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Mars 2006

61ème RENCONTRE DU CRIPS ILE-DE-FRANCE
HOMESEXUALITE ET SIDA EN EUROPE

      

DONNÉES ÉPIDÉMIOLOGIQUES ET ANALYSE DES COMPORTEMENTS

 

ISABELLE DEVAUX
ÉPIDEMIOLOGISTE, EURO HIV
Rappelons que le programme Euro HIV existe depuis 1984, et concerne la surveillance épidémiologique du VIH et du sida dans les 52 pays de la région Europe de l’OMS. Euro HIV est un centre collaborateur OMS et Onusida. Anciennement dénommé Centre européen de surveillance du sida, il a été transféré à l’Institut national de veille sanitaire (InVS) en 1999 avec recueil systématique de données. Ce programme va être intégré au Centre de surveillance des maladies européen.
Le processus de déclaration des cas de VIH et de sida se fait en trois étapes : VIH, sida, décès (chiffres non disponibles pour l’Espagne et l’Italie). Trois grandes régions ont été définies : Europe de l’Ouest, du Centre, de l’Est. En ce qui concerne le VIH, l’Est présente, pour les années 2000-2001, un pic très remarquable tandis que l’Ouest est en augmentation depuis 2001. Le pic constaté à l’Ouest en 1994 décroît à partir de 1997 grâce à l’apparition des traitements antirétroviraux. L’Est connaît une forte augmentation des cas de sida depuis 2001-2002, correspondant au pic VIH constaté en 2000.
Le croisement entre les déclarations d’infections par le VIH nouvellement diagnostiquées, classées par groupe de transmission (hétérosexuels, homo-bisexuels, usagers de drogues intraveineuses, risques non déclarés), et les études de prévalence plus ponctuelles permettent d’affiner et d’actualiser la vision que nous avons de l’épidémie. Pour l’Ouest, on observe une diminution du nombre de cas de sida parmi les homo-bisexuels depuis les années quatre-vingt-dix et une stabilisation aux alentours de 2000, mais une augmentation des infections par le VIH dans ce même groupe. Le Centre et l’Est, en revanche, ne comptent que peu de cas déclarés parmi les homo-bisexuels, sans que l’on puisse définir s’il existe un problème d’accès au dépistage, de communication, ou s’il s’agit d’un sujet "tabou".

 

CAROLINE SEMAILLE
MÉDECIN DE SANTÉ PUBLIQUE, INVS (INSTITUT DE VEILLE SANITAIRE)
Cette présentation, inspirée d’un travail initié par Michael Bochow, a pour objectif de décrypter les comportements à risque parmi les homosexuels en Europe de l’Ouest. Entre 2002 et 2004, de nombreuses enquêtes ont été menées, souvent par le biais de l’internet, sur les comportements à risque parmi les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) d’Europe de l’Ouest. Ces enquêtes sont pérennes, elles ont lieu tous les deux ou trois ans, et il est intéressant de noter que l’utilisation de l’internet a permis de toucher des populations plus jeunes que celles qui sont contactées par d’autres moyens. Malgré la difficulté à mettre en oeuvre des comparaisons, due à la diversité des modes d’administration, des lieux d’investigation, de la formulation des questions et de l’antériorité de l’enquête selon les différents pays, des tendances similaires sont constatées. Les enquêtes menées en Allemagne, au Royaume-Uni, en Suisse et en France, entre 2003 et 2004, font apparaître un vieillissement de la population des répondants (entre 33 et 35 ans) et une situation sociale plutôt aisée. Le multipartenariat est très largement répandu (46% en Allemagne, 74% en France), même si la majorité déclare vivre une relation stable (68% en France). Le recours au test de dépistage au cours de la vie est très important en Suisse et en France. En matière de prévalence déclarée du VIH, il existe de légères différences entre les pays (13% en France, 12% en Allemagne, 11% au Royaume-Uni).
La pratique de la pénétration anale est très répandue, à 93% en France avec un partenaire stable et à 90% avec les partenaires occasionnels (les pourcentages sont moins importants au Royaume-Uni avec les partenaires occasionnels). Vis-à-vis de la non-protection de la pénétration anale, deux types d’indicateurs ont émergé : l’un centré sur l’usage ou non du préservatif, l’autre sur les rapports anaux non-protégés entre deux personnes au statut sérologique différent ou inconnu, que les partenaires soient stables ou occasionnels.
La proportion d’usage systématique du préservatif est différente selon les pays (34% en France contre 57% au Royaume Uni pour 2004). Le second indicateur, qui porte sur les contacts à risque, laisse apparaître de fortes disparités selon les pays (13% en Suisse, 30% en Allemagne, 37% en France, 45% au Royaume-Uni).
Malgré les difficultés à faire des comparaisons au niveau européen, des tendances semblables se dégagent : vieillissement des répondants et prises de risque en hausse en Europe de l’Ouest (particulièrement en France entre 2000 et 2004).

