Décembre 2004
56ème RENCONTRE DU CRIPS
ILE-DE-FRANCE
"DEMOCRATIE PARTICIPATIVE ET
REDUCTION DES RISQUES"
COMMENT ASSOCIER LA POPULATION
LOCALE A LA RESOLUTION DES PROBLEMES DUN QUARTIER
?
LE PANEL CITOYEN
"MIEUX VIVRE A STALINGRAD",
LEXPERIENCE MENEE A PARIS
BERNARD JOMIER,
ADJOINT AU MAIRE, CHARGE DE LA SANTE,
MAIRIE DU 19E ARRONDISSEMENT DE PARISInitiative de la mairie du 19e arrondissement de Paris, le projet a été mis en place dans le quartier de Stalingrad, mitoyen des 18e et 10e arrondissements, qui est marqué depuis plus de 10 ans, par le trafic et la consommation de drogues. Cette situation a amené des mobilisations de riverains protestant contre les nuisances engendrées. Laffrontement grandit dannée en année. Des interventions policières apaisent les conflits, dispersant temporairement la scène de la drogue vers les arrondissements voisins. Le quartier est également affecté par des logements délabrés, et un nombre important dimmeubles vétustes. Le panel citoyen sinscrit aussi dans un projet de rénovation et de mutation urbaine.
Pourquoi la mairie a-t-elle désiré sengager dans cette démarche ? Il fallait sortir du conflit et les besoins ressentis par la population nétaient pas connus exactement. Il sest avéré que le sentiment dabandon du quartier prévalait au-delà des conflits autour de la drogue. Une réunion publique avait eu lieu quelques mois avant la création du panel citoyen. La première phase de cette réunion a été le terrain de toutes les plaintes concernant la sécurité, la délinquance et les nuisances. Mais passée cette phase, une réflexion sur ce qui pourrait changer les choses sest exprimée. Cette expérience a permis de percevoir que par le débat, il était possible daboutir à une réflexion collective et à des propositions rassemblant le plus grand nombre. Lobjet du panel citoyen était de partager une parole, dentendre toutes les voix et de dégager des sujets sur lesquels il était possible de saccorder. Il regroupait quatorze personnes, citoyens tirés au sort et membres désignés pour assurer la présence de tous les points de vue. La mairie sest ensuite mise en retrait et a laissé la coordinatrice, Anne Coppel, diriger le panel. La démocratie participative ayant fait son oeuvre, le panel sest retourné vers les élus pour faire appliquer leur travail. Les propositions ont été présentées au maire du 19e arrondissement lors dune séance publique. La mairie ne sétait pas engagée à réaliser toutes les propositions, notamment parce que la politique des drogues nest pas de la compétence exclusive des municipalités. La première réalisation a été la création dune équipe de rue. Une autre proposition a concerné un lieu daccueil et découte pour les jeunes. Les réponses sont longues à être données, mais le processus est toujours en cours.
Je pense que cette expérience est un pari sur lintelligence collective. Dans un domaine aussi conflictuel et idéologique que la politique des drogues (que les élus ont souvent peur daborder dans le débat public), il a été demandé, directement aux habitants, ce quils en pensaient. Des personnes ayant des points de vue totalement différents, encore aujourdhui, ont trouvé un consensus autour dun ensemble de projets. Des propositions très minoritaires, comme louverture dune salle dinjection pour les usagers de drogues, propositions qui amenées par des élus auraient été immédiatement caricaturées dans le débat politique, ont pu être entendues. Le niveau dinformation général et le débat ont donc progressé sur ces questions. Cet échange, fondement de la démocratie participative, a permis à chacun daffûter son jugement.
Les élus du 19e nont pas voulu fuir leurs responsabilités. Il faut un véritable relais des politiques pour concrétiser les travaux délibératifs. Nous avons souhaité une délibération consensuelle qui lui donne une force qui simpose aux élus. Aucun élu, quelles que soient ses convictions politiques, na contesté ce rapport. Il a une légitimité, du fait du mode de constitution du panel et du mode de délibération. Par rapport au système décisionnel, le consensus était important car la situation très conflictuelle. La mairie nest pas entrée dans cette démarche avec un projet préconçu à faire passer aux habitants. Elle a simplement souhaité leur donner la parole.
Je regrette que ces expériences peinent à sétendre. Il faut que les démocraties représentatives et participatives avancent ensemble pour permettre des délibérations intéressantes des habitants qui soient ensuite relayées par des prises de décisions des élus.
