Septembre 2005
58ème RENCONTRE DU CRIPS
ILE-DE-FRANCE
SEROPOSITIVITE, SEXUALITE,
RESPONSABILITE, PREVENTION
LA SEXUALITÉ DES PERSONNES ATTEINTES
DANIELLE MESSAGER
ANIMATRICE, JOURNALISTE À FRANCE INTER
Pas de controverses autour de la prévention de la transmission du VIH. En revanche, le champ du débat est vaste autour de la responsabilité de cette transmission. Quel sens lui donne-t-on en fonction de sa propre histoire, de ses rencontres, de sa fragilité ? Doit-elle être individuelle, partagée ? Et quentend-on par la notion de "partage"? Une journée complète est consacrée à ce débat, dautant plus difficile à mener quil touche à la sexualité et à la séropositivité. Lévolution de lépidémie montre un tournant dans les comportements. Il convient de poser sereinement les questions et dy apporter des réponses, à travers des échanges respectueux des positions de chacun.ANNE HIDALGO
PRÉSIDENTE DU CRIPS
Le thème qui nous rassemble, séropositivité, sexualité, responsabilité, prévention, nous interpelle et met à jour de nouvelles questions qui traversent toutes les associations de lutte contre le sida, qui traversent aussi les débats que les responsables politiques ont sur le sujet. Ces mots ont un sens particulier aujourdhui, car lépidémie est en train de changer de visage. Les dernières données épidémiologiques de lObservatoire régional de santé (ORS) montrent bien que les modes de contamination ont changé et quil existe des proportions élevées de contaminations hétérosexuelles de personnes de nationalité étrangère et de femmes. Aujourdhui, la contamination hétérosexuelle représente le principal mode de contamination, soit plus de 50% des cas révélés. Avec elle, le nombre de femmes contaminées par le virus du sida continue daugmenter pour passer de une femme pour sept hommes il y a dix ans, à une femme pour trois hommes en 2004. En France, les femmes représentent 43% des nouvelles contaminations. En Ile-de-France, sur la période 2002-2003, les contaminations par voie hétérosexuelle représentent 61% des cas de sida contre 39% sur la période 1996-2001.
Par ailleurs, il est important de souligner que les personnes touchées sont dabord des personnes migrantes dont le nombre annuel de nouveaux cas de sida augmente, alors quil baisse chez les sujets français. Enfin, si lépidémie a changé de visage, les réponses qui lui sont apportées ont changé aussi avec larrivée des multithérapies, un dépistage plus systématique du sida et de nouvelles campagnes de prévention. Le discours que lon peut tenir aujourdhui vis-à-vis des patients séropositifs doit tenir compte de ces changements en mettant en avant les femmes, pour les valoriser véritablement dans leur rôle de prévention et dans leur attitude de protection. Quels sont les nouveaux messages à faire passer auprès des personnes atteintes par le VIH, en particulier auprès des femmes migrantes ? Comment responsabiliser et favoriser des comportements solidaires ? Loccasion nous est donnée aujourdhui de prendre la parole sur ces questions cruciales et, ces messages de prévention à faire passer, il faut les construire ensemble. La lutte contre le sida est la grande cause nationale pour 2005.FRANCE LERT
DIRECTEUR DE RECHERCHE INSERM
La place des personnes vivant avec le VIH/sida dans la prévention est un thème permanent des débats et de la politique du sida depuis le début de lépidémie. Dans les années 1980, la prévention était un enjeu collectif qui devait être porté par chacun au niveau individuel par lusage du préservatif. La prévention, cest laffaire de tous, quel que soit son statut vis-à-vis du sida. Dès le début des années 1990, ce principe est apparu insuffisant pour rendre compte des pratiques concrètes adoptées par les individus. Les travaux ethnographiques et sociologiques ont montré que les sujets, dans leur vie sexuelle, ont cherché à limiter cette utilisation du préservatif, vécue comme contraignante et déplaisante, en recourant aux tests de dépistage et en engageant le dialogue