Décembre 2004
56ème RENCONTRE DU CRIPS
ILE-DE-FRANCE
"DEMOCRATIE PARTICIPATIVE ET
REDUCTION DES RISQUES"
COMMENT ASSOCIER LA POPULATION
LOCALE A LA RESOLUTION DES PROBLEMES DUN QUARTIER
?
LEXPERIENCE DE BERLIN
YVES SINTOMER,
PROFESSEUR DE SOCIOLOGIE A LUNIVERSITE PARIS VIII,
CHERCHEUR AU CENTRE MARC BLOCH A BERLINLexpérience de Berlin se situe dans le cadre plus général des politiques de la ville au sein desquelles la prévention des comportements à risques nest quun des aspects. Il sagit dun dispositif expérimental, conduit de 2001 à 2003, qui concerne les dix-sept quartiers de la capitale allemande les plus touchés par la crise urbaine. Il sinscrit dans un contexte particulier dont voici les éléments :
Yves Sintomer présente ici la méthodologie
utilisée. Initiative lancée par le Sénat de
Berlin, le jury citoyen, à la différence des
cellules de planification, est un dispositif mixte dont la
moitié des membres est tirée au sort sur les listes
dhabitants et lautre moitié choisie parmi les
forces vives, en premier lieu le tissu associatif. Il sagit
dune instance décisionnelle et non simplement
consultative. Les projets présentés par des
habitants ou des associations locales sont discutés et ceux
retenus sont financés.
Les associations ont un rôle majeur. Elles ont
présenté la plupart des projets, pris part aux jurys
et ont été des partenaires indispensables à
leur réalisation. Une quinzaine de séances ont
été organisées sur une période de sept
mois. Les habitants participant au jury ont été
rémunérés symboliquement dune vingtaine
deuros par séance. Contrairement aux associations,
les habitants nétaient pas impliqués dans le
suivi de lexécution des projets. Les managers de
quartier étaient responsables de recruter le jury,
daider au montage technique des projets, dassister le
jury pendant leurs délibérations - notamment en
faisant linterface avec les services techniques - et enfin,
de contrôler la réalisation des projets. Les
administratifs et les politiques, initiateurs du processus, mais
volontairement absents lors des débats, ont apporté
une assistance technique et le soutien nécessaire à
laccomplissement des projets. Les règles
dattribution des budgets, fixées par le Sénat,
étaient en partie modulables par le jury. Parmi ces
règles, apparaissaient la non-publicité des
débats, la possibilité dauditionner les
porteurs de projets, et le devoir de soutenir des projets
tournés vers lintégration et
lintérêt général.
Le bilan est positif avec près de soixante-dix projets
déposés et la moitié approuvés. Ils
provenaient pour deux tiers dassociations et pour un tiers
dhabitants, le plus souvent artistes ou artisans. Ils
concernaient surtout lamélioration de loffre
sociale ou les loisirs, principalement en direction des jeunes.
Certains étaient tournés vers la prévention
des comportements à risques et vers les populations
précaires. Malgré ce bilan positif, le dispositif
na pas été reconduit en tant que tel.
Le premier enjeu de cette expérience était
délargir la participation aux questions publiques des
citoyens, classiquement exclus de ces débats. Pour cela, le
tirage au sort a été affiné par une
procédure de quotas afin dassurer la présence
des populations dorigine étrangère, des jeunes
et des populations les plus précaires dont les
désistements étaient les plus fréquents.
Ainsi, la représentation sociale a été plus
large que dans les dispositifs basés sur le volontariat. La
participation de tous les membres des jurys a été
remarquable. Cest chez les jeunes jurés quon
observait le plus de réserves. Les personnes ne
maîtrisant pas lallemand ont quant à elles,
activement participé aux débats.
Le deuxième enjeu était dassurer une
délibération de qualité tournée vers
lintérêt général. La constitution
de petits groupes a permis la naissance de débats de grande
qualité, en particulier techniques. Pour assurer la
neutralité des débats, les cellules de planification
classiques ont mis de côté les associations et
privilégié la participation dindividus.
Dautres dispositifs, incluant les associations, faisaient
confiance à la discussion publique, en considérant
que les propositions émanant dintérêts
individuels seraient déboutées. La pluralité
des participants est donc primordiale à un échange
tourné vers lintérêt
général.
Le dernier enjeu était politique. A priori, le dispositif était uniquement gestionnaire, mais devant des conflits de compétences entre dune part, les jurys voulant dépasser les limites de leur exercice et dautre part, les arrondissements les cantonnant à la décision de projets micro-locaux, une dimension politique est apparue de façon sous-jacente.
