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Mars 2006

61ème RENCONTRE DU CRIPS ILE-DE-FRANCE
HOMESEXUALITE ET SIDA EN EUROPE

      

PRÉVENTION DU VIH ET MOUVEMENT COMMUNAUTAIRE

 

BRUCE MAC ARTHUR
RÉFÉRENT PUBLICS CIBLÉS, PIN’AIDES/AIDES PARIS (FRANCE)
Pin’ Aides travaille en Ile-de-France selon quatre axes principaux : les lieux de consommation sexuelle (bars, saunas), les lieux de drague extérieurs (les Tuileries), la prostitution (Porte Dauphine) dont la population - souvent migrante - est de plus en plus fragilisée par les lois sur l’immigration, sur internet enfin, à travers une série d’interventions sur des sites gays. Dans les années quatre-vingt, Aides comptait environ 1500 volontaires, contre 450 environ aujourd’hui, la proximité n’est donc pas la même. Nous avons mis sur pied une charte de responsabilité des établissements gays, mais nous restons vigilants dans son application effective. Nous sommes présents sur internet qui est un lieu de drague en pleine expansion, mais qui renforce l’isolement et la ghettoïsation. Il est en effet plus facile de dévoiler son statut sérologique sur un site de bareback, avant de négocier une rencontre, que d’être en face de quelqu’un qui vous tournera le dos dès que l’on mentionnera sa séropositivité. Comment briser un silence de plus en plus lourd ? Comment combattre un ennemi invisible qui n’est pas reconnu comme un véritable fléau ? La presse ne parle du sida que deux fois par an, autour du 1er décembre et juste avant les vacances d’été. Qu’en dit-on ? On va évoquer le vaccin - en oubliant le mot de thérapeutique - ou parler des problèmes d’accès aux soins dans certains pays, en oubliant de parler des difficultés qu’on rencontre ici à réintégrer le monde du travail après une période de soins. J’en ai assez des instances qui déclarent le sida Grande cause nationale et qui soutiennent la loi Sarkozy ; assez de constater que le statut sérologique est souvent dissimulé par peur du rejet ; qu’il faut dix-huit mois ou plus encore pour accéder aux soins et, peut-être, un jour, réintégrer la communauté, la famille, le monde du travail ou pour trouver un logement adapté. J’en ai assez que notre association ne soit pas perçue comme un espace de revitalisation pour la communauté gay ; assez de voir que dans notre groupe Pin’Aides, de plus en plus de femmes s’investissent dans la lutte contre le sida, ce que les gays ne sont pas capables de faire. Pourquoi ? Comment les motiver ?
A l’association Aides Ile-de-France, nous avons des vertus, de la douleur, de l’expérience, beaucoup de questions et pas de solutions. Les acteurs de terrain en France ont de nombreuses raisons d’être en colère.

 

SYLVAIN BROTHIER
CHARGÉ DE MISSION TOXICOMANIE, LE KIOSQUE INFOS SIDA TOXICOMANIE (FRANCE)
Le Kiosque organise deux fois par mois des tournées d’information, de prévention et d’écoute dans les bars et discothèques du quartier parisien du Marais, où nous disposons d’un lieu d’accueil et d’information. Nous avons mis en place une enquête sur l’usage d’alcool et de produits psychoactifs dans une cinquantaine de lieux de rencontre, hors les clubs. L’objectif de cette mission était d’évaluer si la consommation d’alcool, avec ou sans polyusage, entraîne une prise de risque sexuel. Les réponses laissaient à penser que non, mais en interrogeant les chefs d’établissements il est apparu que les consommateurs minoraient leurs réponses. Parmi les possibles déclencheurs de ces prises de risque, un élément important est le mal-être qui peut entraîner une forte consommation d’alcool et de produits psychoactifs, et donc des prises de risque sexuel. Nous organisons également, avec des spécialistes, des entretiens sur la sexualité pour tenter d’identifier les possibles déclencheurs - sur le plan affectif - de ces prises de risque, pour soi ou pour les autres. Le Kiosque a mis en place un dispositif de prise en charge pour les personnes atteintes par le VIH, un dispositif d’écoute pour les personnes non atteintes. Des groupes de parole pour les couples sérodifférents seront ouverts prochainement, ce qui répond à un besoin clairement exprimé. Nous travaillons avec la Mairie de Paris et un collectif interassociatif sur le développement d’un dispositif d’information de réduction des risques dans les discothèques et les lieux festifs, qu’il s’agisse ou non d’établissements gays.

