Mai 2004
54ème RENCONTRE DU CRIPS
ILE-DE-FRANCE
L'usage problématique de
cannabis
IV. REPÉRAGES / TESTS / DÉPISTAGE
MICHEL REYNAUD,
CHEF DU SERVICE DE PSYCHIATRIE, HÔPITAL PAUL BROUSSE
Le "diagnostic" de lusage problématique du cannabis est plus complexe quil ny paraît. Tout dabord, les représentations sociales du produit ont changé, puisquil est devenu récemment symbole dinsécurité, de délinquance. Si cet aspect problématique dordre juridique ne concerne pas directement les médecins, il est cependant à lorigine de nombreuses consultations : cest le point de départ depuis lequel il faut "rediriger" le patient vers des questions dordre "sanitaire".
Une fois ce pas franchi, on peut distinguer trois cas cliniques types, qui entraînent trois stratégies différentes : le jeune adulte, de 25-30 ans, qui vient pour un problème de dépendance après une utilisation fréquente et prolongée sur plusieurs années ; les usagers occasionnels, souvent âgés dune vingtaine dannées, et qui ont eu récemment de mauvaises expériences avec le produit ; enfin les adolescents, difficiles à atteindre, peu enclins à se préoccuper des éventuels problèmes que pose, le plus souvent aux yeux des adultes, leur consommation. Cette troisième cible est difficile à atteindre, mais elle est prioritaire : on sait quil faut intervenir avant que ne sinstalle laddiction, pour augmenter lefficacité de la prévention. Cette question de la dépendance nest cependant pas simple à résoudre car, en France, le cannabis est quasiment toujours consommé en association avec du tabac.
Des études menées à létranger, auprès dusagers de cannabis seul, montrent quune dépendance psychique modérée peut intervenir si de très fortes doses sont consommées pendant longtemps. Mais il est probable que, sous nos latitudes, laddiction au joint soit plus imputable au tabac quau cannabis.
En revanche, lexamen clinique révèle des complications bien réelles, directement liées à lusage du produit. On a évoqué plus haut les "bad trips" et états dangoisse. Ils sont passagers et se résorbent le plus souvent deux-mêmes. Beaucoup plus graves sont les complications cognitives chez ladolescent, qui tendent à poser un véritable problème de santé publique. Difficultés de mémoire, de concentration, de motivation, désintérêt, diminution des performances scolaires Ce sont là les signes les plus inquiétants dune consommation excessive de cannabis. Les épisodes paranoïaques, enfin, ont été clairement identifiés comme des conséquences nuisibles, mais rien ne permet de dire quils constituent une porte dentrée dans la schizophrénie.
Pour tout psychotrope, trois facteurs déterminent la gravité de la consommation : le produit, lindividu et lenvironnement. Dans le cas du cannabis, cest surtout la fragilité de lusager, le contexte social et lâge auquel il sinitie, qui vont conditionner la gravité de lusage. Le facteur déterminant de la dépendance, à linstar du tabac, semble bien être la précocité de lusage, comme si ladministration artificielle de substances au moment de ladolescence venait freiner leur production endogène, et sy substituait jusquà devenir indélogeable. La vulnérabilité individuelle est également à prendre en compte, dabord parce quelle induit souvent des poly-usages (tabac, alcool, cannabis, a minima), ensuite parce que la conduite à tenir face à quelquun qui consomme pour calmer ses angoisses, nest pas la même que face à quelquun qui recherche un usage festif.
On peut en fait distinguer deux grands types de personnalités à risque : les sujets dont la vulnérabilité est liée à la recherche de sensations (ils sennuient quand ils sont dans leur état "normal"), et les sujets mal dans leur peau, inhibés, ayant de grandes difficultés de gestion émotionnelle. La dimension sociale vient bien sûr augmenter les facteurs de risques inhérents à la personne, mais on dispose encore de peu de données sociologiques sur les usages de cannabis. Il apparaît cependant que ceux qui ont recours à des psychotropes pour augmenter leur plaisir ou calmer leurs angoisses sont plus à risque que ceux qui consomment pour essayer et "faire comme tout le monde". On constate également que, quand le statut social change travail, mariage, enfants la consommation diminue.
