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Décembre 2003

53ème RENCONTRE DU CRIPS
Homosexualités au temps du sida, tensions sociales et identitaires

      

II. STYLE DE VIE, PRATIQUES SEXUELLES ET ATTITUDES DE PREVENTION

MARIE-ANGE SCHILTZ ET MARIE JAUFFRET-ROUSTIDE, COAUTEURS DE 
"LES EVOLUTIONS DES COMPORTEMENTS SEXUELS ET LES MODES DE VIE A TRAVERS LES ENQUETES REALISEES 
DANS LA PRESSE GAY EN FRANCE (1985-2000)"
AVEC MICHAEL BOCHOW ET ALICE MICHEL
Les Enquêtes Presse Gay, dont l'idée est née chez Michael Pollak en 1984, ont couvert 15 ans d'épidémie de sida, de 1985 à 2000, à travers 10 séries de questions diffusées d'abord par Gay Pied, puis peu à peu par d'autres revues homosexuelles. Le succès de ces enquêtes a été croissant, puisque de 1000 réponses en 1985, on passe à plus de 5000 en 2000. D'abord pris en charge par l'AFLS et confié au CNRS, ce travail est désormais financé par l'ANRS et réalisé par l'INVS.
Le principe de diffusion de ces enquêtes conduit à recueillir des échantillons de volontaires, homosexuels affirmés, parisiens pour presque la moitié. Ils sont de plus en plus nombreux à se revendiquer comme gays (9/10 en 2000, contre 3/4 en 1985). Le nombre élevé de réponses permet de cerner de mieux en mieux une homosexualité jusque-là plus difficile à identifier : celle de province ou de banlieue, des jeunes, des migrants...
La plupart des répondants sont sexuellement actifs et participent à la drague homosexuelle. Seuls ou en couple, ils sont souvent multipartenaires, et la proportion d'hommes célibataires au moment de l'enquête a toujours approché les 50%, jamais plus. Cette tendance semble confirmée par les statistiques anglaises ou allemandes par exemple, qui révèlent également que les gays sont occasionnellement en couple, le plus souvent sans cohabitation, et pour une période limitée, sans impératif de fidélité.
Parmi les multiples indicateurs que nous mesurons, celui du recours au dépistage est particulièrement significatif. Dès 1986, les enquêtes révèlent que les homosexuels se sont emparés du test et ont cherché à connaître leur statut sérologique. Ainsi, dès la première année, plus du tiers y ont eu recours - les 2/3 l'année suivante. Quand, en 1987, les préservatifs sont enfin en vente libre, et qu'apparaissent les premières campagnes publiques de prévention, le safer sex semble déjà largement implanté. En 1988, alors que l'épidémie fait des ravages, les enquêtes montrent une stabilisation à un niveau élevé de safer sex - malheureusement insuffisant pour enrayer la contamination. En 2000, 40% des répondants avaient pratiqué un test au cours des 6 derniers mois.
La prévalence du VIH a toujours été importante dans cet échantillon, puisque 15% se déclarent infectés - plus de 750 personnes, donc. Les IST sont également fréquemment signalées : 5% déclarent en avoir contracté une dans l'année. Les hommes vivant à Paris, âgés de 35-40 ans, les plus impliqués dans le multipartenariat, sont les plus touchés. Le nombre d'IST croît avec le nombre de partenaires et dépend du statut sérologique : 6% des non-testés déclarent des IST, contre 30% d'hommes séropositifs.
Enfin, les enquêtes montrent clairement, à partir de 1991, un relâchement des pratiques de prévention et l'abandon progressif du safer sex. Le nombre de partenaires augmente et la distinction, dans les pratiques sexuelles, entre partenaire stable et partenaire occasionnel, s'amenuise. En 1996, avec l'arrivée des nouvelles thérapies, les enquêtes attestent un nouveau relapse, surtout chez les jeunes, les multipartenaires et les séropositifs. De manière générale, les hommes qui, aux frontières de la communauté, ne se définissent pas comme homos, ont plus de mal à adopter le safer sex.
Les Enquêtes Presse Gay apportent une quantité considérable d'informations, qui ont permis de mesurer l'impact de l'épidémie de sida sur les homosexuels, d'évaluer le temps de réaction de la communauté et ses évolutions au cours des 15 dernières années. Un tel outil ne devait pas être abandonné - mieux, il doit s'adapter, pour garder toute son efficacité.

