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Mars 2005

57ème RENCONTRE DU CRIPS ILE-DE-FRANCE
FEMMES MIGRANTES ET VIH/SIDA DANS LE MONDE : UNE APPROCHE ANTHROPOLOGIQUE

      

MARIA LOURDES S. MARIN
DIRECTRICE-ADJOINTE, ONG ACTION FOR HEALTH INITIATIVES,
PHILIPPINES

Voici le témoignage d’une jeune femme en guise d’introduction : "J’étais domestique pendant huit ans en Malaisie. Sans mon consentement, mon employeur m’a réservé un vol pour les Philippines, m’a forcé à partir, trois heures après qu’il m’ait appris que j’étais infectée par le VIH". En 2000, 24% des personnes vivant avec le virus aux Philippines avaient travaillé à l’étranger. En septembre 2004, elles représentent 32% des personnes infectées. Il faut prendre en considération que les migrants font l’objet d’un dépistage systématique pour sortir du pays ce qui peut biaiser les statistiques par rapport à la population sédentaire non dépistée.
Depuis 1990, on assiste à une féminisation des migrations en Asie. En 1976, les femmes représentaient 15% de la force de travail migrante, 27% en 1987, 48% en 2000. Au Sri Lanka, 80% des migrants sont des femmes, 70% en Indonésie. Les populations migrantes sont en majorité de jeunes adultes de 15 à 35 ans.
Des facteurs économiques et politiques poussent les femmes à quitter leur pays : la pauvreté, les politiques nationales favorisant l’émigration, la faible et aléatoire productivité agricole, les catastrophes naturelles, et bien sûr, la demande des pays plus riches de main d’oeuvre à bas prix.
De l’autre côté, les politiques des pays d’accueil favorisent l’entrée des femmes. Elles reprennent les travaux domestiques des femmes de ces pays qui ont reçu une éducation leur permettant d’atteindre des postes qualifiés. Le schéma des tâches traditionnellement attribuées aux femmes est donc reproduit dans les pays d’accueil. Toutes ces fonctions (domestiques, nourrices ou gardes malades) appartiennent à un secteur informel et ne sont pas reconnues comme un travail méritant salaire. Les femmes migrantes sont ainsi exposées à des abus et sont vulnérables face à l’exploitation et aux problèmes de santé.
Partir à l’étranger peut être une décision personnelle, mais les familles poussent souvent les filles à émigrer pour répondre à des besoins financiers. Etre l’objet d’abus et de violence à la maison peut également être une des causes de départ.
La CARAM-Asia1 a initié cinq études aux Philippines pour déterminer les facteurs de vulnérabilité des femmes migrantes face au VIH/sida. Elles explorent toutes les phases du processus de migration: avant le départ, dans le pays d’accueil et au retour.
Des facteurs prédisposent au risque d’infection avant même leur départ :
– Les tabous sur la sexualité : ils sont une barrière à l’accès à l’éducation sexuelle et à l’information sur le virus du VIH/sida pour les femmes. Les femmes associent toujours le virus à des groupes à risque tels les travailleurs du sexe et les homosexuels. L’éducation sexuelle n’est pas encouragée par peur qu’elle n’incite les jeunes gens à la prostitution.
– La faible utilisation du préservatif: alors que l’éducation sexuelle est passée sous silence, l’information contre l’utilisation du préservatif est largement diffusée, les Philippines étant un pays où le catholicisme prédomine.
– Le peu de recours aux systèmes de soin: du fait de conditions économiques difficiles et de facteurs socioculturels, les femmes ont souvent recours à l’automédication. De manière générale, la maladie est vécue comme une fatalité. Pour les femmes migrantes, s’ajoute la peur de perdre leur travail, les amenant à cacher leur état de santé.
– La pratique systématique de dépistage aux frontières : celle-ci est imposée par de nombreux pays de destination des migrants comme une condition à l’embauche. Si cette mesure a un intérêt épidémiologique, elle est aussi contre-productive. Non seulement elle bafoue les droits de l’homme et renforce la stigmatisation des migrants, mais elle donne aussi un sentiment d’invincibilité aux migrants séronégatifs. Ces dépistages ne sont accompagnés d’aucune consultation de prévention et d’aide que ce soit avant ou après le test.
Dans les pays de destination, les femmes migrantes vivent dans des conditions les rendant vulnérables à l’infection par le VIH. De nombreux facteurs les amènent à s’impliquer dans des relations : la solitude et le mal du pays, une vie sexuelle active avant le départ, l’absence de "contrôle social" sur leur comportement, l’incitation par les pairs à avoir une relation, le bénéfice financier qu’elles peuvent tirer d’une relation, le besoin de décompresser de la difficulté de leur travail, le mariage avec un étranger synonyme d’ascension sociale, l’amour, etc.
Les normes sociales imposées par la société fixant le rôle des femmes dans une attitude passive ont un impact sur les comportements des femmes migrantes. Loin de chez elles, elles cherchent un espace de liberté pour pouvoir enfin s’exprimer, et c’est dans ce contexte qu’elles vivent leur sexualité.
Au retour dans le pays d’origine, l’impact de l’infection par le VIH/sida pour les migrants est multiple. Le coût de la vie et des soins engloutit leurs économies. Leur statut social change, passant de héros à paria. L’impact émotionnel et psychologique est majeur: la détresse, la honte et la culpabilité. L’impact physique de la maladie est sévère, notamment du fait du faible accès aux soins.
Les interventions doivent atteindre toutes les étapes du processus de migration. Les objectifs sont d’améliorer le niveau d’éducation et d’information et les compétences, pour faire face aux situations à risque, par des démarches participatives. Il faut inciter les gouvernements à engager des programmes et modifier leurs politiques concernant les migrants tout en s’assurant du respect des droits de l’homme.


1. CARAM-Asia: Coordination of Action Research on AIDS and Mobility

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