avec le partenaire. Aujourdhui, ce principe de la responsabilité conjointe est discuté au regard du dérapage de lépidémie chez les jeunes homosexuels masculins et de leurs comportements sexuels. Comment maintenir tout au long de la vie des pratiques de protection ? Quelles alternatives avons-nous finalement, sachant que le safe sex reste quand même assez limité dans le temps ? Nous sommes donc, aujourdhui, en présence de jeunes adultes qui ont besoin dune sexualité épanouie et qui vivent longtemps avec leur maladie grâce aux multithérapies. A ce constat, est venue sajouter la problématique de la "judiciarisation" des contaminations déclarées comme intentionnelles par des personnes qui se sentent victimes. Alors, se posent désormais les questions de la négligence dans le rapport à autrui et des limites du partage de la responsabilité. Ce qui se passe entre les hommes et les femmes, à propos du VIH aujourdhui, vient redoubler la domination masculine qui persiste encore, même atténuée, dans les rapports de genre au sein de notre société. Cest de lensemble de ces questions que le Crips vous invite à débattre aujourdhui, en renouvelant une alliance particulière, présente depuis le début de lépidémie du sida, celle de la recherche, de lexpérience des professionnels et de laction communautaire et politique.MARIE-ANGE SCHILTZ
CHERCHEUR AU CERMES, CNRS
"ENQUETE VESPA ET DONNEES EPIDEMIOLOGIQUES"
Létude VESPA est une enquête représentative auprès de 3000 personnes séropositives en France, réalisée dans les hôpitaux en 2003. Elle étudie, entre autres, la sexualité de ces personnes et le constat est assez sombre : la contamination par voie sexuelle est majoritaire (77%), et parmi ces contaminations par voie sexuelle, 40% concernent des rapports homosexuels. La contamination par injection intraveineuse de drogue (17%) est aujourdhui en forte diminution par rapport aux années 1980. Les contaminations par transfusion sanguine chutent aussi considérablement (4%). En revanche, la contamination hétérosexuelle est en forte croissance pour atteindre 37% aujourdhui, soit une femme séropositive pour trois hommes, alors quil y a dix ans, la proportion était dune femme pour sept hommes séropositifs.
Cette enquête VESPA touche des populations très différentes, des homosexuels parisiens ou des femmes migrantes dAfrique subsaharienne qui nont pas du tout le même mode de vie. Les hommes ont beaucoup plus de partenaires que les femmes (72% des hommes ont plus de 10 partenaires contre 32% pour les femmes). Chez les femmes toxicomanes, léchange rapport sexuel contre drogue ou argent est beaucoup plus fréquent que chez les hommes toxicomanes (30% contre 8%). Linactivité sexuelle est fréquente à partir dun certain âge, plus chez les femmes que chez les hommes et les raisons de cette inactivité sexuelle sont la peur de contaminer lautre, labsence de désir, la peur du rejet et de ne plus plaire, la mauvaise santé et les difficultés dutilisation du préservatif.
Chez les hommes, homosexuels, bisexuels ou autres, le nombre de partenaires occasionnels est plus élevé que pour les femmes (30% contre 18%). En revanche, il y a peu de différence entre le nombre de pénétrations non protégées chez les hommes et chez les femmes avec des partenaires occasionnels (environ 25%), malgré les campagnes de prévention. Les raisons évoquées pour cette non-protection sont le refus personnel et/ou du partenaire du préservatif (34%), la présence dune charge virale indétectable (24%) et des rapports entre partenaires séropositifs (13%). Ce qui reste associé à la prise de risque, cest le nombre élevé de partenaires par an (plus de 15 par an), les rencontres via des "rézo-téléphones", Internet et backrooms ainsi que la consommation dalcool, de drogues ou de médicaments. Enfin, les raisons du non-usage du préservatif avec un partenaire stable séronégatif sont le refus partagé ou non à protéger lautre (44%), une charge virale indétectable (28%) et un désir denfant (11%).
