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Mars 2005

57ème RENCONTRE DU CRIPS ILE-DE-FRANCE
FEMMES MIGRANTES ET VIH/SIDA DANS LE MONDE : UNE APPROCHE ANTHROPOLOGIQUE

      

SANDRINE MUSSO
ANTHROPOLOGUE, ÉCOLE DES HAUTES ÉTUDES EN SCIENCES SOCIALES DE PARIS

LE 5E H : DE LA QUESTION DES FEMMES DANS L’ÉPIDÉMIE À CELLES DES FEMMES ÉTRANGERES OU IMMIGRÉES FACE AU SIDA EN FRANCE
En 2001 en France, deux tiers des femmes diagnostiquées séropositives au cours de leur grossesse étaient d’origine étrangère. Parmi les contaminations hétérosexuelles, 60% sont des femmes et 47% sont d’origine subsaharienne. De la même manière que l’immigration n’a pas été suffisamment prise en compte dans les politiques publiques de prévention du VIH/sida en France, les enjeux spécifiques des femmes migrantes face à cette épidémie ont été ignorés.
Dans son histoire du sida, Gmerck (1986) rappelle que la théorie des 4H, élaborée par les épidémiologistes nord-américains, à partir d’une "série limitée de cas" (Pollack, 1991), en comptait parfois un 5e. Ainsi, si les Homosexuels, les Héroïnomanes, les Hémophiles et les Haïtiens, étaient désignés comme les groupes à risques fondateurs, le 5e qui leur était parfois adjoint était constitué par les "Hookers", c’est-à-dire les "prostituées". Ainsi, les femmes n’apparaissent dans les théories que sous l’angle de la prostitution avec laquelle on va penser l’ensemble de la question des femmes face au VIH/sida.
Lors de la naissance de l’activisme, relatif à la question des femmes face à l’épidémie aux Etats-Unis fin des années 1980, le sida est alors la première cause de mortalité des femmes entre 25 et 34 ans. La majorité étaient noires ou latino américaines et ne pouvaient avoir accès, ni aux essais cliniques, ni, plus généralement, aux soins médicaux. Ce n’est qu’en 1993, que les femmes et les membres de minorités ethniques feront l’objet de la mise en place d’une politique de quotas dans les essais cliniques aux Etats-Unis. A l’échelle internationale, la problématique de l’accès aux antirétroviraux dans les pays du sud s’est longtemps limitée, s’agissant des femmes, à les prendre en charge à l’occasion de la grossesse, afin d’éviter la contamination de l’enfant qu’elles portaient. C’est seulement en tant que "reproductrices" que leur santé était pensée et prise en charge.
L’ensemble de ces éléments, apparemment disparates, renvoie à deux angles d’analyse principaux. Le premier est lié à l’histoire des catégories de l’épidémie, et le second réfère, de manière plus large, à l’impact de la domination masculine et des inégalités dans les rapports de genre. Dans des sociétés très différentes, la sexualité féminine est invariablement considérée comme éminemment dangereuse et devant être contrôlée socialement, beaucoup plus que celle des hommes.
En France, le rapport de 1999 de l’Institut national de veille sanitaire rendait publique, pour la première fois, la situation du sida dans la population étrangère résidant en France. Ces chiffres firent l’objet de diffusions restreintes aux quelques associations de lutte contre le sida, la crainte de la stigmatisation étant l’argument avancé pour ne pas les diffuser plus largement. Le rapport montrait, qu’à l’échelle des cas cumulés de sida de 1978 à 1998, la part des étrangers était de 14%, soit plus de deux fois supérieure à leur proportion statistique dans la population totale qui représente, selon l’Insee 6%. Toutes nationalités confondues, un retard au dépistage et des difficultés dans l’accès aux soins étaient constatés. Au-delà de ces caractéristiques communes, liées à un ensemble de difficultés administratives, socio-économiques et socioculturelles auxquelles peuvent, dans certains cas, s’ajouter les prévalences dans les sociétés d’origine, des spécificités pouvaient toutefois être notées à l’échelle des "profils épidémiologiques". Ainsi, le sexe ratio et les modes de contamination diffèrent selon le type de "nationalité". S’agissant des personnes de "nationalité maghrébine", un élément était particulièrement remarquable, la part des contaminations liées à l’usage de drogues par voie intraveineuse. L’"épidémie d’héroïne" a touché, dans les années 1980, la jeunesse des quartiers défavorisés, où elle s’est inscrite dans un contexte de prévalence plus importante d’échec scolaire et dans un vécu de discrimination, souvent initié dans le cadre de l’école auquel s’est ajoutée la confrontation aux institutions en matière d’insertion professionnelle et de justice. C’est donc dans ce contexte général que s’insère la visibilité de l’épidémie dans les cités ou dans les "quartiers de la relégation" où sont en grande partie "ségrégés", dans l’espace social urbain, les étrangers et/ou les immigrés originaires du Maghreb. C’est aussi dans ces espaces que va émerger à Marseille, au milieu des années 1980, la première association de "mamans maghrébines", ayant pour objectif de briser les tabous sur l’injection de drogue.
Se constituant en "meneurs de jeu acculturatif", ces femmes arrivent à faire évoluer les normes de respect intergénérationnel selon lesquelles certains thèmes sont difficilement abordables entre parents et enfants. L’association qu’elles vont constituer, d’abord au domicile de la fondatrice Hadda Berrebou, commence à être fréquentée de manière conjointe par les enfants et les parents. Les femmes prennent contact avec des professionnels, médecins, psychologues et associations, pour se documenter sur l’usage de drogue, le VIH/sida, leur prévention et leur prise en charge. Mais ces "mamans" se reposent aussi sur des normes que l’on pourrait qualifier de "traditionnelles" : c’est d’abord sur l’identité sociale de "mère" qu’elles peuvent avoir une parole de "femmes" sur la question du VIH/sida.

