Janvier 2006
60ème RENCONTRE DU CRIPS
ILE-DE-FRANCE
ACCÈS À LA SANTÉ DES
ÉTRANGERS
PRÉVENTION, ACCÈS AUX SOINS, CONDITIONS DE VIE ET DE
SÉJOUR
TABLE RONDE 2
ACCÈS AUX SOINS ET PRISE EN CHARGE
MÉDICALE
SYLVANA SINIZEYE
ACT UP-PARIS
Aujourdhui on assiste à une augmentation des problèmes daccès aux soins pour les étrangers et notamment en matière douverture des droits pour lAME : les soins sont souvent pris en charge directement par lhôpital sans que les droits ne soient ouverts.
Ce type de prise en charge est incompatible avec le suivi nécessaire pour une pathologie lourde. Venue en France pour une mission de travail, je suis tombée malade et jai été hospitalisée. Lors de mon séjour à lhôpital, le service de recouvrement ne cessait de passer pour savoir comment jallais régler les factures puisque je ne bénéficiais pas de lAME. A ma sortie, malgré le besoin de soins intensifs, je navais pas droit à la consultation chez un médecin de ville mais à lhôpital et sur rendez-vous et, entre deux, jétais toujours souffrante. Je bénéficiais gratuitement des antirétroviraux, mais je devais payer les médicaments pour lutter contre les infections opportunistes. Au bout de trois mois de présence en France sest posée la question AME ou couverture médicale universelle (CMU) ? Les informations étaient contradictoires. Une assistante sociale ma demandée dapporter mes feuilles de paie restées au Burundi pour pouvoir cotiser à la CMU alors que jétais déjà en France, malade et sans ressources. Peu après, jai eu la CMU en urgence. Quen est-il de toutes les personnes qui ne peuvent être prises en charge par un hôpital car leur problème de santé est jugé moins prioritaire ? En labsence de droits ouverts, de nombreuses personnes attendent pour se rendre à lhôpital, mettant ainsi leur santé en danger ce qui nécessite des soins plus lourds et plus coûteux. La seule solution reste louverture de la CMU pour tous et donc aussi pour les sans-papiers.
OLIVIER BOUCHAUD
INFECTIOLOGUE CLINICIEN, HÔPITAL AVICENNE, AGENCE NATIONALE DE RECHERCHES SUR LE SIDA (ANRS)
Deux points dimportance particulière sont à souligner : la prise en charge tardive et ladaptation de la prise en charge aux migrants. Pour cela, il faut prendre en compte les interactions entre différents problèmes. Problème alimentaire - la prise dun traitement nécessite trois repas par jour, ce qui nest pas toujours possible. Problème de logement - il faut disposer dun réfrigérateur pour conserver les médicaments. Problème de communication, aussi bien linguistique que "culturelle". Il faut rappeler la nécessité du respect absolu du secret, aussi bien lors des visites que par téléphone. Se pose, par exemple, la question du stockage et de la prise discrète des antirétroviraux lorsquon ne dispose que dun réfrigérateur partagé et que les repas sont communautaires. Même chose pour la gestion des effets secondaires qui posent de gros problèmes au quotidien. Il faut également tenir compte des contraintes économiques et financières : adapter les horaires des consultations, tenir compte du coût des transports, adapter les traitements selon quils sont pris avec ou sans repas. Les contraintes sont également linguistiques, le respect du secret interdit dentrer en contact avec un patient en recourant à la famille, au conjoint, à la communauté. Le recours à Inter services migrants, service téléphonique performant et gratuit, permet deffectuer les annonces de séropositivité dans une pièce fermée en prenant le temps nécessaire à ladhésion au traitement et au suivi des patients. Les ordonnances sont accompagnées de visuels qui permettent didentifier les boîtes et comprimés nécessaires au traitement afin que les patients puissent facilement les repérer. Il est très important de disposer de structures dobservance dans un service hospitalier, cela fonctionne très bien en Afrique depuis dix ans et la France est très en retard sur ce point. Enfin, lisolement affectif dans lequel se trouvent les migrants, le désir et limportance du retour au pays quand ils vont mieux - ne serait-ce que pour montrer que tout va bien - nécessitent de proposer et daider à préparer des voyages thérapeutiques dune durée de trois mois. La Sécurité sociale devrait sadapter, or cest de plus en plus difficile. Les patients doivent maintenant aller faire viser leur autorisation de délivrance des traitements pour trois mois et, depuis septembre, il semble que la durée soit limitée à deux mois. En ce qui concerne lANRS, un groupe de travail transversal sur les migrants a été mis en place ainsi que des essais et cohortes. Létude Vihvo va essayer de mettre en évidence les difficultés que les migrants peuvent avoir à prendre leur traitement lorsquils repartent en vacances dans leur pays dorigine.
