opinion suit celle de la loi, qui, de l'abrogation en 1981 de l'article discriminatoire sur la majorité sexuelle (passant de 18 à 15 ans pour les rapports entre personnes de même sexe, à l'égal des hétérosexuels) à l'adoption du pacs en 1999, tente de normaliser l'homosexualité. Les coming out publics, tellement prisés depuis 1998, en sont sans doute un bon reflet : Laurent Ruquier, Amélie Moresmo, Bertrand Delanoë, et, plus médiatiques encore, ceux des gagnants du Loft et de Star Academy, Thomas et Anne-Laure. Autant de publicité faite à l'homosexualité qui semble peu à peu se fondre dans la norme.
Si visible soit-elle, cette homosexualité "intégrée" ne doit pas faire oublier les slogans proclamant "les pédés au bûcher", entendus lors de manifestations anti-pacs ou les difficultés majeures que les jeunes homosexuels rencontrent encore lorsqu'il s'agit, aujourd'hui plus que jamais, de s'assumer publiquement et une bonne fois "homo". Alors que la stratégie du "don't ask, don't tell" permettait aux indécis, jeunes ou moins jeunes, de préserver leur intimité, l'extrême publicité du débat les expose désormais à plus de violence indirecte. En clair, si un jeune homme qui est en train de découvrir secrètement son homosexualité, entend son père dire "on ferait mieux de les mettre au four" en voyant la Gay Pride à la télé, il subit une violence induite par la visibilité même du phénomène, que revendiquent pourtant les homosexuels.
Le pacs n'est pas non plus totalement univoque. De bon augure, il n'en reste pas moins une réponse étatique et sanitaire à l'épidémie de sida. Il vise à favoriser le couple stable, mais en lui octroyant une sous-conjugalité, sorte d'union de bas niveau pour personnes bénéficiant d'un statut à part.
Enfin, de plus en plus d'enquêtes mettent en lumière une réalité crainte de longue date : celle du relapse, du relâchement de la prévention et du refus des messages institutionnels. Il y a donc, vraisemblablement, une résistance au sein de la communauté gay, une partie qui ne "suit" pas, à qui ne bénéficie pas cette normalisation - pire, qui en souffre sans doute, comme une exclusion supplémentaire : non seulement ils ne sont pas hétéros, mais en plus ce ne sont pas des homos "normaux".
L'homogénéisation et la publicité d'une certaine identité gay ne doit donc pas faire oublier la diversité des orientations sexuelles et les exclusions qu'elles entraînent. Certes, l'image de l'homosexualité s'est considérablement améliorée au cours des dix dernières années ; c'est nettement moins vrai pour les homosexuels eux-mêmes, surtout quand ils sont en marge de la communauté.JEAN-MARIE FIRDION, COAUTEUR DE
"SUICIDE ET TENTATIVE DE SUICIDE PARMI LES PERSONNES A ORIENTATION HOMO/BISEXUELLE",
AVEC ERIC VERDIER
L'intervention de Pierre-Olivier de Busscher, à l'instar de nombreuses recherches sur le milieu gay, vient souligner l'extrême fragilité dans laquelle peuvent se retrouver certains homosexuels, jusqu'à une détresse grave, pouvant les conduire au suicide. Nous avons fait un survol rapide de la littérature internationale récente sur le risque du suicide chez les homos et bisexuels puis mis en regard les observations que nous avons réalisées auprès d'une douzaine de gays et lesbiennes, lors d'entretiens qualitatifs.
Le suicide des jeunes est un problème grave dans notre société. S'il est un acte de libre arbitre, il n'en demeure pas moins un révélateur de mal-être social. Or le suicide constitue aujourd'hui en France la première cause de mortalité chez les 25-34 ans, et la deuxième - après les accidents de la voie publique - chez les 18-24 ans. Afin d'étudier le phénomène, chercheurs et acteurs publics se sont penchés sur les facteurs sociaux et environnementaux associés aux tentatives de suicide (on sait que plus de 50% des personnes qui se suicident ont déjà fait une tentative). Parmi ces composantes sociologiques de l'exposition au risque suicidaire, l'homosexualité devait être l'objet d'une étude à part entière. Plus de 6% des adolescents reconnaissent en effet avoir une attirance pour une personne du même sexe, ce qui représente en moyenne une à deux personnes par classe de trente élèves.
Malgré l'importance de ces proportions, nous ne disposons, en France, d'aucune étude scientifique valable sur le risque suicidaire encouru par les jeunes homosexuels. Il faut donc faire appel à des enquêtes américaines [23, 42, 14, 30], portant sur des échantillons probabilistes représentatifs de la population générale. Or ces études montrent que, chez les sujets masculins, l'orientation de type homo/bisexuelle est associée de manière significative aux tentatives de suicide. Ainsi, ils ont 4 à 7 fois plus de risques d'avoir fait une tentative de suicide que les hétérosexuels du même âge, de même statut social, etc. Dans le cas des jeunes filles et des femmes bisexuelles et homosexuelles, elles présentent 40% de risques supplémentaires par rapport aux femmes exclusivement hétérosexuelles.