L’INVISIBILITÉ DES FEMMES TOXICOMANES
Les entretiens conduits auprès de femmes toxicomanes issues de l’immigration, dans les structures de prise en charge des usagers de drogue ou dans d’autres cadres, font ressortir une expérience, plus importante que pour les hommes, de la rupture familiale. Ceci relève de l’attitude de certains membres de la famille, mais aussi de l’incorporation par la personne, de la honte, du déshonneur ou de l’échec que signifie socialement le fait de "tomber dans la drogue". Surtout quand, s’agissant des femmes, une des modalités les plus courantes d’accès au «produit» est la prostitution.
En contexte migratoire, la rigueur comportementale est une exigence forte des parents migrants à l’encontre de leurs enfants, mais elle ne s’exerce pas de la même manière en fonction des sexes. Ainsi, les filles se trouvent promues responsables de l’honneur de la famille. Mais, si ces normes restent structurantes, notamment à l’échelle des discours encadrant la notion de virginité des filles, il n’en demeure pas moins que la trajectoire migratoire a sur celles-ci un double impact. D’une part, il existe une interaction, entre le regard "colonial" porté par la société d’accueil et "centré sur la question de l’oppression des femmes en en faisant une caractéristique essentielle de la maghrébinité" et le groupe à l’égard duquel ce stéréotype s’exerce, "qui retourne en stigmate positif la pureté originelle"1. Mais l’existence d’une norme ou l’adhésion à celle-ci n’en implique pas le respect absolu. Des stratégies féminines se mettent en place pour la contourner de manière discrète, en tenant compte du contrôle social. Cependant, s’agissant de trajectoires féminines marquées par un usage de drogue par voie intraveineuse ayant pu conduire également à la prostitution, on devine aisément combien l’invisibilité des pratiques induit une rupture et un éloignement.

LA STRATÉGIE DES MARIAGES AU BLED
Cette stratégie est une spécificité maghrébine, et tout particulièrement algérienne. "Un fils toxico, pour le désintoxiquer, on l’envoie en Algérie, au Maroc et en Tunisie, on l’envoie au pays se marier à une vierge, parce qu’ils disent que se marier à une vierge, ça purifie, donc, ils les envoient là-bas, ils sont désintoxiqués, il y a pas de problème, ils contaminent la jeune épouse, qui se retrouve enceinte généralement dans le mois qui suit, ils reviennent en France tous les trois, et au moment de l’accouchement, ben elle apprend qu’elle est séropositive et le petit aussi. Elle découvre tout d’un seul coup."
La stratégie du "sevrage au bled" s’apparente ainsi à l’idéal d’abstinence qui a longtemps structuré la politique française en matière de prise en charge de la toxicomanie. Le but est d’extraire la personne d’un environnement relationnel auquel est attribuée la responsabilité de la pratique.

LES TRAJECTOIRES FÉMININES AUTONOMES
S’agissant des femmes, il semble nécessaire de les intégrer dans une réflexion sur l’immigration, car les trajectoires migratoires féminines constituent une donnée incontournable en ce début du 21e siècle. Les femmes, loin d’être passives, sont au contraire les moteurs de la mobilisation. En France, comme dans bien des pays d’origine, ce sont des femmes qui ont initié les réponses sociales vis-à-vis de la maladie et créé les premières associations qui soutiennent les femmes face aux difficultés rencontrées au cours de la trajectoire migratoire, notamment administratives et économiques. La question du risque d’exposition au VIH/sida s’insère ainsi dans ce type de trajectoires au sein d’un grand nombre d’autres risques.
Pour conclure, les sciences sociales ont souligné l’importance de prendre en compte les rapports de genre dans la prévention, mais aussi combien le discours préventif avait été élaboré par et pour un sujet dont l’identité sociale renvoie au paradigme du "WASP" : soit un homme blanc de classe moyenne dont l’attitude serait rationnelle et responsable au sein d’une société d’abondance (Schepper-Hugues, 1994). L’ensemble des éléments montre combien les contraintes présidant à la gestion de la sexualité sont bien loin de correspondre à ce cadre idéal typique et remet en question le paradigme traditionnel du risque.


1. Tersigni S., "La virginité des filles et l’honneur maghrébin dans le contexte français", Hommes et Migrations, no1232, pp.34-40

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