Ce qui apparaît en filigrane dans cette étude, cest que ce sont les problèmes relationnels, plus que les problèmes physiques, qui rendent la gestion de la sexualité plus difficile pour les sujets séropositifs et pour les femmes en particulier.PHILIPPE ADAM
DIRECTEUR DE LINSTITUT FOR PSYCHO SOCIAL RESEARCH (IPSR)ANTONIO ALEXANDRE
DELEGUE NATIONAL DU SYNDICAT NATIONAL DES ENTREPRISES GAIES (SNEG)
"ETUDE TESTER VOTRE SEX DRIVE CHEZ LES HOMOSEXUELS"
Les prises de risque intentionnelles existent chez les sujets homosexuels et elles sont plus fréquentes chez les séropositifs que chez les séronégatifs. Mais la grande majorité des risques pris sont peu prémédités et découlent de situations dans lesquelles interviennent des mécanismes psychologiques complexes. Telle est lune des conclusions de létude internationale "Tester votre sex drive" réalisée par lIPSR en partenariat avec le Sneg. Elle a été menée sur un site Internet, Citégay, dédié à la communauté homosexuelle. Intitulée "Prises de risque intentionnelles et prises de risque non préméditées parmi les gays séronégatifs et séropositifs", cette étude porte sur les comportements sexuels de sujets homosexuels pour mieux comprendre, dune manière globale, les déterminants de la prise de risque. Parmi les résultats, plusieurs déterminants psychologiques dune prise de risque passée ou à venir ont été individualisés : la démotivation face au safe sex, la complaisance individuelle face aux rapports anaux non protégés, les normes sociales du groupe auquel on appartient face au risque, loptimisme face aux nouveaux traitements, le sex drive cest-à-dire la force du désir et des besoins sexuels, la dépression.
Autres données de cette étude en ligne : les participants ont une activité sexuelle intense avec 21 partenaires occasionnels sur un an pour les séronégatifs et 56 partenaires occasionnels pour les séropositifs. Les prises de risque pour des pénétrations anales actives ou passives concernent 27% de la population des gays séronégatifs et 58% des gays séropositifs. Bien que la plupart des gays nont pas lintention de prendre des risques, ils se retrouvent souvent dans des situations où lopportunité davoir un rapport non protégé se présente à eux. Le willingness désigne la propension dun individu à se laisser influencer pour avoir un rapport non protégé si loccasion se présente.
Dans ces situations, la prise de risque est déterminée par des facteurs psychologiques qui renvoient à des besoins profonds comme ceux liés à la sexualité ou la recherche dun mieux-être psychologique. Parmi ces situations, sont citées celles de létat amoureux (32%), dêtre sexuellement très excité (20%), dêtre en présence dun partenaire très attractif (17%), dêtre en état débriété (15%), dêtre déprimé (13%). Chez les sujets séronégatifs, le willingness explique une part plus grande des prises de risque que lintentionnalité. Chez les séropositifs, ces deux mécanismes coexistent avec une légère prééminence de lintentionnalité.
En conclusion, bien que la plupart des gays déclarent ne pas avoir lintention de prendre des risques, ils se retrouvent souvent en situation où lopportunité davoir des rapports non protégés se présente à eux. La prévention ne peut donc se contenter de remobiliser les gays face au safe sex, sans effectuer un travail de fonds sur loptimisme face aux nouveaux traitements, les normes de tolérance du groupe face aux rapports non protégés, les besoins sexuels des individus, et les situations de forte excitation sexuelle qui rendent les personnes plus vulnérables face au risque de rapports non protégés.
QUESTIONS DE LA SALLE
DR FRANCIS LALLEMAND, MEDECIN À LHOPITAL SAINT-ANTOINE - Comment expliquez-vous la proportion de 8% de patients séropositifs ayant répondu à cette étude ?
PHILIPPE ADAM - Cette enquête nétait pas ciblée "prévention sida" mais davantage "sexualité chez les homosexuels", ce qui peut expliquer que moins de séropositifs ont été motivés pour répondre à lenquête. Lobjectif était de recruter des personnes avec un sex drive élevé et de voir quels étaient les problèmes en termes de prévention et de besoins de prévention pour cette population spécifique.
DR PIERRE DEMOOR, MÉDECIN A LHOPITAL BICHAT - Concernant létude VESPA, la longueur du questionnaire a-t-elle constitué ou non, un biais de recrutement en faveur des demandeurs demploi, par rapport aux patients actifs, compte tenu du temps nécessaire pour le remplir ?
MARIE-ANGE SCHILTZ - Effectivement, il existe un petit biais de recrutement à ce niveau-là. A linverse, les patients homosexuels ont davantage répondu, car plus concernés par le sujet de létude. Dans les analyses, nous avons réalisé ce quon appelle un redressement et une pondération, de façon à corriger ces biais.