Les premières hypothèses pour expliquer cette corrélation entre le risque suicidaire et l'orientation sexuelle ont proposé un raisonnement simpliste qui s'est vite révélé inopérant : il était en effet tentant de voir dans ces deux formes de "déviance" les conséquences d'une même faiblesse psychologique originelle. Or on ne peut plus aujourd'hui laisser de côté les difficultés et les violences subies par de jeunes homosexuels en mal de socialisation, et les étudier comme causes potentielles de leur douleur de vivre.
Les entretiens que nous avons réalisés auprès d'une douzaine de jeunes gays français nous ont montré que ces personnes avaient souffert de rester - pour des raisons essentiellement économiques - tard chez leurs parents, tout en cachant leur homosexualité (on sait que les "premières fois" des adolescents ont presque toujours lieu sous le toit familial). D'autre part, chez les jeunes, le contrepoids à la famille est souvent opéré par un groupe de pairs et d'aînés. Là encore, difficile pour un jeune homme en train de découvrir son homosexualité, de se reconnaître dans la "bande" virile qui s'affirme en affichant ce qu'ils ont de plus masculin ("on n'est pas des pédés"). Cette difficulté à s'émanciper dans le cadre familial et parafamilial se retrouve pour les filles homosexuelles, obligées de renoncer au prince charmant, et, plus grave encore, à la maternité que tout le monde leur promet.
Au-delà de ces entraves liées à la structure familiale "classique", il faut ajouter les attaques constantes d'une homophobie latente, qui, si elle n'explique pas à elle seule les tentatives de suicide des adolescents homos ou bisexuels, peuvent venir aggraver considérablement leur sentiment d'exclusion.
Les causes du recours au suicide chez les jeunes homosexuels sont donc multiples, et nécessiteraient des études spécifiques pour être mieux élucidées. Au stade actuel de nos connaissances, on ne peut que s'alarmer de l'importance du phénomène, trop souvent sous-estimé.BRIGITTE LHOMOND, COAUTEUR DE
"ORIENTATION SEXUELLE, VIOLENCES CONTRE LES FEMMES ET SANTE : RESULTATS DE L'ENQUETE NATIONALE SUR LES VIOLENCES ENVERS LES FEMMES EN FRANCE",
AVEC MARIE-JOSEPHE SAUREL-CUBIZOLLES
L'Enveff (Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France) dépasse largement le cadre de la sexualité. Commandée et financée par le secrétariat d'Etat au droit des femmes et l'ANRS, cette étude a permis de recueillir le témoignage de 6970 femmes âgées de 20 à 55 ans. Quelques questions seulement concernaient la sexualité.
Sur près de 7000 femmes interrogées, 4% ont déclaré avoir déjà eu de l'attirance pour une femme, et 1% avoir déjà eu des relations homosexuelles (78 réponses). S'ils ne sont pas négligeables, ces chiffres ne sont donc pas très élevés. Toutes les femmes qui reconnaissaient avoir eu une attirance ou une relation homosexuelle avaient déjà eu des relations sexuelles avec des hommes. On ne peut donc pas les enfermer dans une catégorie "lesbienne" exclusivement homosexuelle.
Elles sont le plus souvent célibataires ou en couple non cohabitant au moment de l'enquête, sans enfant, avec un niveau d'étude élevé, un poste de cadre, vivant en région parisienne. Elles ont commencé leur vie sexuelle près de deux ans plus tôt que les femmes exclusivement hétérosexuelles, la plupart du temps avec un homme, et le nombre de partenaires au cours de la vie est plus élevé. Elles fument plus que les autres femmes, consomment plus d'alcool, et surtout plus de cannabis : 64% contre 11% chez les autres femmes.
En ce qui concerne les violences (gifles, coups, tentatives de meurtre), au cours des 12 derniers mois, 22% ont été victimes d'agressions physiques contre 4% des autres femmes (42% vs 17% au cours de la vie). Elles sont également plus souvent victimes d'agressions sexuelles (attouchements forcés, tentatives de viol et viol) : 25%, pour 11% chez les autres femmes. Dernier constat : les niveaux de détresse psychologique et de stress sont assez proches, même si les femmes ayant une attirance homosexuelle consomment plus de médicaments psychotropes dans l'année, consultent plus souvent psychiatres ou psychanalystes, et enfin déclarent plus de tentatives de suicide (25% contre 6% chez les autres femmes).