MARIE JAUFFRET-ROUSTIDE, INVS
LES ENQUETES GAY VONT DEVOIR EXPLORER DE NOUVELLES PISTES
Première problématique émergente : le relapse et l'augmentation des comportements à risques chez les personnes séropositives. Une enquête spécifique aux personnes atteintes doit être menée, pour mieux comprendre le rejet de la prévention chez certaines d'entre elles.
Deuxième axe de recherche : le mal-être des homosexuels. Peu d'études abordent cette question en France, contrairement aux Etats-Unis ou au Canada, où des enquêtes montrent que les jeunes qui ne parviennent pas à assumer leur sexualité courent plus de risques face au VIH. Une étude sur ce thème a déjà été planifiée pour 2004.
Troisième point que les Enquêtes Presse Gay doivent élucider : le recours au dépistage a-t-il diminué depuis la notification obligatoire ? Les protocoles de traitements prophylactiques post-exposition sont-ils suivis ?
Le dernier point enfin n'est pas des moindres : qu'en est-il de l'utilisation de substances psychoactives par les homosexuels ? Est-elle en lien avec la prise de risques sexuels ? On observe d'ailleurs dans la littérature des usages propres aux homosexuels : substances stimulantes, contexte festif, peu d'injections, faible recours aux opiacés. Les contextes et motivations de ces usages, pour oublier le risque, stimuler le désir et accroître le plaisir restent à comprendre.

QUESTIONS DE LA SALLE

Fabrice Clouzeau
On lit sous la plume de Christophe Martet, dans Têtu, qu'il faut concentrer les messages de prévention sur les personnes séronégatives. Par ailleurs personne ne sait trop comment s'adresser aux personnes séropositives, comment leur parler et les faire parler de leurs pratiques sexuelles...

Catherine Breton, psychanalyste et médecin
Au cours des analyses, certains patients séropositifs interrogent leur refus de la prévention. Ils veulent comprendre pourquoi ce décalage entre un discours militant "y'a qu'à, faut que" et leur propre prise de risque. Tout d'abord, sans rentrer dans le détail, le sperme, le fait de recevoir du sperme, peut participer d'un désir d'être marqué par l'autre, dans un équivalent de fécondation. Ils décrivent également une sexualité complètement personnelle - parfois addictive - et qui nie l'autre, l'altérité. Dans l'autre, chez l'autre, il n'y a que le sexe, et la réassurance de leur propre sexe, fondamentale et identitaire.
Au-delà de la sexualité entre hommes, il faut également veiller à ne pas laisser de côté une prise de risque spécifiquement humaine, qui ne s'expliquerait pas par une rationalité consciente, et qui se traduit par une attirance irrépressible de ce qui présente une issue inconnue, potentiellement dangereuse.

Christophe Martet
Peut-être faut-il aussi sortir de ces catégories séropositif / séronégatif. Aujourd'hui, beaucoup de gays découvrent encore leur séropositivité en même temps que leur sida, et toujours trop peu ont recours au dépistage. Comment qualifier cette catégorie d'hommes, non dépistés, qui sont peut-être séropositifs, peut-être séronégatifs ? Quelles actions leur proposer ? Comment se fait-il que des gens, en France, puissent encore laisser passer dix ans entre le moment où ils sont contaminés et le moment où ils développent la maladie, sans jamais se demander où ils en sont par rapport au sida ?

Phan Hoang
Attention en effet à ce groupe qui refuse de se faire dépister, qui se jure "testé séronégatif " et abandonne un peu vite les réflexes de prévention.

Un participant
Je souhaite revenir sur les Enquêtes Presse Gay. Est-on sûr que l'on disposera de moyens suffisants pour analyser les prochaines données recueillies, et faire en sorte qu'elles servent vraiment à des stratégies de prévention ?

Marie Jauffret-Roustide
Annie Velter (INVS) va travailler avec plus de moyens que lors des précédentes enquêtes. Un comité scientifique suivra l'ensemble de l'enquête, du déroulement aux phases d'analyse, et s'attachera à une coordination accrue avec les associations.

Olivier Jablonski, Act Up-Paris
Peut-être faudrait-il aussi se pencher un peu plus sérieusement sur les nouvelles populations qui débarquent dans le milieu gay : quels messages pour les Nord-Africains des soirées "total beur" au Dépôt ? Quelles stratégies pour les Africains ou Antillais qui sont très touchés par le virus ?

Marie-Ange Schiltz
Les Enquêtes Presse Gay portent sur un échantillon qui ne couvre pas cette population. En revanche il est prévu de développer des collaborations avec des psychologues extérieurs à l'INVS, dans une perspective d'étude plus qualitative. Mais, dans le travail quantitatif que nous effectuons actuellement, rien n'est malheureusement prévu de ce côté-là au sein de l'INVS.

