sommaire74

Mars 2005

57ème RENCONTRE DU CRIPS ILE-DE-FRANCE
FEMMES MIGRANTES ET VIH/SIDA DANS LE MONDE : UNE APPROCHE ANTHROPOLOGIQUE

      

CYNTHIA BUCKLEY
SOCIO-DÉMOGRAPHE, DIRECTRICE-ADJOINTE,
CENTRE DES ÉTUDES SUR LA RUSSIE, L’EUROPE DE L’EST ET L’EURASIE, UNIVERSITÉ DU TEXAS,
USA

La prévalence de l’infection dans les pays du Caucase, l’Arménie, la Georgie et l’Azerbaïdjan est encore faible, mais va augmenter rapidement dans le futur. Actuellement, le mode principal de transmission est l’injection intraveineuse de drogues et les personnes touchées sont essentiellement des hommes. Cependant, les tendances présagent une phase de transition dans un futur proche, aboutissant à un mode de transmission principalement hétérosexuel, avec une augmentation des taux d’infection chez les femmes.
Mouvements de populations volontaires ou forcés, pour raisons économiques ou politiques, les migrations ne sont plus une problématique masculine et leurs conséquences sont plus complexes qu’on pouvait l’imaginer.
Chacun se voit attribuer une tâche au sein de la famille. Partir est une des solutions pour les hommes afin d’aider économiquement leur famille. Certaines régions ont adopté l’émigration comme solution à leurs difficultés économiques. De véritables réseaux leur permettent de quitter le pays malgré les barrières administratives. Ceux-ci définissent les circuits de migration. C’est ainsi que l’on trouve des personnes d’une même communauté migrant vers une même région à plusieurs milliers de kilomètres. Les rôles sociaux et économiques des sexes sont transformés. Pour les personnes migrantes, le départ entraîne souvent une descente sociale. Elles doivent accepter l’offre de travail du pays d’accueil. En contrepartie, pour la famille, cette situation aboutit à une ascension sociale car elle augmente son pouvoir d’achat. Le contrôle social des comportements est diminué, aussi bien pour les migrants, que pour les femmes restant dans la région d’origine.
Quatre points permettent de décrire la situation, vis-à-vis du VIH/sida, des pays du sud du Caucase: Arménie, Georgie et Azerbaïdjan.
Pour l’ensemble de ces pays, les cas de VIH/sida enregistrés ne dépassent pas les 900 individus. Ces chiffres exploseront lorsqu’un dépistage des groupes à risque sera mis en place. Le dépistage est actuellement sporadique. 75% des cas enregistrés sont liés à la toxicomanie intraveineuse. L’utilisation de la contraception a été significativement améliorée, grâce à des campagnes d’information. En revanche, les connaissances sur le VIH sont quasi-inexistantes et aucun de ces pays n’a mis en place l’accès à l’éducation sexuelle dans ses écoles. Enfin, l’émigration est un phénomène de société très important, mais aucun chiffre ne permet d’évaluer la gravité du dépeuplement. Ce dernier point explique que la région ait été désignée comme une zone d’épidémie émergente. En Arménie, certains villages n’abritent que deux ou trois hommes en âge de travailler. On estime que 7 millions de personnes ont migré et parmi elles, 800000 sont considérées comme ayant quitté définitivement la région (obtention de la nationalité du pays d’accueil ou d’une double nationalité). Les autres sont des migrants temporaires sans une indication claire de la durée de leur séjour. Les vrais chiffres ne sont pas disponibles car les migrants sont réticents à se faire enregistrer, tant dans le pays d’origine que dans le pays de destination.
Qu’en est-il du lien entre les migrations et le VIH ? Pendant longtemps, on a considéré que les femmes avaient un rôle passif. Les hommes contractaient le virus à l’étranger et le transmettaient à leur épouse. Mais, le contexte peut également rendre les femmes plus vulnérables à des relations sexuelles à risque. L’adaptation à leur situation de femmes seules, économiquement dépendantes d’un mari absent, est difficile. L’absence de contrôle peut aboutir à des mécanismes de fuite tels que la consommation d’alcool et de drogues. La solitude favorise la rencontre de nouveaux partenaires sexuels. La précarité limite l’accès aux soins et les dépenses importantes doivent par ailleurs être approuvées par le mari.
Le départ des hommes transforme les responsabilités parentales qui incombent entièrement aux femmes. La question se pose, en particulier, pour la transmission de l’éducation sexuelle qui se fait traditionnellement du père vers les fils et des mères vers les filles. Aucune structure institutionnelle de prévention n’existant, le relais familial de l’information serait fondamental mais ne peut pas avoir lieu.
Pour toutes ces raisons, les femmes et les familles de migrants doivent être intégrées dans les études sur les processus de migration. Leur situation modifie leurs comportements et leur statut social. Dans ces régions traditionnellement patriarcales, le départ des hommes conduit à des mutations des rôles de chacun dans la communauté. La vulnérabilité accrue de ces femmes face au VIH doit être prise en compte et prévenue.

 Suite...