ANNE COPPEL,
SOCIOLOGUE,
PRÉSIDENTE DHONNEUR DE LASSOCIATION FRANÇAISE DE REDUCTION DES RISQUES (AFR)Nous nous sommes inspirés des jurys citoyens anglais, mais je me rends compte, à lécoute des propos précédents, que notre démarche a été totalement différente. Nous avons répondu à une initiative de la mairie du 19e et donc à une commande politique. Le consensus dans le domaine des drogues est le piège absolu. Il y a un discours obligé à propos des drogues, car il est impossible de dire "Je suis pour les drogues". Cela a pour conséquence quil est impossible, véritablement, den parler. En fait, nous nous étions donnés tous les moyens pour ne pas arriver à un consensus, de par la constitution du panel. Nous navions pas de maîtrise sur les sept personnes tirées au sort, et pour les autres, le comité de pilotage a pris grand soin de réunir les opinions les plus différentes, pour preuve, la présence des deux associations en conflit dans le quartier, le Collectif anti-crack et Stalingrad quartier libre. Il est vrai quil ny avait pas de consommateurs de drogues, en particulier de crackers dans le panel. Nous avons essayé cependant de les associer au maximum à la réflexion. Nous avons nommé des personnes dorigine étrangère qui ne se portent pas spontanément volontaires, des commerçants et le père dun usager de drogues.
Une des difficultés des débats a été la différence dimplication et de niveau dinformation des participants, certains très informés et ayant une opinion tranchée, dautres nayant jamais réfléchi au problème. Il a fallu, dans un premier temps, bien définir les questions relevant du panel ou non car, son objectif nétait pas délaborer une politique des drogues, mais de proposer ce qui pourrait être réalisé concrètement dans le quartier. Nous avons adopté une démarche de consensus car, sur la question des drogues, il est impossible dunifier fondamentalement tous les points de vue, chacun pouvant se référer à des systèmes de valeurs radicalement opposés, comme par exemple, sur le rôle de lEtat et des citoyens... Malgré tout, pour agir, il faut sentendre sur certains points. Le consensus sur les actions doit être le plus large possible pour engager la mairie sur un terrain qui nest pas ordinairement de sa responsabilité. Ouvrir un débat, cest déjà reconnaître lexistence du problème, mais la mairie na intérêt à simpliquer que si les citoyens le lui demandent très clairement et dune seule voix. Bien sûr, tout le monde est daccord pour lutter contre le trafic, soigner les toxicomanes ou faire de la prévention. Mais répétées mille fois, ces idées sont pourtant peu appliquées. Les propositions faites par le jury ont été des propositions de bon sens qui, prises dans un cadre général, pourraient paraître simplistes. Par exemple, pour que les crackers ne squattent pas les halls dimmeubles la nuit, un accord a été trouvé pour dire quil faut leur proposer un hébergement mais cependant, personne nest prêt à le payer...
Pour aboutir à un débat entre ces quatorze membres, il faut une méthodologie. Inspirée par les conférences de consensus, elle consistait à écouter tous les acteurs de terrain : travailleurs sociaux, policiers, associations... Une démarche de diagnostic participatif a été adoptée : "Que se passe-t-il dans le quartier ? Quest-ce qui est fait ? Quelles sont les difficultés rencontrées ?" Nous avons incité les acteurs à présenter et à faire une auto-évaluation de leurs actions. Ainsi, le panel citoyen a pu apprécier où il y avait consensus ou débat. En effet, cest un domaine où il existe une expertise, où tout nest pas question dopinion et le choix citoyen doit être éclairé afin de ne pas débattre sur des croyances. Six séances publiques avec des invités ont été organisées. Le panel aurait aimé disposer déléments chiffrés de la situation - nombre dactes de délinquance, nombres de toxicomanes... - mais ils nexistent pas. Les acteurs ont des chiffres de leur activité, mais le quartier de Stalingrad na pas dexistence administrative. Etalé sur trois arrondissements, chacun peut en définir des frontières différentes. Aujourdhui, des informations chiffrées locales commencent à émerger.
En 1994, alors que les habitants et les commerçants manifestaient contre le trafic et les toxicomanes, ils ont découvert un lieu, la Boutique, qui accueille les toxicomanes, leur donne des préservatifs et des seringues, sans les obliger à se soigner. Ils y ont vu une contradiction avec le discours des autorités locales qui leur disait vouloir chasser les toxicomanes et ils se sont sentis sacrifiés à la politique nationale de la lutte contre le sida.
