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Mars 2006

61ème RENCONTRE DU CRIPS ILE-DE-FRANCE
HOMESEXUALITE ET SIDA EN EUROPE

      

LES MOUVEMENTS GAYS EN EUROPE

 

PIERRE-OLIVIER DE BUSSCHER
ADJOINT AU DIRECTEUR, SIDA INFO SERVICE (FRANCE)
Les années cinquante et soixante en France ont été marquées par Arcadie, un mouvement soft et intégrationniste. Au début des années soixante-dix s’organisent le Front homosexuel d’action révolutionnaire (Fhar) et les Gouines rouges, mouvements contestataires éphémères proches de l’extrême gauche. Dès 1975, le mouvement contestataire s’essouffle et son éclatement donne naissance au Groupement de libération des homosexuels (GLH). Le rassemblement s’organise alors autour du Comités d’urgence antirépression homosexuelle (Cuarh), nous sommes en mai 1981 et l’arrivée de la gauche au pouvoir change la donne. Les principales revendications sont satisfaites : dépénalisation de l’âge légal du consentement (jusqu’alors fixé à 15 ans pour les hétérosexuels et à 18 ans pour les homosexuels) et fin des contrôles "de routine" effectués par la police dans les établissements gays. On assiste alors à une croissance exponentielle de la scène commerciale, d’un tissu associatif de convivialité et à un déclin rapide du mouvement revendicatif. En juin 1981, le Center for Disease Control and Prevention d’Atlanta (CDC) rend publique l’observation d’une nouvelle maladie qui sera appelée sida en 1982. Le champ associatif se mobilise et, en 1983, naît Vaincre le sida (VLS). 1984 voit la création de l’association Aides qui se construit autour de la maladie et de sa problématique, 1988 celle du Santé et plaisir gay (SPG), 1989 celle de Act up-Paris. C’est également en 1989 que l’État entre en jeu avec la création de l’Agence française de lutte contre le sida (AFLS). En 1996, la nouvelle donne thérapeutique modifie les enjeux et conditionne de nouvelles demandes (Cuc, CVS, Cus ou Pacs*, homoparentalité, lutte contre l’homophobie et les discriminations). Les priorités dans la lutte contre le sida se déplacent alors vers la transformation du contexte de vie des personnes atteintes, l’observance et les traitements, la précarisation de l’épidémie ainsi que vers les populations migrantes d’Afrique subsahariennes qui sont massivement touchées. Aujourd’hui, et en dépit d’initiatives notables (AG des pédés, Etats généraux de 2001, ateliers de Aides, Act up, Sida info service aux Universités d’été euroméditerranéennes des homosexualités), la tendance est à la démobilisation par rapport à la lutte contre le sida. Remarquons en effet l’absence quasi-totale des associations communautaires dans les débats et les actions menées face aux nouveaux enjeux de l’épidémie : reprise de l’épidémie, bareback, séro-triage... S’agit-il pour autant d’un divorce consommé entre mouvement gay et lutte contre le sida ? La distanciation vis-à-vis des associations, le manque de renouvellement des acteurs en charge de la prévention pose la question du public jeune, peu impliqué dans les structures existantes. À terme, risque d’apparaître une distance sociale et générationnelle face aux réalités actuelles de la vie des gays.

*Cuc : Contrat d’union civile
Cus : Contrat d’union sociale
CVS : Contrat de vie sociale
Pacs : Pacte civil de solidarité

 