EMMANUEL CHATEAU, MEMBRE DE LA COMMISSION PREVENTION DACT UP-PARIS - Jai été surpris dans létude VESPA de la place que donnent des répondants à la charge virale indétectable pour expliquer leurs comportements de non-protection. Cela mérite de linformation spécifique, car il y a là un vrai malentendu. Concernant létude "Testez votre sex drive", je voudrais savoir quand vous nous présenterez les données européennes sur lensemble des pays où cette étude a été menée ?
PHILIPPE ADAM - Les résultats sur la France et les Pays-Bas sont identiques. Les données brésiliennes sont en cours de publication et nous serons bientôt en mesure de vous présenter les chiffres internationaux.
FRANCE LERT - Quelle est lindépendance entre les critères comme lintentionnalité et la willingness et est-ce vraiment si différent ? Les variables que vous évoquez dans cette étude sur le sex drive sont-elles à mettre au même niveau ?
PHILIPPE ADAM - Les construits quon utilise dans cette étude sont vraiment indépendants et renvoient à des dimensions différentes. Cest pourquoi nous les avons gardés dans le modèle final. Il ny a pas non plus de problèmes psychométriques sur nos échelles, car elles sont largement utilisées et validées, en particulier dans les populations hétérosexuelles. Nous avons simplement dû faire un travail de revalidation des échelles pour les adapter à la population homosexuelle. Il y a peut-être dautres méthodes statistiques pour ce type denquête, mais celle utilisée dans notre étude ne présente pas de problèmes méthodologiques.
DR NICOLE ATHEA, CRIPS - Cette différence de comportements observés dans votre enquête entre les séropositifs et les séronégatifs tient-elle au fait quon est séropositif parce quon a plus de comportements à risque ou est-ce parce que lon devient séropositif quon sautorise à avoir ces comportements à risque car on na plus rien à perdre ?
PHILIPPE ADAM - Ces deux éléments jouent vraiment, ce qui explique les taux relativement élevés de comportements à risque chez les séropositifs par rapport aux séronégatifs.
DR PIERRE DEMOOR
MEDECIN AU CDAG DE BICHAT
"LA CLINIQUE DE LA CONTAMINATION : PRÉSENTATION DE NOUVEAUX CAS DE CONTAMINATION"
On ne peut pas se retenir de respirer, de salimenter et dexprimer sa sexualité. Les patients que nous recevons dans notre centre font une démarche active de dépistage. Nous leur avons proposé un questionnaire ciblé sur leurs comportements sexuels. Lapparition de nouveaux antirétroviraux efficaces a beaucoup modifié le suivi des patients porteurs du VIH et a modifié des projets de vie qui ont été à nouveau possibles à construire. Mais, ces progrès thérapeutiques ont amené aussi des changements dans le comportement des patients, conduisant à lapparition de ce quon pourrait appeler "une nouvelle clinique des contaminations". Un grand nombre de patients qui viennent se faire dépister, en particulier les homosexuels, ont été contaminés de façon récente depuis moins de six mois, ce qui nous interroge sur lefficacité des messages de prévention que nous délivrons tous les jours, à loccasion de ces dépistages. Lévolution de ces nouvelles contaminations est représentée aujourdhui, dans le milieu hétérosexuel, majoritairement par la population migrante, en particulier dAfrique subsaharienne. Pour un quart des cas, elle concerne la population homosexuelle. Cent mille patients sont aujourdhui séropositifs en France et, parmi les homosexuels, 10% sont séropositifs.
Une patiente originaire du Mali vient régulièrement depuis deux ans pour faire un dépistage du VIH. Elle est très anxieuse car son mari refuse le préservatif et ne veut pas faire de test. Elle a décidé un jour de refuser tout rapport quelle considérait comme imposé par son mari, sans vraiment y parvenir. Son test de dépistage est revenu un jour positif et son mari la accusée de lavoir contaminé. Cette observation pose la question des comportements des personnes qui connaissent la réalité de linfection, les modes de contamination, les moyens de prévention mais qui, pour des questions culturelles et de domination, sont néanmoins contaminées.
Un autre patient séropositif, contaminé par son partenaire de couple, a été confronté à la maladie puis au décès de son compagnon. Il a évoqué ensuite lidée quil était content de faire vivre le "cadeau" du virus que lui avait fait son compagnon défunt, comme un enfant quil aurait reçu.