Si l'étude permet donc une bonne visibilité des phénomènes liés à l'attirance homosexuelle chez certaines femmes, elle n'en fournit cependant pas les causes. Il n'est par exemple pas possible d'établir une chronologie entre les différents comportements : expériences sexuelles, usages de substances psychotropes, violences subies, etc. Le tout semble former un ensemble de comportements déviants, sans qu'il soit possible de retrouver des enchaînements de cause à effet ou des événements évidemment déclencheurs.QUESTIONS DE LA SALLE
M. Sideris, historien, Act Up-Paris
Les éditeurs n'ont pas réalisé de véritable travail historique dans cet ouvrage et c'est dommage. L'histoire et la mémoire homosexuelles sont peu à peu reconnues, et on peut aujourd'hui avoir un débat scientifique sur ces questions, y compris au sein de l'université. C'est une grande avancée, que vous n'avez ni exploitée, ni soulignée.
Par ailleurs, contrairement à ce que semble dire Pierre-Olivier de Busscher, l'homophobie n'a pas progressé. La tolérance a énormément gagné. En revanche personne n'a encore soumis l'homophobie à une analyse de classes. Si elle s'est effectivement atténuée, dans ses manifestations, au sein de la bourgeoisie, elle reste tenace en banlieue. Ici on manque d'outils, de méthodes, et rien n'est fait.Pierre-Olivier de Busscher
L'homophobie ne s'est pas accrue : elle s'est déplacée, elle s'exprime différemment. Elle s'est radicalisée chez un certain nombre, et la rupture avec la stratégie du "don't ask, don't tell" a exposé les homosexuels. On ne peut bien sûr pas considérer le mouvement homosexuel sous un seul angle, à travers une seule approche : il y a des spécificités propres à l'après-guerre, aux années 70, aux années 80... Cependant, de plus en plus, un même processus de normalisation de l'homosexualité semble prôner une vision idéale, parfaite, et continuellement relayée par les médias depuis les années 90, qui entraîne un rejet de la marge, des minorités, de ceux qui sont un peu borderline. Effectivement, le terme d'homophobie est peut-être impropre, dans la mesure où il s'agit d'un phénomène qui émane aussi des homosexuels eux-mêmes.René Paul Leraton, ligne Azur, Sida Info Service
Il faudrait être naïf - ou très optimiste - pour se dire que des siècles de haine vont perdre de leur influence en quelques mois ou en quelques années. Robert Badinter, lors d'une intervention à l'Institut de Sciences Politiques, rappelait ainsi qu'il y a toujours une immense majorité de pays dans le monde où l'homosexualité est punie de mort ! Pays dans lesquels la situation du droit des femmes est d'ailleurs aussi souvent très mauvaise... En France, on peut dire que l'expression de l'homophobie a changé, mais pas l'homophobie elle-même. Elle est simplement devenue une opinion, un peu comme les propos racistes ou antisémites tenus par des militants FN ne sont que des "opinions" !Fabrice Clouzeau, SIS
On peut aussi poser la question au sujet du pacs : n'est-il pas une reconnaissance sociale de l'infériorité de la relation homosexuelle ? A la lecture du texte de Pierre-Olivier de Busscher et Christophe Broqua, on peut aussi se demander si le couple reconnu "idéal", calqué sur le modèle hétérosexuel, n'est pas précisément anti-homo. La notion même de couple n'est-elle pas complètement inopérante pour parler de la relation homosexuelle, obligeant les homosexuels à se fondre dans un moule et à oublier leur véritable identité ?Phan Hoang, président de l'Académie gay et lesbienne et du conservatoire des archives et de la mémoire homosexuelle
A regarder les petites annonces de rencontre et le courrier des lecteurs de certains magazines spécialisés, une véritable misère sexuelle subsiste chez les homosexuels de province et de banlieue, qui rêvent tous du couple gay parisien branché. Mais la situation n'a pas tellement changé pour eux, et le sida n'a rien arrangé. On peut même se demander dans quelle mesure une certaine classe gay bourgeoise citadine n'a pas abandonné le reste de la communauté, pour l'exploiter à coup de minitel rose et autres mécaniques commerciales, qui rémunèrent autant qu'elles frustrent...Christophe Martet, magazine TETU, militant à Act up
Pour revenir sur l'enquête des femmes, il est intéressant de constater que, de la même manière qu'on ne peut pas dire qu'elles sont homosexuelles, lesbiennes ou bisexuelles, on ne peut pas non plus dire qu'elles sont hétérosexuelles : aucune catégorie ne leur correspond donc.Brigitte Lhomond
Effectivement, le travail quantitatif de classement par groupes que nous effectuons ne fait pas dans le détail. Il repose sur la trilogie classique de l'attirance, des pratiques, et de l'autodéfinition - sans que ce dernier volet ne soit jamais proposé dans les enquêtes en France. Savoir comment on se considère, soi-même, quand on a de temps en temps une expérience avec une personne du même sexe, reste une sérieuse inconnue. Il faudrait y remédier pour mieux pouvoir cibler les campagnes de prévention, et ne pas risquer d'enfermer le public que nous visons dans une catégorie statistique qui recouvre mal la réalité.