MICHAEL BOCHOW
SOCIOLOGUE (ALEMAGNE)
Entre 1950 et 1970, 50000 personnes ont été condamnées pour délit d’homosexualité dans une Allemagne puritaine, encore majoritairement dirigée par les mêmes juges, enseignants et cadres supérieurs qui avaient soutenu le régime nazi. Une autre spécificité de l’Allemagne du Chancelier Adenauer est la participation active du groupe de presse Springer - alors en situation de quasi-monopole à Francfort et Berlin ouest - dans la répression et l’intimidation des mouvements contestataires, systématiquement taxés de "communistes". Cette situation particulière - et le désir de régler des comptes avec la génération des parents et des grands-parents qui s’étaient peu ou pas opposés au nazisme - explique l’explosion ultérieure du mouvement étudiant, à partir de 1967. Les mouvements de libération des femmes et les mouvements radicaux de gauche, par leurs attaques répétées contre le vieil ordre patriarcal, ont permis aux mentalités d’évoluer et favorisé l’émergence d’un mouvement gay revendiquant l’égalité des droits. L’arrivée au pouvoir du Chancelier social-démocrate Willy Brandt modifie la donne politique et ouvre la voie à une Allemagne moderne et démocratique. Des groupes éphémères naissent puis disparaissent, mais peu à peu se crée un tissu associatif dont quelques vestiges subsistent encore comme le Schwulenzentrum (Centre gay) à Berlin.
Entre 1983 et 1984, le sida était considéré comme un problème spécifiquement américain, pourtant la Deutsche AIDS-Hilfe (DAH), première association de lutte contre le sida fondée par des yuppies avant l’heure, date de 1983. À la fin des années quatre-vingt, la DAH regroupait quatre-vingt associations régionales de lutte contre le sida.
Les années quatre-vingt-dix sont marquées par la création d’une structure fédérale en charge des actions de prévention du sida auprès de la population, tandis que les structures régionales de la DAH étaient dédiées aux groupes à risque. Ce changement des mentalités est venu de l’intérieur, grâce à la prise de conscience effectuée lors de leurs études, à la fin des années soixante, par les futures élites. La politique de prévention du sida mise en place en Suisse a influé sur la situation en Allemagne, toujours prompte à adopter les modèles helvétiques. Les villes de Berlin, Cologne et Francfort bénéficient aujourd’hui, au sein de la police, d’un service destiné aux homosexuels qui lutte également contre les discriminations. Des associations gays existent dans la police et dans l’armée, comme dans d’autres milieux professionnels (psychologues, enseignants, médecins). Beaucoup reste à faire, mais un succès certain est dû aux activistes dans le domaine de la lutte contre le sida.

 

ROMAN DUDNIK
CHEF DE PROJET, AIDS FOUNDATION EAST-WEST (RUSSIE)
Jusqu’en 1993, l’homosexualité était un crime en Russie, puni de cinq ans d’emprisonnement. Le sida a d’abord concerné les gays, puis les toxicomanes, les chiffres officiels font état de 20000 personnes séropositives. En l’absence de données épidémiologiques fiables - et considérant que beaucoup de patients n’abordent pas ce sujet avec leur médecin - on estime le nombre de personnes séropositives entre 600000 et 1 million. La négation de ce problème de santé publique concerne aussi bien le gouvernement que les ONG et la communauté elle-même. Le président Poutine a récemment affirmé que si le sida était un problème en Russie, il ne s’agissait toutefois pas d’une épidémie. Les bars, discothèques, saunas et autres lieux de rencontre destinés aux homosexuels ne sont pas pourvus de préservatifs. La ville de Moscou, qui compte vingt millions d’habitants, ne dispose que d’un seul centre dédié au VIH/sida. La situation est donc dramatique, nous avons dans ce domaine quinze ans de retard sur l’Europe de l’Ouest. Les ONG devraient s’adapter à notre situation. Il est nécessaire de construire une communauté gay qui soit en mesure de se prendre en charge, d’influencer l’opinion publique, de renforcer les liens avec nos partenaires européens, d’accueillir et de répartir les dons financiers et les aides diverses.

 

ALBERTO MARTIN-PÉREZ
COORDINATEUR DU DÉPARTEMENT SANTÉ, COGAM (ESPAGNE)
La première génération de militants homosexuels au discours marxiste et utopiste a vu le jour à Madrid et en Catalogne entre 1970 et 1985. Les associations demandaient alors l’abolition de la loi sur le "danger social" - adoptée sous l’ère Franco - qui pénalisait, entre autres, l’homosexualité ; des centres de "redressement" avaient d’ailleurs été créés. Au cours de cette période, cent deux personnes ont été jugées dans la seule ville de Madrid. L’abolition de cette loi et la destruction des fichiers n’a eu lieu qu’en 1980 (la Constitution espagnole date de 1975) et marque un déclin du militantisme. Au début des années quatre-vingt, la lutte pour le droit à la contraception a été portée par les associations homosexuelles au sein desquelles les femmes, pourtant peu nombreuses, étaient extrêmement actives. C’est en 1982 que le sida apparaît en Espagne. Les mouvements gays, lesbiens, bisexuels et transexuels s’opposent alors à la politique de dépistage, par peur d’une stigmatisation des homosexuels.
La période 1985-2005 voit l’émergence d’une deuxième génération de militants homosexuels dans un contexte social plus favorable au débat sur les problèmes de société. Des actions sont alors menées contre toute forme de discrimination (logement, mariage civil, travail) et particulièrement vis-à-vis des lesbiennes - moins bien acceptées que les gays - plusieurs d’entre elles ayant été poursuivies en justice pour s’être embrassées en public. A partir des années quatre-vingt-dix, la lutte contre le sida est devenue une priorité pour les associations. Les premières campagnes de prévention menées dénonçaient le manque d’organisation et l’inefficacité des autorités sanitaires. Le discours homosexuel, alors devenu plus technique, a contribué à améliorer les services fournis, l’obtention de subventions publiques, et a permis de rapprocher la communauté des personnes contaminées et/ou adoptant un comportement à risque. Parallèlement, on assistait à l’émergence d’une scène commerciale gay et aux premiers coming out de personnalités du monde politique.
En conclusion, les gays n’ont vu leurs droits reconnus que très récemment en Espagne (1994 au Pays Basque, 1998 en Catalogne). Toutefois, l’homophobie n’a pas disparu et les forces conservatrices sont encore bien présentes même si, depuis 2005, le mariage civil est accessible aux gays et aux lesbiennes.