Le problème était effectivement davoir cantonné la réduction des risques au sida. Une politique globale apportant des réponses sociales et sanitaires est la seule politique davenir de réduction des risques, car elle est utile pour tous, usagers de drogues, habitants et élus.
Jai animé ce débat citoyen car je pense quil est possible de poser ouvertement ces questions. Il est dailleurs plus facile den discuter avec les habitants quavec les élus. La politique de réduction des risques doit sadresser aux usagers de drogues et à la société. Une politique dinsertion socioprofessionnelle est la seule vraie réponse.
QUESTIONS DE LA SALLE
Eric Labbé, président de lassociation Stalingrad quartier libre - Notre association de riverains a participé au panel. Nous travaillons sur le terrain de la réduction des risques et nous avons proposé par exemple, louverture dune salle dinjection pour les toxicomanes. Pour moi, cest une réussite dexercice démocratique avant dêtre une réussite sur le terrain. Ce qui va concrètement être mis en place, cest une équipe de rue de trois personnes. Parmi les demandes, il y a avait les équipes de nuit et la création dune équipe travaillant sur les questions de lhébergement. Pour aller plus loin, la question de lhébergement doit être clairement posée face à la présence de squats. Il faut poursuivre le débat public, la parole des habitants sera très importante.
Anne Coppel - Il est vrai quon ne fait pas la paix dans un quartier avec trois postes. Pour moi, cest le début dune action. Des réponses sociales classiques, linsertion, lemploi, doivent être apportées, mais aussi des réponses spécifiques : lhébergement pour les crackers, sans contrepartie dabstinence, et pourquoi pas laccès au logement. Il faut les accepter tels quils sont, cest-à-dire en tant que consommateurs.
Danielle Messager - Faudra-t-il un autre panel citoyen pour statuer sur le problème de lhébergement ?
Bernard Jomier - La mairie, même si elle sest mise en retrait lors des débats, a une position claire sur ces questions. Une interview du maire, précédant lexpérience du panel, avait été titrée "Accueillir et soigner les toxicomanes". Pour les suites à donner à cette expérience, les membres du panel étaient divisés sur le fait de se transformer ou non en comité de suivi. Ils ont jugé que cétait de la responsabilité des élus. Le débat public, pour la question de lhébergement, doit être animé par les associations. Les élus devront y répondre. Le terrain a été déminé et le dialogue a pu sinstaurer laissant de côté un affrontement caricatural.
Madeleine Akrich, Ecole des Mines - Jaurais aimé connaître la place quantitative et qualitative du public dans ces débats. Vous souhaitiez entendre des avis partagés, mais finalement de nombreux membres appartenaient déjà à des instances organisées. Sans la participation publique, ne craignez-vous pas que le consensus ne seffrite ?
Anne Coppel - Le panel na pas cette prétention. Je précise dailleurs que les auditions étaient publiques, mais les débats internes. Le panel a fait un travail suivi par certains habitants mais il est évident quil y a encore un effort important dinformation à faire. Une démarche a été initiée. Le panel na pas trouvé de consensus concernant lhébergement fixe. Si la mairie le propose, il faudra quelle lexplique à la population.
Philippe Hofschmitt - La loi de Santé publique adoptée le 9 août 2004 donne, pour la première fois, une base légale à la politique de réduction des risques. Cela va-t-il changer quelque chose pour les élus et les acteurs de terrain ?
Bernard Jomier - Oui, dailleurs la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et la toxicomanie a mis en place un groupe de travail avec des élus pour expliquer cette politique de réduction des risques. Les élus locaux ne connaissent pas bien cette question. Ils la fuient car elle paraît complexe, conflictuelle et quelle a été abordée sous langle trop partiel de la lutte contre le sida. Pour les convaincre de sengager dans une politique locale de réduction des risques, il faut un cadre légal. Bien sûr, la loi valide le principe sans être très précise, les textes dapplication niront sans doute pas aussi loin que lon pourrait le souhaiter. Tout ne sera pas résolu, mais je pense que cela va modifier limplication des élus locaux dans ce domaine.
Yves Sintomer - Quel a été le coût de lexpérience et qui la financée ? Vous avez dit que vous vous étiez entendu sur un consensus minimum. Si un panel au niveau national discutait de la politique des drogues, pensez-vous quil aboutirait à un consensus ?
Anne Coppel - Le panel citoyen navait pas de budget. La démarche est locale, à partir dun diagnostic local et cest ce qui a permis daboutir à des propositions minimales consensuelles.