Afin de mieux cerner lusage de cannabis la fréquence et le contexte de la consommation on peut sappuyer sur des questionnaires de repérage, comme lAdospa (adolescents et substances psychoactives), proposé par lOFDT. En six questions, il permet une excellente évaluation de la gravité des usages et, par exemple, les 30 à 40% de réponses positives à la question "avez-vous déjà conduit ou êtes-vous déjà monté à bord dun véhicule conduit par quelquun ayant bu ou consommé du cannabis ?" sont extrêmement inquiétants. Ces questionnaires (il en existe dautres disponibles dans la brochure Lusage problématique du cannabis, n° spécial Toxibase/Lettre du Crips), très simples à réaliser au cours dun entretien consultation médicale, prévention en milieu scolaire, assistantes sociales permettent de cerner rapidement le recours dun individu ou dun groupe de personnes au cannabis, et, le cas échéant, de les orienter au plus vite vers des structures spécialisées. Ils permettent presque à coup sûr de discuter avec le patient des limites au-delà desquelles les aspects nocifs de la consommation prennent le dessus. Cest probablement une des bases de la réussite du discours de prévention : repérer ensemble les complications et saccorder sur la manière dy répondre.
STEPHANE LEGLEYE,
CHARGE DETUDES, POLE ENQUETES EN POPULATION GENERALE, OFDT
Si les usages sont aujourdhui mieux connus, la frontière qui détermine lentrée dans lusage problématique est encore floue. LOFDT sapplique donc à mettre au point des techniques pour identifier les personnalités à risque, les sujets qui semblent plus enclins à dériver vers une consommation problématique, et définir de la manière la plus juste possible le seuil au-delà duquel les consommateurs peuvent être considérés "en danger".
Pour la mise en place dune enquête en population générale, lOFDT a défini trois temps : tout dabord la conception du test lui-même, la rédaction des questions et le travail sur les possibilités dadapter le questionnaire à différents contextes ; ensuite la définition de larchitecture de lenquête épidémiologique, lidentification des cibles et des objectifs de résultat ; enfin la validation clinique du test, qui fixe les seuils au-delà desquels les services sanitaires doivent être alertés : cest la définition de lentrée dans lusage problématique.
La réalisation dun questionnaire de dépistage est une tâche complexe. Trouver les bonnes questions permettant de repérer les "bons" problèmes, les formuler de manière à ce quelles ninduisent aucun contresens, travailler sur leur capacité dadaptation à un contexte ou à une langue présente de nombreuses difficultés méthodologiques.
Mais cest surtout la définition dun seuil dentrée dans lusage problématique qui pose problème. Si lobjectif de lOFDT est de fournir une grille danalyse de la population générale à lattention des cliniciens, il faut veiller à ne pas tomber dans une logique de "recensement" qui viserait à annoncer sans équivoque : "tant de personnes en France sont des usagers problématiques". On imagine lusage que pourrait faire les médias dune telle "statistique" !
Au-delà du problème méthodologique, cest une question dordre politique qui se pose : à partir du moment où lon saccorde à identifier une partie des usagers comme exposés au risque, que leur propose-t-on ? Les données que nous allons récolter vont-elles servir à estimer les budgets de santé publique dédiés au cannabis ? Ce serait encore accroître lenjeu qui pèse sur nos questionnaires ! Et que faire des "autres", des usagers situés en dessous du seuil, et pour lesquels on considère que lusage ne fait pas problème ? Doit-on continuer de les laisser jouer au chat et à la souris avec la police ?
QUESTIONS DE LA SALLE
MARIE CHOQUET
Les effets ressentis changent-ils à mesure que lon consomme ? Les usagers recherchent-ils toujours les mêmes sensations après une utilisation prolongée ?MICHEL REYNAUD
Les produits changent avec le temps, leurs effets aussi. La forte concentration en THC des produits récemment testés pousse à croire que les usagers peuvent avoir recours à des produits de plus en plus forts. En tout cas il est clair que plus on consomme, plus les risques augmentent.SABINE VIRATELLE, INFIRMIERE SCOLAIRE
Quelle est la pertinence de ces tests en milieu scolaire, où lusage nest que trop facile à identifier, mais où les réponses adaptées font cruellement défaut ?MICHEL REYNAUD
Ces tests ont été mis au point et diffusés avec la participation de praticiens de terrain, notamment des membres de lEducation nationale, qui étaient demandeurs doutils pour identifier au plus tôt les usagers à problèmes sans attendre que ces problèmes napparaissent au grand jour. Ces tests leur ont par ailleurs donné des bases de discussion et leur ont fourni des éléments objectifs pour ouvrir le dialogue.