 

MARK SERGEANT
CHARGÉ DE PROGRAMME AUPRÈS DES PUBLICS GAYS, LESBIENS ET BISEXUELS, SENSOA
(CENTRE FLAMAND SANTÉ SEXUELLE ET VIH) (BELGIQUE)
J’aborderai ici les défis à relever en matière de prévention du VIH et des IST dans la partie flamande de la Belgique. L’association Sensoa s’investit dans le domaine de la santé sexuelle, elle est ouverte à tous (hétérosexuels, homosexuels, bisexuels ou transexuels, femmes ou hommes). L’ensemble des associations gays et lesbiennes travaillant en Flandres est regroupé au niveau régional par une structure dénommée Holebifederatie, qui peut donc s’exprimer d’une seule voix. Cela a été très important dans la lutte pour l’égalité des droits et nous a permis une meilleure représentation dans le monde politique et dans les médias. La situation est un peu différente dans la partie francophone de la Belgique où les organisations sont moins nombreuses et moins organisées. Il est intéressant de noter que le terme de Holebi (homo, lesbienne, bi) est systématiquement employé en Flandres - et surtout parmi les jeunes - où il a remplacé celui d’homosexualité, perçu comme moins positif.
Les études montrent que 60% des hommes ayant une relation sexuelle avec d’autres hommes déclarent n’avoir que des rapports sexuels protégés, même si le nombre de rapports non protégés augmente. Je souhaite rappeler que si le sida est un des problèmes rencontrés par les homosexuels, ce n’est pas le seul. Le taux de mortalité dû au suicide est plus élevé que celui qui est dû au sida, il me semble important de hiérarchiser les problèmes. Avec l’arrivée des thérapies, les personnes séropositives et celles qui sont atteintes du sida sont moins visibles. Les personnes touchées n’en parlent pas et sont victimes de discriminations au sein même de la communauté. Cette banalisation d’un VIH/sida devenu invisible est un véritable défi pour la prévention, et pas seulement pour les associations. La responsabilité des patrons d’établissements gays est lourde dans ce domaine. La réalité du terrain est aussi que la plupart des gays n’ont pas en permanence de préservatifs sur eux, on doit donc pouvoir en disposer dans les lieux de rencontre. Il faut également savoir qu’un grand nombre de gays ne se font pas dépister si les services de santé ne sont pas suffisamment ouverts à l’égard des homosexuels. L’enjeu pour nous est donc d’améliorer l’accès aux services de santé et l’accueil qu’on y reçoit. Les études soulignent qu’une large majorité des homosexuels désire avoir un partenaire stable et, dans le même temps, que les partenaires occasionnels sont nombreux. Cette double dynamique devrait être intégrée à notre discours et sous-tendre nos actions unitaires.
Enfin, il me semble absolument nécessaire de cibler la prévention sur des groupes spécifiques. Les dernières recherches montrent que 50% des séropositifs ont des rapports sexuels non protégés, que 40% des cas de syphilis chez les hommes touchent les homosexuels. L’assistance sociopsychologique est une stratégie qui fonctionne. Les rapports sexuels non protégés sont souvent liés à des problèmes de dépression, de faible estime de soi, il faut donc travailler avec des psychologues. Enfin, les jeunes qui entrent dans la communauté homosexuelle doivent bénéficier d’informations fiables et le safe sex doit devenir naturel pour eux. Une étude néerlandaise a souligné qu’un homosexuel sur quatre déclare avoir eu sa première expérience sexuelle sous la contrainte, une femme sur trois en ce qui concerne les lesbiennes. La responsabilité des adultes dans ce processus est patente, tout comme l’est celle de l’école dans l’établissement du respect, de la tolérance et dans la construction des modes de relation à l’autre. Il nous faut donc mener des actions de sensibilisation, au sein même de la communauté, pour lutter contre ce type de pratiques.

