Mars 2005
57ème RENCONTRE DU CRIPS
ILE-DE-FRANCE
FEMMES MIGRANTES ET VIH/SIDA DANS LE
MONDE : UNE APPROCHE ANTHROPOLOGIQUE
CYNTHIA BUCKLEY
SOCIO-DÉMOGRAPHE, DIRECTRICE-ADJOINTE,
CENTRE DES ÉTUDES SUR LA RUSSIE, LEUROPE DE LEST ET LEURASIE, UNIVERSITÉ DU TEXAS,
USALa prévalence de linfection dans les pays du Caucase, lArménie, la Georgie et lAzerbaïdjan est encore faible, mais va augmenter rapidement dans le futur. Actuellement, le mode principal de transmission est linjection intraveineuse de drogues et les personnes touchées sont essentiellement des hommes. Cependant, les tendances présagent une phase de transition dans un futur proche, aboutissant à un mode de transmission principalement hétérosexuel, avec une augmentation des taux dinfection chez les femmes.
Mouvements de populations volontaires ou forcés, pour raisons économiques ou politiques, les migrations ne sont plus une problématique masculine et leurs conséquences sont plus complexes quon pouvait limaginer.
Chacun se voit attribuer une tâche au sein de la famille. Partir est une des solutions pour les hommes afin daider économiquement leur famille. Certaines régions ont adopté lémigration comme solution à leurs difficultés économiques. De véritables réseaux leur permettent de quitter le pays malgré les barrières administratives. Ceux-ci définissent les circuits de migration. Cest ainsi que lon trouve des personnes dune même communauté migrant vers une même région à plusieurs milliers de kilomètres. Les rôles sociaux et économiques des sexes sont transformés. Pour les personnes migrantes, le départ entraîne souvent une descente sociale. Elles doivent accepter loffre de travail du pays daccueil. En contrepartie, pour la famille, cette situation aboutit à une ascension sociale car elle augmente son pouvoir dachat. Le contrôle social des comportements est diminué, aussi bien pour les migrants, que pour les femmes restant dans la région dorigine.
Quatre points permettent de décrire la situation, vis-à-vis du VIH/sida, des pays du sud du Caucase: Arménie, Georgie et Azerbaïdjan.
Pour lensemble de ces pays, les cas de VIH/sida enregistrés ne dépassent pas les 900 individus. Ces chiffres exploseront lorsquun dépistage des groupes à risque sera mis en place. Le dépistage est actuellement sporadique. 75% des cas enregistrés sont liés à la toxicomanie intraveineuse. Lutilisation de la contraception a été significativement améliorée, grâce à des campagnes dinformation. En revanche, les connaissances sur le VIH sont quasi-inexistantes et aucun de ces pays na mis en place laccès à léducation sexuelle dans ses écoles. Enfin, lémigration est un phénomène de société très important, mais aucun chiffre ne permet dévaluer la gravité du dépeuplement. Ce dernier point explique que la région ait été désignée comme une zone dépidémie émergente. En Arménie, certains villages nabritent que deux ou trois hommes en âge de travailler. On estime que 7 millions de personnes ont migré et parmi elles, 800000 sont considérées comme ayant quitté définitivement la région (obtention de la nationalité du pays daccueil ou dune double nationalité). Les autres sont des migrants temporaires sans une indication claire de la durée de leur séjour. Les vrais chiffres ne sont pas disponibles car les migrants sont réticents à se faire enregistrer, tant dans le pays dorigine que dans le pays de destination.
Quen est-il du lien entre les migrations et le VIH ? Pendant longtemps, on a considéré que les femmes avaient un rôle passif. Les hommes contractaient le virus à létranger et le transmettaient à leur épouse. Mais, le contexte peut également rendre les femmes plus vulnérables à des relations sexuelles à risque. Ladaptation à leur situation de femmes seules, économiquement dépendantes dun mari absent, est difficile. Labsence de contrôle peut aboutir à des mécanismes de fuite tels que la consommation dalcool et de drogues. La solitude favorise la rencontre de nouveaux partenaires sexuels. La précarité limite laccès aux soins et les dépenses importantes doivent par ailleurs être approuvées par le mari.
Le départ des hommes transforme les responsabilités parentales qui incombent entièrement aux femmes. La question se pose, en particulier, pour la transmission de léducation sexuelle qui se fait traditionnellement du père vers les fils et des mères vers les filles. Aucune structure institutionnelle de prévention nexistant, le relais familial de linformation serait fondamental mais ne peut pas avoir lieu.
Pour toutes ces raisons, les femmes et les familles de migrants doivent être intégrées dans les études sur les processus de migration. Leur situation modifie leurs comportements et leur statut social. Dans ces régions traditionnellement patriarcales, le départ des hommes conduit à des mutations des rôles de chacun dans la communauté. La vulnérabilité accrue de ces femmes face au VIH doit être prise en compte et prévenue.