Ces observations témoignent des dimensions psychologiques intervenant dans la prise de risque, parfois revendiquée. Lintérêt récent de la société, par le biais du juridique, pour ces comportements sexuels à lorigine de contaminations est quelque chose qui peut modifier les représentations attachées à la sexualité en général et à celle des homosexuels en particulier.DR SERGE HEFEZ
PSYCHIATRE, PSYCHANALYSTE, RESPONSABLE DESPAS
"LES ENJEUX PSYCHIQUES DE LA PRISE DE RISQUE ET DE LA TRANSMISSION"
Il existe une polysémie de la prise de risque à la fois psychique, sociale, groupale, cognitive et morale qui parfois se potentialisent pour aboutir au passage à lacte. Cette part dinexplicable pour les observateurs lest aussi, bien souvent, pour les sujets eux-mêmes. Tristan a appris sa contamination par le VIH, le VHC et la syphilis. Il a 23 ans et est "monté à Paris", en quittant sa famille et sa petite ville de province pour vivre pleinement son destin homosexuel. Il se confronte au milieu festif homosexuel parisien, à la consommation effrénée de sexe, de produits stimulants. Progressivement, sa détermination préventive sémousse. Quand je le rencontre, il saccuse, il se mortifère, il vitupère contre ses aînés inconséquents qui lont entraîné, malgré lui, dans lunivers de la maladie. Il veut désormais quitter son travail de serveur et retourner dans sa petite ville de province auprès de sa mère qui est bien seule. Peu à peu, Tristan se livre et évoque sa naissance, qui succède à la mort dune soeur à lâge de dix-huit mois, dont sa mère ne sest toujours pas remise. A tous les deux, ils forment un couple fusionnel, en lutte commune contre la dépression maternelle. Il connaît une phase de dépression à ladolescence, au cours de laquelle il rencontre un psy qui lui parle de cette identification à cette soeur morte. Cette dimension inconsciente va oeuvrer en souterrain dans les choix de vie de Tristan avec dautres facteurs plus conscients qui interviennent lors de passages à lacte.
Le déni est un mécanisme complexe qui fait quon sait et quon ne sait pas à la fois, ou quon sait tout en faisant comme si on ne savait pas. Ce déni peut exister à titre individuel ou à léchelle dun groupe. Quand on entre dans un groupe, lexcitation groupale peut faire perdre ses propres frontières. On devient un moi groupal indifférencié. Lexcitation elle-même provoque, sur le plan cognitif, des courts-circuits et fait quon se retrouve dans une situation dignorance, que lexcitation soit générée par des produits ou lexcitation sexuelle elle-même. La lutte pour la prévention doit prendre en compte tous ces niveaux de compréhension, les connaissances, la fierté du groupe homosexuel dans leurs mécanismes didentification, la dimension inconsciente des comportements qui peut être abordée par la multiplication des lieux découte individuelle.
QUESTIONS DE LA SALLE
DANIELLE MESSAGER - Quelle interprétation peut-on faire de la charge virale dun patient et quelles questions sont posées à ce sujet ?
DR PIERRE DEMOOR - Les patients connaissent cette notion de charge virale mais confondent "être séronégatif" avec "je nai plus de virus car la charge virale est devenue indétectable". Certains se rassurent en disant, "cest moins grave, jai une charge virale indétectable" et ils interprètent comme cela les arrangent.
DR FRANCIS LALLEMAND - Quand la charge virale est vraiment indétectable dans le compartiment plasmatique depuis un certain temps, le risque de contamination est de toutes les façons moins grand que si la charge virale était élevée. Mais le risque nest pas nul pour autant, car il reste du virus dans le compartiment spermatique.
PHILIPPE RUSIN - Le discours des séropositifs entendu dans les centres de dépistage anonyme et gratuit est souvent "je nai plus grand-chose à perdre" qui est lune des explications des rapports non protégés dans ce groupe à risque. Leur tient-on aussi un discours sur les sur-contaminations, les co-infections comme lhépatite C et la syphilis qui réduisent lespérance de vie des personnes séropositives ? Ce message peut-il être entendu ?
