Décembre 2003
53ème RENCONTRE DU CRIPS
Homosexualités au temps du
sida, tensions sociales et identitaires
III. 20 ANS DE PREVENTION, OU EN EST-ON ?PIERRE-OLIVIER BUSSCHER, AUTEUR DE
"SAISIR L'INSAISISSABLE : LES STRATEGIES DE PREVENTION DU SIDA AUPRES
DES HOMOSEXUELS ET BISEXUELS MASCULINS EN FRANCE (1984-2002)"
Nous avons essayé dans cet article de dresser le bilan de vingt années de prévention à l'intention des homosexuels. Cette histoire des stratégies de prévention s'organise en plusieurs phases.
La première, dans les années 80, est une phase de prévention strictement communautaire. En dehors d'une unique campagne de l'AFLS diffusée dans les grands quotidiens nationaux, la prévention n'utilise que les canaux et les relais communautaires, déjà largement structurés, pour toucher la population homosexuelle masculine. Il s'agit surtout d'initiatives privées, émanant d'associations telles que l'AMG, Vaincre le sida en 1982-83, ou encore Aides, créée en 1984, et dont la première brochure est encartée dans Gay Pied. Cette première phase de l'histoire de la prévention à destination des gays repose donc sur l'idée que la population homosexuelle masculine est homogène et captive, et que les associations et la presse homosexuelles sont représentatives de l'ensemble des personnes ayant des pratiques homosexuelles.
Les deux phases qui se succèdent ensuite, à la jonction des années 80-90, vont concerner deux types de populations.
D'une part, grâce aux premières études et aux premières actions menées sur le terrain, on prend conscience qu'il existe une autre catégorie d'homosexuels que celle déjà connue, à la fois plus jeunes et plus vieux, avec un niveau socio-économique relativement faible, et qui se définissent comme bisexuels voire hétérosexuels. Cette catégorie pose un problème en terme de prévention puisqu'elle ne constitue une "population", en termes statistiques, que du point de vue des pratiques sexuelles. Il n'existe donc pas de relais médiatiques communautaires et on ne peut trouver que de rares territoires communs, investis bien souvent de manière semi-clandestine dans le but d'avoir des rapports sexuels. Difficile donc de toucher cette population par une communication ciblée, sauf à faire en sorte qu'elle s'approprie son identité gay. C'est ce que va tenter de faire l'AFLS, notamment auprès des jeunes homosexuels en marge de la communauté.
D'autre part, au cur de la communauté, on voit apparaître le phénomène de relapse. Le problème n'est plus alors l'adoption, mais le maintien des comportements de prévention. Une nouvelle stratégie de communication est mise en place pour éviter les dérapages vers la prise de risque, qui s'appuie sur l'identification des bons exemples de prévention et sur les échanges entre chercheurs et militants, puisqu'à cette époque, les groupes de parole se multiplient.
La phase suivante arrive en même temps que les trithérapies. On observe alors l'émergence de questionnements, de tentatives et d'expérimentations, sans que l'on puisse caractériser cette période par des grandes tendances.
Premier point, à la fin des années 90, on assiste à la médiatisation du phénomène de bareback, ce qui va entraîner un questionnement sur la sexualité des séropositifs et sur la prévention à leur intention.
Deuxième point, on met en place une information systématique sur la possibilité d'obtenir un traitement post-exposition.
Troisième point, au tournant des années 1990-2000, on voit apparaître la nécessité de remobiliser les cadres associatifs gays et lesbiens autour du problème de la prévention. Alors que la prévention avait pris une place a minima dans l'ensemble des structures de l'homosexualité - commerces, associations de loisirs, associations de convivialité, ces structures étaient peu à peu revenues à leur objet premier et la problématique du sida avait disparu.
Quatrième point : on entreprend une prévention plus globale comprenant les autres IST.
Sans doute faudra-t-il attendre un peu plus pour proposer une synthèse efficace de cette dernière période, à l'issue encore incertaine.FRANCE LERT, AUTEUR DE
"TRAITER DE L'HOMOSEXUALITE EN MILIEU SCOLAIRE"
Traiter de la prévention des risques de contamination en milieu scolaire est inévitable. Les jeunes homosexuels masculins doivent en effet être tout particulièrement ciblés par les campagnes, car d'une part ils ne bénéficient pas encore de l'expérience de leurs aînés - il y a peu de transmission d'information entre les générations - et d'autre part les études montrent qu'ils s'exposent à des risques plus importants que les hommes plus âgés. C'est donc une responsabilité importante que de préserver cette population de la diffusion de l'infection à VIH.