France Lert
Rappelons cependant qu'il existe déjà des actions de prévention à destination des populations de ces bars, notamment via les commerçants qui les exploitent. D'autre part, les Enquêtes Presse Gay - que l'ANRS continue de soutenir - seront complétées par l'enquête Vespa, qui vient de s'achever et recense 1000 homosexuels séropositifs. Cette étude apportera de nombreuses données, et, croisée à l'Enquête Presse Gay, aux données épidémiologiques et à celles des CDAG, fournira des bases solides pour comprendre et améliorer les attitudes de la prévention !

Un intervenant maghrébin
Attention à la stigmatisation ! Les gens qui viennent du Maghreb n'arrivent pas en France pour sortir et baiser en toute insouciance par rapport au sida ! La prévention existe aussi en Afrique du nord, elle est d'ailleurs parfois très directe et visible - n'oublions pas que la presse maghrébine est pour l'essentiel une presse d'Etat, qui répercute sans discernement les messages du gouvernement.

Fabrice Clouzeau
En France, les campagnes de prévention sont toutes un peu fleur bleue... Est-ce que le fait de poser comme postulat que "ma vie gay, ce sont mes amours et mes amis" ne destine pas les messages qu'à une infime partie de la cible ?

France Lert
C'est faux ! Les campagnes de prévention ne parlent pas d'amour. Elles parlent de sexe, de risque et de dépistage ! Et quand on met des préservatifs à disposition des gays dans les lieux de rencontres, il n'est toujours pas question d'amour. Un gros travail a été fait pour identifier les déterminants des comportements de prévention, il ne faut pas caricaturer l'esprit des campagnes. On peut tenir compte de la complexité humaine dans les actions de prévention, mais il n'est pas besoin d'avoir recours à un psy pour savoir utiliser un préservatif ! Les informations, le dépistage, les préservatifs à portée de main, à bas prix, c'est là l'essentiel.

Fabrice Clouzeau
De toute évidence nous n'avons pas la même vision de la sexualité gay et c'est légitime. Il n'en reste pas moins que le relapse, le bareback, obligent à délivrer de nouveaux messages aux personnes séronégatives pour les inciter à rester très vigilantes. Et la capote ne résout pas tout. Les homosexuels parisiens, par exemple, savent très bien que certains hommes s'affirment "séronégatifs" alors qu'ils ne le sont pas. Cette réalité, si désagréable soit-elle, ne peut être balayée d'un revers de la main.

Marie-Ange Schiltz
Effectivement, on a toujours fait porter aux personnes séronégatives le soin de se protéger. On sait pourtant que les choses ne sont pas si simples, que bien peu d'hommes prennent la peine de discuter ouvertement de leur charge virale avant de disparaître dans les backrooms.

Phan Hoang
On voit d'ailleurs apparaître un phénomène nouveau, et qui risque de s'accroître avec le tout-répressif qui caractérise notre époque : les plaintes pour contamination par des personnes qui s'étaient annoncées comme séronégatives. Aucune jurisprudence n'existe encore en France : la question mérite d'autant plus d'être posée !

Christophe Martet
Avec plus de 120000 personnes séropositives en France, il est clair qu'il va falloir concevoir des messages spécifiques !

Thierry Troussier, chargé de mission à la Direction Générale de la Santé
Depuis 1999, et à une exception près seulement, nous n'avons jamais distingué, dans nos campagnes de prévention, les personnes séronégatives des personnes séropositives. A l'inverse, nous veillons à n'exclure ni les uns ni les autres, en nous adressant à l'ensemble de la communauté des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes. Du reste, la seule exception à cette règle - une campagne présentant deux hommes, l'un séropositif l'autre séronégatif, qui disaient "je ne passerai pas le sida, je n'attraperai pas le sida" - ne nous a pas incité à continuer sur cette voie : elle a reçu un très mauvais accueil de la part des associations homosexuelles. Il est donc étonnant d'entendre, présenté comme une évidence, que les campagnes "oublient" trop souvent de s'adresser aux personnes séropositives.
Deuxième point, il est important de rappeler, comme l'a fait France Lert, que le seul objectif de nos prises de parole est d'encourager le réflexe de prévention. Ni l'émotion ni l'amour n'interviennent dans les campagnes de l'Etat. Nos actions visent à induire des pratiques plus sûres, plus efficaces, pour se protéger du virus. Ainsi, en 2004 seront mises en place des consultations dans les circuits de soin ou dans les associations pour les personnes séropositives de toutes origines, dont on espère qu'elles vont permettre de répondre au cas par cas, au plus près des problèmes qui se posent effectivement.
Il faut enfin, comme cela a été dit plus haut, cesser de scinder la population homosexuelle en deux catégories, l'une séropositive, l'autre séronégative. 40% des hommes homosexuels disent qu'ils ne connaissent pas exactement leur statut par rapport au VIH. Il faudra donc certainement envisager pour 2004 de mener, non pas tant des campagnes de promotion du préservatif, que des actions d'incitation au dépistage.

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