 

QUESTIONS

CHRISTOPHE MARTET - Ces associations mènent-elles des actions de prévention en commun au niveau européen ?
MICHAEL BOCHOW - A l’automne 2004, une conférence européenne a eu lieu aux Pays-Bas, mais il n’existe pas d’infrastructure pérenne et opérationnelle à ce niveau, et il est donc important de renforcer les structures nationales de chacun des Etats. Il semble en effet difficile, dans ce domaine, de parler d’une seule voix, du Portugal à la Pologne, de la Suède à la Sicile.
DIDIER LESTRADE - Existe-t-il des oppositions, des affrontements entre les associations, à l’image de celles qui existent sur des questions de fond et de choix de société, entre Aides et Act up en France par exemple ?
MARK SERGEANT - Pas de débat à l’heure actuelle en Belgique sur le barebacking par exemple, mais nous devrions l’avoir.
MICHAEL BOCHOW - Je souhaite faire trois remarques. D’abord, le point de départ de la prévention en Allemagne est le suivant : que peut-on faire pour enrayer le processus inévitable d’érosion du safe sex ? C’est très différent de ce que j’entends par ailleurs. Ensuite, nous considérons en Allemagne que le phénomène du barebacking a été monté en épingle, et pour nous, d’autres problèmes plus urgents doivent être résolus. Enfin, depuis quinze ans, les études montrent que ce ne sont pas les jeunes qui prennent le plus de risques, nombre d’entre eux n’ayant pas encore de rapports anaux. Le principal groupe à risque est celui des 30-45 ans qui subissent le phénomène décrit sous le terme de "Aids fatigue" ("fatigue de la prévention"). L’autre problème est ce qu’on appelle les "protections imaginaires" qui existent surtout dans le couple et que nous nommons en Allemagne "facteur de risque de l’amour" : il s’agit de la tendance des couples à ne plus vérifier leur statut sérologique.
IVAN DIOUKAREV, UNIVERSITÉ DE NOVOSIBIRSK (RUSSIE) - Existe-t-il des stratégies efficaces d’information auprès des jeunes ? Les campagnes de prévention doivent-elles être différentes selon qu’elles s’adressent à des hétérosexuels ou à des homosexuels ?
MARK SERGEANT - Il est plus facile d’agir sur l’information que sur les comportements. Nous délivrons des informations succinctes mais fiables et pertinentes, ciblées sur des situations particulières. Trop d’information ne sert à rien.
MICHAEL BOCHOW - Pour prévenir les jeunes d’une éventuelle contamination, la création de structures dans lesquelles ils peuvent assumer leur homosexualité me semble nécessaire.
PIERRE-OLIVIER DE BUSSCHER - L’apprentissage de soi et de l’autre par rapport à une sexualité, quelle qu’elle soit, me semble être le noeud du problème. C’est en tout cas ce que nous percevons dans les questions adressées à Sida info service.
UN PARTICIPANT - N’y a-t-il pas une confusion terminologique organisée entre HSH, gays et homos ? Que deviennent les pédés ?
MICHAEL BOCHOW - L’agence fédérale allemande qui s’adresse à la population générale utilise le terme de HSH. En effet, les Turcs en Allemagne, les Beurs en France ne se définissent pas comme « pédés" ou "homos" mais comme des "hommes ordinaires" à qui il arrive de jouer avec d’autres hommes. Si on veut que la prévention rencontre son public, il faut en tenir compte.
MARK SERGEANT - L’association Sensoa a fait fusionner différents groupes (gay, prévention sida, séropositifs, contraception...), ce qui nous permet d’optimiser nos moyens, d’assurer une meilleure diffusion de l’information et donc d’augmenter l’impact de nos actions.

 

ROLAND PEREZ
ANIMATEUR, JOURNALISTE À EUROPE 1
Comment sont menées les actions de prévention en France, en Espagne, en Suisse ? Tel sera notre sujet. Mais tout d’abord, Didier Lestrade, fondateur d’Act up, va nous parler de responsabilité.