ARNAUD VEÏSSE
DIRECTEUR DU COMITÉ MÉDICAL POUR LES EXILÉS (COMEDE)
Cest une fois de plus la culture du système de santé qui est à interroger et non la culture des migrants. Le parcours dune personne dont jassure le suivi au Comede cumule les difficultés daccès aux soins et de prise en charge médicale que rencontrent les migrants. M. S., Malien, découvre son diabète en février 2002 à loccasion dun coma diabétique. Il obtient une carte de séjour temporaire dun an en octobre 2002, en raison de lexceptionnelle gravité de sa maladie. Il trouve du travail et voit ses droits à la Sécurité sociale de nouveau ouverts. Le renouvellement de la carte de séjour, accepté en 2003, est refusé en 2004. M. S. perd son emploi et poursuit son traitement avec lAME. Un recours est adressé à la préfecture et au médecin, nouveau refus. Un recours contentieux est déposé auprès du tribunal administratif, qui sera jugé dans deux ans. M. S. a appris, il y a deux semaines, le refus de son AME. Combien de sans-papiers se trouvent dans cette situation ? Le ministère de lIntérieur estime leur nombre entre 200000 et 400000, or ils ne sont que 146000 bénéficiaires de lAME au premier semestre 2005. On peut donc estimer que ce sont entre 100000 et 200000 personnes qui sont exclues des soins, sauf à prétendre quils sont "trop riches pour bénéficier de lAME" comme on la récemment entendu. Comment en est-on arrivés là ? Rappel des trois temps qui ont conduit à la stigmatisation et à lexclusion des sans-papiers. En 1992-1993 a lieu la réforme de laide médicale, cest la première fois quest inscrite dans la loi la possibilité pour toute personne démunie et résidant en France de recevoir des soins. En mai 1993, la loi Pasqua introduit pour la première fois la notion de séjour régulier pour bénéficier de la Sécurité sociale, ce qui en exclut les sans-papiers. En 1997, création des Permanences daccès aux soins de santé (Pass) pour tout le monde dans lhôpital public, ce qui permet de soigner toute personne résidant en France, démunie et dépourvue de droits à une protection maladie. En 1998, exclusion des sans-papiers de la CMU et exposition de ces personnes au vu de tous puisquelles sont seules bénéficiaires de cette aide médicale à part. En 2002-2003, on assiste à la suppression programmée de laide médicale résiduelle en trois tentatives. Décembre 2002, création dun ticket modérateur : indignation des professionnels de santé et des associations et suspension de la publication du décret. Mai 2003, diffusion dun projet de circulaire dapplication de laide médicale avec dix-neuf pages de recommandations transformant de fait les agents de la Sécurité sociale en inspecteurs des Finances (7 pages sur le calcul des ressources des sans-papiers) et en inspecteurs de police (10 pages sur lappréciation du critère de résidence en France). Indignation des professionnels de santé et des associations, critiques de la Cnam et suspension de la diffusion de cette circulaire. Enfin, la loi de finances rectificative de décembre 2003 a supprimé la procédure dadmission immédiate à laide médicale quand la situation lexige, procédure qui reste maintenue pour la CMU complémentaire, et a imposé un délai de résidence préalable de trois mois pour pouvoir bénéficier de lAME. De nombreux étrangers en séjour régulier ont aussi vu leur situation daccès aux soins se dégrader au cours des deux dernières années, dans un