DR PIERRE DEMOOR - Dans notre centre de dépistage de Bichat, les patients réclament eux-mêmes, très souvent, le test de dépistage de la syphilis grâce à linformation qui est en train de circuler sur cette maladie sexuellement transmissible. Ce qui est parfois moins connu, cest le risque de primo-infection lié à lhépatite C que lon voit de plus en plus fréquemment, en particulier lors de pratiques qualifiées de hard, par exemple en présence de piercing et de "prince Albert" susceptibles de provoquer des saignements.
RENE-PAUL LERATON, SEXOLOGUE, COORDINATEUR DE LA LIGNE AZUR/SIDA INFO SERVICE - Lentrée dans la sexualité est souvent très directe pour les jeunes homosexuels garçons. Dans la fierté homosexuelle, lhistoire du groupe joue un rôle important quil sagisse de la déportation des homos pendant la guerre, puis le début de lépidémie de sida dans les années 1980 avec la peur, le désespoir, la maladie et les compagnons qui disparaissent. Nous, les aînés, nous sommes extrêmement silencieux sur cette période-là et ce silence peut expliquer la perte de distance par rapport à la réalité de lépidémie chez certains jeunes gays.
GILLES BELTRAND, ACTEUR DE PRÉVENTION, ASSOCIATION ANGEL 91 - Quels sont les liens entre dépression et prise de risque pour les sujets homosexuels ? Il me semble que ces liens sont plus étroits quil ne paraît dans votre étude sur le sex drive.
PHILIPPE ADAM - Effectivement, il existe des liens étroits entre dépression et prise de risque, mais surtout sur certains segments de populations étudiées, comme les homosexuels séropositifs et les sujets jeunes.
DR SERGE HEFEZ - La notion même de dépression pose question car elle peut être repérable, soit sur des tests, soit sur des items cliniques et elle est alors médicalement "soignable". Mais, un certain nombre daffects dépressifs animent des sujets alors même quils lignorent et quils sont dans des passages à lacte pour éviter de se confronter à ces affects. Parmi ces passages à lacte, il y en a qui sont des équivalents suicidaires.DR FRANCIS LALLEMAND
MEDECIN, HOPITAL SAINT-ANTOINE
"LES RETENTISSEMENTS DES TRAITEMENTS SUR LA SEXUALITE MASCULINE"
Il existe une forte prévalence des dysfonctions sexuelles chez les hommes homosexuels sous antirétroviraux, entre 30 et 60% des sujets, comme le montrent plusieurs études sur cette population. Les données sont beaucoup plus pauvres pour les femmes sous traitement. Ces dysfonctions sexuelles ont une incidence sur lobservance, la prévention et la relation à lautre. Elles prennent la forme de troubles de la libido, de lérection et de léjaculation. Ces troubles sont plus marqués à des stades plus avancés de la maladie et peuvent être alors rapportés à un état général dégradé, à limmunodépression, à une baisse de la testostérone, à des atteintes neurologiques ou à des difficultés psychologiques.
Les antirétroviraux ont été aussi mis en cause dans la prévalence de ces troubles puisque selon une étude, seuls 20% des sujets souffraient de dysfonctions sexuelles avant lannonce de la séropositivité, 35% dentre eux en souffraient après lannonce de la séropositivité et environ 60% en souffrent sous traitement antirétroviral. Mais dautres études donnent des résultats différents. Il ny a donc aucun argument formel pour dire que les traitements ont un effet direct sur les dysfonctions sexuelles. Elles pourraient, en revanche, être rapportées indirectement au traitement, car la prise quotidienne des médicaments reste un rappel de la séropositivité et induirait des effets secondaires néfastes à la vie sexuelle. Il reste que ces retentissements posent des questions sur la capacité des soignants à aborder la sexualité et les difficultés sexuelles de leur patient. Car, améliorer la qualité de vie sexuelle de ces sujets, cest améliorer la qualité de vie tout court, par un impact sur la relation aux autres, lestime de soi et la satisfaction personnelle.DR NICOLE ATHEA
GYNECOLOGUE
"LA SEXUALITE DES FEMMES SEROPOSITIVES"
La question de la prévention et de la contamination des partenaires en consultation sest très peu posée dans le suivi de femmes séropositives. Les médecins ont sur cette problématique une véritable responsabilité quils nont pas toujours assumée. La féminisation de lépidémie de sida, les progrès thérapeutiques réalisés depuis lavènement des antiprotéases, la possibilité denvisager une grossesse plus sereinement du fait dun risque de transmission materno-foetal très faible ont constitué des événements majeurs dans lévolution de lépidémie pour les femmes. La séropositivité est désormais envisagée comme une maladie au long cours avec une exigence plus grande en terme de qualité de vie, en particulier concernant la sexualité de ces femmes.