Or les brochures sur l'homosexualité diffusées par l'Éducation nationale sont encore loin de répondre à cette réussite. Si elles prônent évidemment la tolérance et s'insurgent contre l'homophobie, elles ne constituent guère que des déclarations de bonnes intentions et ne rentrent pas dans le détail. Retranchées derrière un discours générique sur les droits de l'homme et un prétendu "respect de l'intimité", elles ne font qu'effleurer les problèmes qui se posent réellement aux jeunes homosexuels.
Au-delà du discours, il serait peut-être nécessaire de permettre à l'identité gay d'exister en tant que telle dans l'établissement, en commençant par reconnaître l'existence des homosexuels parmi les élèves comme parmi les enseignants, puis en offrant aux associations d'homosexuels une place, via les conseils d'établissement par exemple. Il faut en effet, comme cela s'est fait dans la population générale, favoriser la prise de parole par les gay eux-mêmes, et les placer à l'origine du discours sur leur identité. Même s'ils ne sont proportionnellement que peu nombreux, ils constituent, au sein des gigantesques établissements scolaires actuels, des groupes de quelques dizaines d'élèves dont on ne peut nier plus longtemps l'existence. Les enquêtes ACSJ de 1994, et plus récemment une étude menée par le Centre gay & lesbien, montrent bien que les jeunes ayant une tendance homosexuelle cherchent à parler à leur entourage et à partager leurs interrogations. Il est donc urgent de les écouter - et, pour ce faire, de mener des actions qui traitent explicitement de la place des homosexuels au sein de la communauté scolaire et extrascolaire.QUESTIONS DE LA SALLE
Fabrice Clouzeau
Les jeunes gays disent ne pas utiliser de préservatifs. Cela pose donc la question de la transmission des comportements de prévention des plus âgés vers les plus jeunes, ou peut-être simplement de la prise en compte de la conscience du risque VIH.France Lert
On ne peut pas affirmer que les jeunes homosexuels n'utilisent pas de préservatifs. Certaines réponses aux questions du baromètre gay laisse entendre qu'ils sont plus souvent exposés au risque, sans réellement permettre de le chiffrer. On sait par ailleurs que, chez les adolescents en général, la norme de prévention reste majoritaire.
Cela dit, il est vrai que les jeunes homosexuels n'entrent pas dans la sexualité de la même manière que les hétérosexuels. Les âges et les pratiques sont différents : le flirt est très rare, les expériences se font, pour les garçons, avec des hommes beaucoup plus âgés qu'eux... Or les actions de prévention qui sont adressées aux jeunes en général ne sont pas du tout adaptées à ce genre de situation. Ce qui est mis en scène, même si on évoque l'homosexualité, ce sont les relations entre les garçons et les filles. Il n'y a à l'école ni lieu, ni temps, où l'on parlerait aux jeunes homosexuels en tant que tels pour les aider à construire leur façon de réagir à une éventuelle exposition au risque. On renvoie au mieux les jeunes vers la ligne Azur ou vers les associations, mais on peut se demander s'il ne serait pas plus efficace de s'adresser à eux là où ils vivent, comme cela se fait tout naturellement pour les hétérosexuels. De la même manière, la plupart des jeunes peuvent se nourrir de l'expérience de leurs aînés. C'est nettement moins vrai pour les jeunes gays, qui ne savent rien du "vécu" homosexuel, de l'expérience dramatique du VIH, de la perte d'amis ou de conjoints, d'une vie passée à combattre l'épidémie. Il y a effectivement un vrai problème de la transmission des savoirs au sein même de la communauté.Hervé Baudouin, Sida Info Service
Sida Info Service va publier une brochure sur l'homophobie à destination des professionnels qui encadrent les jeunes. Disponible notamment par téléchargement sur le site de la ligne Azur, elle sera imprimée à 40000 exemplaires, ce qui est encore trop peu. Financé par la DGS et l'INPES, soutenu entre autres par l'Education nationale, le projet s'est organisé autour d'un comité de pilotage réunissant des associations gays et la FCPE. Le contenu s'articule en quatre axes : la violence physique, la violence verbale, la norme sociale et l'estime de soi, enfin la santé.