climat de suspicion encouragé par des déclarations politiques dangereuses. La nouvelle réglementation sur les procédures dasile à garanties diminuées conduit de nombreux demandeurs à se retrouver dépourvus de titres de séjour sans que lOffice français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) ait statué sur leur demande, doù une réelle difficulté dans la continuité des soins. Pour les plus démunis et face aux carences des Pass, la continuité des soins nest possible quen cas de protection maladie avec dispense davance des frais, cest-à-dire une complémentaire CMU ou AME. Sans protection complémentaire, la règle est linterruption des soins, soit immédiate, soit consécutive à la réception de la facture de lhôpital. Lorsque les malades essaient de consulter un médecin avant que laggravation de leur état de santé ne les conduise aux urgences, la suppression de ladmission immédiate rend le médecin impuissant à délivrer les soins nécessaires avant davoir instruit le dossier, ce qui prend plusieurs semaines. Dans tous les cas, ils se retrouvent donc aux urgences de lhôpital. Au-delà des dégâts humains engendrés par ces réformes, leurs conséquences plus globales sont dangereuses sur le plan de la santé publique et contre-productives sur le plan économique. La restriction de laccès précoce et préventif au système de soins entraîne des dépenses lourdes en termes dhospitalisation et de traitement des complications pour les maladies chroniques. Ces conséquences sont également pénibles pour les agents de la Caisse nationale dassurance maladie (Cnam), confrontés à des tâches habituellement dévolues à la police, et qui ignorent la signification des multiples documents de séjour précaires délivrés par les préfectures souvent en dépit de la réglementation. Pénible aussi pour les services des urgences hospitalières qui sont sollicités pour délivrer des "certificats durgence préalables à toute décision dhospitalisation pour les patients insolvables". Quelles sont les perspectives ? Dans lintérêt de la santé publique et sur le plan économique, la solution la plus responsable est à la fois la plus éthique et la plus simple : il sagit de rattraper loccasion manquée de 1999 en créant une couverture médicale véritablement universelle, cest-à-dire sur le critère de résidence en France. Lautre solution consisterait en une fuite en avant qui renforce la figure du sans-papiers bouc émissaire. La trame est fournie par le rapport demandé à lInspection générale des affaires sociales (Igas) en 2003 en vue de limiter laccès des sans-papiers à lAME - et qui a déjà servi à la suppression de la procédure dadmission immédiate en décembre 2003. Les deux dernières suggestions de ce rapport nont pas à ce jour été reprises par le gouvernement, mais sont intéressantes à citer. Lune consiste à considérer "la situation particulière des bénéficiaires de lAME qui justifient un panier de soins différent, les prestations prises en charge seraient alors une partie du cadre défini pour les assurés sociaux", soit une médecine à deux vitesses. Lautre, plus dangereuse encore, précise : "des formes spécifiques dencadrement daccès aux soins de ville pourraient être mises en oeuvre pour les bénéficiaires de lAME. Dans cette hypothèse, chaque bénéficiaire sabonnerait auprès dun médecin, dun pharmacien, dun centre de santé ou dautres professionnels prescrits." Ce qui serait pire encore.