 

QUESTIONS

CHRISTOPHE MARTET - En dépit du manque de données pour les pays d’Europe de l’Est, pour l’Espagne et pour l’Italie, peut-on bénéficier d’indicateurs de tendances ?
ISABELLE DEVAUX - C’est toute l’utilité des enquêtes de prévalence, même si elles portent sur des populations ciblées ou des lieux particuliers (cliniques de soins pour les IST). Pour l’Europe de l’Est, il existe un réel manque d’informations.
DIDIER LESTRADE - Il est nécessaire de rappeler la prévalence initiale du VIH chez les homosexuels dans les pays dont on parle. Les gays en Allemagne et au Royaume-Uni prennent un peu les mêmes risques, mais la prévalence n’y a pas la même importance.
CAROLINE SEMAILLE - En effet, la prévalence ne peut pas refléter la dynamique de l’épidémie d’où l’importance d’arriver à estimer un jour une incidence (surtout dans des groupes à risque comme les homosexuels).
ISABELLE DEVAUX - Si la prévalence est un outil important, il reste limité car peu dynamique. L’incidence est tout aussi importante.
MICHAEL BOCHOW, SOCIOLOGUE (ALLEMAGNE) - Je tiens à préciser que depuis les années quatre-vingt-dix, on trouve dans nos enquêtes chez les gays à peu près 10% de séropositifs parmi les personnes testées au VIH. Ce chiffre est souvent confondu avec la prévalence réelle de la population homo-bisexuelle en Allemagne. Or, si on regarde les informations assez fiables dont nous disposons sur le nombre de personnes vivant avec le VIH en Allemagne (qui a été près de 33000 personnes en 2004), et si on déduit un tiers de non-homosexuels, on arrive au chiffre d’environ 22000 personnes homo-bisexuelles qui ont le VIH. Le nombre d’homo-bisexuels est estimé à un million de personnes en Allemagne. Même si on réduit ce chiffre à 800000 personnes, et qu’on le confronte aux 22000 personnes homo-bisexuelles infectées qui sont enregistrées, la prévalence du VIH dans le groupe des homo-bisexuels est totalement différent ; c’est à peu près un tiers du chiffre de 10% dont Euro HIV continue à faire état, ce qui donne une fausse idée de la situation épidémiologique en Allemagne.
AROLINE SEMAILLE - C’est en effet toute la difficulté de faire des comparaisons européennes. Le manque d’harmonisation en termes de prévalence implique d’être attentif aux notes dans les rapports sur Euro HIV. Il est d’autant plus nécessaire de trouver des indicateurs communs aux différents pays que ces données sont reprises.
DIDIER LESTRADE - Des chiffres diffusés au début du mois d’octobre, font apparaître une augmentation de 20% des nouvelles contaminations en Allemagne en un semestre. Bien que le système de remontées d’informations soit différent selon les pays, qu’en est-il en France ?
CAROLINE SEMAILLE - Il s’agit non pas d’une augmentation de 20% des nouvelles contaminations mais des cas de sida. En ce qui concerne la France, la proportion des nouvelles contaminations parmi les personnes qui découvrent leur séropositivité est de 25%, ce chiffre reflète en partie une incidence mais également des pratiques de dépistage.
MICHAEL BOCHOW - Ce ne sont pas forcément de nouvelles contaminations mais des contaminations anciennes nouvellement dépistées. L’Allemagne comme le Royaume-Uni comptent deux fois moins de cas d’infection que la France. Attention donc au cadre de références qu’on utilise, à la façon de communiquer, et à un certain alarmisme en Allemagne. Il est nécessaire de développer la prévention face à des pratiques à risque qui augmentent partout en Europe.
UN PARTICIPANT - Que savons nous des coinfections VIH avec la syphilis, l’hépatite C chez les homosexuels ?
CAROLINE SEMAILLE - En ce qui concerne la coinfection VIH-VHC, nous avons observé des cas d’hépatite C aiguës chez les homosexuels, liés à des pratiques sanglantes ou liés à des infections sexuellement transmissibles concomitantes (du fait des lésions inflammatoires ulcérées). En France, pour l’année 2004, 80% des cas de syphilis concernent des homosexuels, et 50% d’entre eux sont séropositifs. Autre coinfection, le VIH et la lymphogranulomatose vénérienne rectale (LGV) ou maladie de Nicolas Favre, dont la transmission continue. On constate une augmentation des gonocoques en 2004, et - à partir des enquêtes type Presse gay - une augmentation des IST chez les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes et chez ceux qui sont séropositifs depuis 2000. La majorité des nouveaux cas de sida ne concerne pas les homosexuels mais les hétérosexuels migrants.
ANTONIO UGIDOS, CRIPS - Que trouveriez-vous pertinent en termes de messages de prévention, au vu des chiffres que vous nous avez communiqués ?
CAROLINE SEMAILLE - Il est toujours difficile de renouveler les messages de prévention. Il faudrait travailler de façon spécifique avec les personnes séropositives et sensibiliser les cliniciens, même s’il est difficile de parler de sexualité au cours de la consultation. Notre principal souci est l’action en direction des jeunes homosexuels. Quelle démarche adopter avec eux ? Comment les atteindre ? D’autant qu’il est difficile de les cibler dans nos enquêtes car il faut déjà se définir comme gay pour répondre aux enquêtes que nous menons.
ANTONIO UGIDOS, CRIPS - Je crois qu’il faut aider au repérage et sensibiliser les jeunes homosexuels aux risques spécifiques qu’ils encourent.

 

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