QUESTIONS DE LA SALLE
Philippe Hofschmitt, militant des Verts et volontaire
à Aides Ile-de-France - Pourriez-vous préciser
la notion de manager de quartier ?
Yves Sintomer - Dans le cadre de la politique de la ville
à lallemande, dite "ville sociale", les quartiers
concernés ont vu la mise en place dun management de
quartier devant assurer linterface entre les habitants, les
forces économiques, les élus et
ladministration. Les managers appartenaient à des
bureaux durbanisme privés. Ils avaient donc une
tâche générale dépassant celle des
jurys citoyens. Les managers de quartier avaient été
nommés pour une phase expérimentale.
Madeleine Akrich, Ecole des Mines - Jai cru
comprendre que le jury citoyen était renouvelé
à chaque séance. Quen est-il alors de
lapprentissage collectif ? Par ailleurs, quelle était
la taille de ces jurys ?
Yves Sintomer - Les jurys citoyens étaient
renouvelés une fois leurs travaux terminés au
bout de six à douze mois. Les groupes étaient
constitués denviron vingt à cinquante
personnes.
Marguerite Arène, mairie de Paris, mission de
prévention des toxicomanies - Pourriez-vous expliquer
pourquoi le dispositif na pas été reconduit
?
Yves Sintomer - Il sagissait dun dispositif
expérimental, explicitement conçu pour une
durée de deux ans. Il na pas été
reconduit en raison de lépuisement du financement
initialement mis à la disposition de cette politique et
devant la crise financière que traverse le Land de Berlin.
Dautres types de dispositifs, en particulier des budgets
participatifs qui intégreraient ce concept à
léchelle des arrondissements, font lobjet de
recherches. Un dernier élément était
lopposition politique, notamment des arrondissements,
à la poursuite de lexpérience.
Marguerite Arène - Nest-il pas dommage de ne
pas entretenir la mobilisation des citoyens en leur laissant un
cadre pour se réunir ?
Yves Sintomer - Il était prévu et cela a
parfois été réalisé, que les
jurés se constituent en association ou en réseau
informel pour continuer à travailler, mesure qui
malheureusement navait pas été mise au centre
du dispositif. Une autre limite consiste en la
non-publicité des débats, ce qui a sans doute nui
à lécho de lexpérience
auprès de la population.
Danielle Messager - Y a-t-il eu intrusion des politiques
dans le dispositif, hormis la décision de ne pas reconduire
? Je suis également impressionnée par les sommes
allouées aux projets. Ny a-t-il pas eu de tentatives
de lobbying ? Finalement, y a-t-il eu récupération
des actions des jurys par les politiques ?
Yves Sintomer - Cela faisait évidemment partie de la
politique de communication de la ville dafficher une
démarche de démocratie participative. Il y a bien eu
valorisation politique de lexpérience. Les politiques
sont par ailleurs intervenus devant trois types de
problèmes : subventions à une organisation qui
sest révélée anticonstitutionnelle,
décisions prises en contradiction avec celles des
arrondissements et dépassement des compétences
dun jury.
Danielle Messager - Lexpérience est-elle bien
finie ?
Yves Sintomer - Il est habituel en Allemagne de mener des
expériences et de généraliser
éventuellement dans un deuxième temps. On est
actuellement à la phase du bilan.
Eric Labbé, président de lassociation
Stalingrad quartier libre - Quel était le mode
décisionnel ? Vote ou consensus comme ce fut le cas pour
lexpérience du quartier Stalingrad ?
Yves Sintomer - Il sagissait dun vote à
la majorité qualifiée des deux tiers. Il me semble
que ce choix est plus intelligent que celui du consensus
quil est difficile datteindre sur beaucoup de points
et en un temps limité. La majorité des deux tiers
impose un certain consensus sans en "fétichiser" la
nécessité.
Madeleine Akrich, centre de sociologie de lEcole des
Mines - Comment étaient réunis les
éléments qui permettaient aux jurys de travailler ?
Quelle était limplication de la municipalité ?
Les dossiers étaient-ils instruits par des professionnels
de la municipalité ?
Yves Sintomer - La procédure comprenait un appel
à projet dans le quartier, suivi dune aide à
la formulation technique (faisabilité, coût) des
projets apportés par les managers de quartier et
éventuellement par les services de la ville. Dans un
deuxième temps, le projet était
présenté aux jurys qui pouvaient, soit en
débattre immédiatement, soit le renvoyer pour
compléments dinformations. Le jury pouvait
également auditionner le porteur de projet. Dans le cas
où un membre du jury était partie prenante du projet
(par exemple, membre dune association présentant le
projet), il ne pouvait pas participer à la décision.
Une fois le projet adopté, le contrôle de sa
réalisation incombait exclusivement au management de
quartier, appuyé par les services techniques de la
ville.