Comment nous, médecins, pouvons-nous aider ces patientes à mener leur vie de femmes tout en les sensibilisant à leur responsabilité vis-à-vis de leurs partenaires et du risque de possible contamination ? Pour répondre à cette question, il faut dabord souligner la diversité des milieux socioculturels de ces femmes qui va jouer un rôle majeur dans leur vécu de la maladie, dans la parole possible ou impossible sur la séropositivité et enfin, sur la négociation ou non de stratégies de prévention avec leurs partenaires. Les femmes dorigine subsaharienne constituent la majorité des femmes séropositives vues en consultation. La vulnérabilité des femmes migrantes tient à leur dépendance socio-économique mais aussi aux représentations de la séropositivité des femmes dans la population africaine qui rend difficile pour une femme le fait dassumer la séropositivité. Elles craignent dêtre rejetées du foyer et privées des enfants.
La prise en charge de la sexualité des femmes séropositives ne peut pas se calquer sur celle des homosexuels séropositifs car les comportements sexuels sont très différents, notamment en termes de nombre de partenaires et denjeux de la sexualité. Elles réagissent souvent par un évitement de la sexualité du fait de la peur de contaminer lautre. Lannonce dune séropositivité à son partenaire doit se faire au cas par cas pour ces femmes dont la culpabilité est déjà très grande et qui craignent la violence du partenaire à lénoncé de ce diagnostic. Si lannonce est acceptée, la protection par un préservatif permettra de poursuivre une sexualité au sein du couple dans le temps. Mais ces femmes sont parfois confrontées au déni de leur partenaire qui impose des rapports non protégés ce qui réactive chez la femme la peur de contaminer. Lapprentissage du port du préservatif féminin peut alors être une réponse à ce problème, mais la contrainte au long cours nest pas toujours tenable, dautant que les femmes ont aussi parfois lenvie doublier quelles sont séropositives et de vivre comme les autres. Enfin, quand le désir de grossesse est présent dans ces couples, même si les solutions dauto-insémination sont très simples, beaucoup de couples en passent par la méthode naturelle, malgré la prise de risque. Cest pourquoi, face à un désir de grossesse, il faut anticiper la demande en expliquant les solutions les plus faciles et les plus sûres pour envisager cette grossesse.
QUESTIONS DE LA SALLE
RENE-PAUL LERATON - Je suis daccord avec le Dr Lallemand sur la nécessité daborder la question de la sexualité avec les patients séropositifs. Si le médecin ne se sent pas à laise avec ce sujet, il doit ladresser à quelquun de compétent. Deux de mes patients homosexuels séropositifs sous traitement nont pas de problèmes de libido mais des problèmes dérection. Les médicaments antirétroviraux nont-ils pas quand même un impact sur la circulation sanguine et, en particulier, au niveau de lirrigation de la verge ?
DR FRANCIS LALLEMAND - Une des meilleures façons de distinguer une dysfonction érectile psychogène dune dysfonction érectile dorigine organique, cest de constater sil y a des érections matinales spontanées. Si les médicaments étaient en cause, celles-ci ne seraient plus présentes, ce qui nest pas le cas la plupart du temps. En revanche, sil ny pas du tout dérection matinale ou nocturne, il faut faire un bilan avec, en particulier, un doppler pénien.
DANIELLE MESSAGER - Dr Athéa, pour les femmes séropositives que vous suivez, si leur partenaire refuse de mettre un préservatif, acceptent-ils mieux le port du préservatif féminin de leur compagne ?
DR NICOLE ATHEA -Oui, le plus souvent le partenaire accepte le préservatif féminin. Ce sont les femmes qui, selon mon expérience, ont du mal à mettre ce préservatif sur le long cours car il leur rappelle leur statut de personnes séropositives.