MARIE-CLAIRE DAVEU
CONSEILLÈRE AUPRÈS DU MINISTRE DE LA SANTÉ
Pour le gouvernement, lAME reste un sujet majeur qui doit répondre à un double objectif, humanitaire et sanitaire. Le public ciblé est celui des personnes en situation irrégulière sur le territoire français ou déboutées du droit dasile et les ayants droit des deux catégories précitées. Deux amendements rectificatifs à la loi de finances 2002-2003 ont souhaité recentrer ce dispositif sur les personnes cibles et éviter tout abus ou tout risque de dérive pour des personnes qui ne correspondraient pas à ce public que nous cherchons à protéger. Le législateur a prévu que les personnes faisant une demande dAME devaient attester de leur identité et de celle de leurs ayants droit, de leurs conditions de résidence sur le territoire depuis trois mois et souscrire aux conditions de ressources sur les douze derniers mois. Les deux décrets dapplication publiés le 29 juin dernier ont pour objectif de préciser les documents à fournir pour bénéficier de lAME. Dans un objectif de sécurisation du système qui bénéficiera également au demandeur, notamment dans le cadre de laccès aux soins en ville, a été introduite la notion de mise en place dun titre sécurisé avec photo. Ceci non pas pour stigmatiser mais, afin de sortir du climat de suspicion que lon rencontre parfois, pour homogénéiser ce qui se passe sur le territoire et éviter les falsifications. La circulaire dapplication élaborée lété dernier avec lavis des associations a été signée début octobre, son objectif est déviter toute interruption dans la continuité des soins. Le délai dinstruction de la demande sera inférieur ou égal à un mois. Pour quil ny ait pas de non-prise en charge des soins, la circulaire « soins urgents » parue au mois de mars 2005 permet de prendre en charge à lhôpital, de façon immédiate, toute personne (sans condition de résidence) présentant une pathologie comme le sida. Les droits à lAME prendront effet le jour du dépôt de la demande, il y a donc un effet rétroactif. Si le certificat de naissance, rédigé en dialecte, nest pas compréhensible par les agents de la Cnam, il sera possible soit de procéder à une traduction, soit de produire une "attestation de la connaissance de lidentité". Encore une fois, le ministre a voulu faire preuve douverture, cest pourquoi la justification de lidentité pourra être délivrée par une association, un médecin, ce qui facilitera les démarches pour les personnes de bonne foi ne pouvant plus aujourdhui fournir de trace de leur identité. Dès la publication de la circulaire, un groupe de professionnels sera constitué pour identifier les difficultés qui se posent sur le terrain et y remédier.
QUESTIONS DE LA SALLE
REDHA SADKI, COMITÉ MAGHREB AFRIQUE DES FAMILLES POUR SURVIVRE AU SIDA - Comment justifiez-vous votre acharnement sur les pauvres et les malades, est-ce un crime ? Avoir recours à un tuteur médical est une façon dinfantiliser les migrants.
MARIE-CLAIRE DAVEU - Toute personne en difficulté qui est dépistée est prise en charge par la circulaire "soins urgents", cest le cas pour les grossesses par exemple. Sil y a dysfonctionnement, faites-le nous savoir. Nous avons besoin dune gestion rigoureuse. Cest le nombre infime de personnes ayant abusé du système qui a engendré cette polémique. Si le système est carré, fiable, reconnu par tous, il ny aura plus de tentation den abuser.
UN PARTICIPANT - Question à Olivier Bouchaud. Quen est-il du secret absolu dans le cas où lun des deux membres dun couple est contaminé ?
OLIVIER BOUCHAUD - Cest un énorme problème en effet. On constate dans ces couples une tendance à se séparer, la peur dêtre abandonné peut donc conduire au risque de ne pas mentionner sa séropositivité.
BRIGITTE SIMONNOT, MDM - Quen est-il des Roumains, Bulgares, et des populations Rom qui sont victimes de discrimination dans leurs pays ?
MARIE-CLAIRE DAVEU - Ils entrent dans le cadre de lAME. Le maintien de lAME sera dautant plus effectif si elle est inscrite dans la loi de finances.
DOROTHÉE DUMAY, CHARGÉE DE PRÉVENTION MIGRANTS, AIDES ILE-DE-FRANCE - Reste le problème de la justification des ressources.
MARIE-CLAIRE DAVEU - Sur la question des ressources, la circulaire du décret dapplication précise quune déclaration sur lhonneur peut, en dernier recours, être acceptée. Il va de soi que le travail au noir nest pas ce que le ministère promeut.
ARNAUD VEÏSSE - Il sagit malheureusement dun traitement symptomatique et non des causes. Il ne faut pas oublier que les bénéficiaires de lAME subissent souvent des refus de soins en ville par les professionnels de santé. A quand une CMU vraiment universelle ?
MARIE-CLAIRE DAVEU - Le titre sécurisé facilitera la prise en charge par un médecin de ville. Le sujet de la CMU nest pas à lordre du jour.
DANIELLE MESSAGER, FRANCE INTER - Sylvana, où en êtes-vous de votre prise en charge ?
SYLVANA SINIYEZE - Jai la CMU, je consulte à lhôpital et jai un médecin de ville ce qui est très important pour les pathologies lourdes.