 

DIDIER LESTRADE
Je ne parlerai aujourd’hui que de bareback, l’un des points les plus noirs de l’histoire de cette épidémie depuis vingt-cinq ans. Je partirai d’un constat d’échec pour envisager ensuite ses conséquences en termes de responsabilité personnelle ou commune.

 LE CONSTAT D’ECHEC
Constat d’échec car la compétition associative - accentuée par des dogmes différents - et les enjeux de pouvoir contribuent, depuis dix ans, à l’effritement du consensus communautaire face au VIH/sida. En France comme ailleurs, le non-jugement est à la base des principes de la prévention, mais, avec l’évolution du sida, ce concept de tolérance entraîne un laisser-aller dans les responsabilités de chacun. La situation de blocage tient aussi au manque d’évolution de concepts historiques comme celui de responsabilité partagée. Dans un contexte de prises de risques assumées chez les gays, le concept de responsabilité partagée ne servirait-il finalement qu’à légitimer des pratiques qui détruisent la confiance entre partenaires sexuels ? On assiste également, dans le milieu associatif, à une sorte de valorisation de la stigmatisation. Comment se fait-il qu’il y ait dans les études et les comportements une "identité séropo" qui serait perçue comme valorisante, ou en tout cas assez pour ne plus effrayer ? La politique de réduction des risques, qui depuis six ans n’avance pas, revient sous l’appellation de "santé gay". Nous avons parlé de la dépendance aux substances psychoactives dans la communauté gay, facteur qui facilite la prise de risque. Développer des études sur ce sujet permettrait de se confronter au problème et de le combattre plutôt que de l’excuser. L’arrivée du "Crystal", on l’a vu aux Etats-Unis, va renforcer ces prises de risque qui ont atteint un niveau sans précédent. Les directeurs de clubs et d’établissements gays ne veulent pas aborder le sujet. Le retard sur l’évaluation du bareback pose également question : les études sur les prises de risque portent sur des données vieilles de cinq ans, qu’en est-il réellement sur le terrain aujourd’hui ? Étudier les motivations des barebackers est certainement utile, pourquoi ne pas étudier également les motivations des séronégatifs ou des séropositifs qui, depuis quinze ans, continuent à se protéger ? Une logique de l’exemple pourrait servir de levier pour l’éducation à la prévention, comme on l’a vu au début de l’épidémie. Autre chose grave : les associations de loisirs de séropositifs ne parlent pas de sida. Pourquoi ? On peut craindre une défaillance de la surveillance épidémiologique en France ; face aux chiffres britanniques, allemands, pourquoi les chiffres ne sont-ils pas proportionnels ici ? Médecins et cliniciens devraient intervenir publiquement sur la reprise de l’épidémie, que font-ils ? Enfin, le Conseil national du sida devait rendre un rapport l’an dernier sur la reprise de l’épidémie chez les gays, où est-il ?

LES CONSEQUENCES EN TERMES DE RESPONSABILITE
Une petite partie de la communauté doit-elle prendre le pas sur la majorité qui se protège (60%) ? Doit-on renoncer à la prévention et accepter 7000 contaminations par an ? Doit-on se laisser déborder par une minorité de barebackers qui pompent les subventions et monopolisent le discours ? Peut-on accéder à l’homoparentalité si nous sommes incapables de prouver que nous savons prendre nos responsabilités ? Devenir séropositif en 2005 est un échec de chacun, mais c’est aussi un échec de groupe. On échoue alors que jamais nous n’en avons su autant sur le sida. La "fatigue de la prévention" n’évacue pas la culpabilité. Paradoxe actuel : la communauté qui a le plus bénéficié de recherches, de travaux, décide de ne pas utiliser le préservatif. Qu’est-ce que cela représente par rapport aux pays où les traitements ne sont pas disponibles ? Par rapport à d’autres maladies qui n’ont pas bénéficié d’autant de moyens ? Comment revendiquer de nouveaux droits si nous ne sommes pas civiquement responsables ?
Les jeunes récemment contaminés en ont assez de ce discours, et nous sommes là face à un problème de génération. Mais a-t-on réellement envie d’accueillir ces jeunes dans les structures existantes ? Les dirigeants d’associations telles Aides, Act up, Sidaction, que nous supplions depuis des années d’aborder les questions qui fâchent, ne sont même pas présents aujourd’hui. Si le manque de responsabilités est au sommet de la pyramide, comment relayer nos constats et interrogations vers la base pour la mobiliser ? Le gouvernement et les médias ont été patients, si nous ne sommes pas capables d’obtenir un consensus, les politiques vont, tout simplement, nous laisser tomber.

 

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