 

MICHAEL HAÜSERMANN
COORDINATEUR DU PROJET SANTÉ GAIE, DIALOGAI (SUISSE)
L’association Dialogai, association de services pour la communauté homosexuelle masculine, existe depuis 1982. Son implication dans la lutte contre le sida en Suisse pendant vingt ans en fait l’équivalent de l’association Aides en France. Le projet Santé Gaie est né en 2000, époque où nous avons constaté une augmentation des prises de risque.
Souhaitant faire une véritable analyse des besoins en matière de santé chez les gays de Genève, nous nous sommes associés avec l’université de Zurich pour une recherche tant qualitative que quantitative et avons opté pour une étude comparative avec la population générale. Une enquête a donc été menée à 75% dans les lieux réels de rencontre gay et à 15% sur internet. Elle a été suivie par la mise en place d’un programme de groupes de parole, talk-shows et ateliers sur différents thèmes de santé prioritaires au vu des résultats. Nous tenons à souligner l’importance des facteurs de santé mentale chez les gays, nombreux sont ceux qui fréquentent des institutions psychiatriques. A la fin 2002, environ 20% des gays de Genève souffraient d’une dépression grave. En ce qui concerne le suicide, 18% ont fait une tentative au cours de leur vie (les chiffres sont bien inférieurs dans la population générale). La consommation élevée d’alcool et de drogue est patente, même si les usagers ne deviennent pas forcément toxico-dépendants. Près de 10% des hommes déclarent avoir subi des actes sexuels forcés ou un viol au cours de leur vie, dont 2% au cours des douze derniers mois. Santé Gaie a donc décidé de mener une campagne d’information et de sensibilisation des homosexuels sur les questions de santé mentale. Nos résultats montrent également que les gays sont plus touchés par différents problèmes de santé physique et confirment l’existence de liens entre santé mentale et santé physique. L’enquête rend également compte de lacunes dans la relation entre patients et professionnels de la santé, de problèmes de confiance et de communication. Nous avons développé des réseaux de thérapeutes et de services de santé gay-friendly, et créé des modules de sensibilisation à la vie homosexuelle et de formation à la santé gay dans les services concernés. Les homosexuels en Suisse représentent 0,5% de la population générale, on compte 10% de séropositifs dans la communauté gay, environ 15% à Genève et Zurich. A partir de l’an 2001, on constate une augmentation des tests positifs au VIH, en particulier parmi les hommes homosexuels. Rappelons qu’un jeune homosexuel a de cent à deux cents fois plus de risques de contracter le VIH qu’un jeune hétérosexuel. Au vu du taux relativement très élevé de séroprévalence VIH dans la population homosexuelle à Genève, du risque très élevé de transmission du VIH que présente le rapport anal réceptif, les hommes qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes sont une des populations les plus exposées à l’infection et à la transmission du VIH/sida en Suisse. On constate en outre, depuis la fin des années quatre-vingt-dix, une augmentation des infections sexuellement transmissibles, en particulier la syphilis, les gonorrhées, les infections à chlamydia et, tout récemment la LGV. L’ouverture d’un Checkpoint, centre de tests et conseils de qualité pour le VIH/sida et les IST à Genève, était donc d’autant plus nécessaire que près de la moitié des homosexuels testés pour le VIH n’ont reçu aucun conseil ni avant ni après le dépistage. Chaque consultation a lieu sur rendez-vous et dure environ une heure. Elle débute par un entretien de préconseil approfondi sur les pratiques sexuelles et les prises de risque, sur la base du questionnaire autogéré (environ 1/2 heure), qui est suivi, si nécessaire, par le dépistage proprement dit (environ 15 minutes pendant lesquelles le client retourne à la réception). Elle se termine par l’entretien de post-conseil visant l’adoption ou le maintien d’un comportement sexuel évitant les infections (environ 15 minutes). Dans le cas où le test est positif, nous prenons un nouveau rendez-vous pour confirmation une semaine plus tard.

 

QUESTIONS

ROLAND PEREZ - Après Londres, Amsterdam, Zurich, à quand une adaptation du Checkpoint en France ?
BRUCE MAC ARTHUR - Les délais actuels à Paris - de sept à dix jours - ont le mérite de nous permettre de réfléchir à nos pratiques.
DIDIER LESTRADE - Le test rapide existant dans la ville de New York a eu de réelles incidences sur la population afro-américaine. Pourquoi ne pas l’adopter ici ?
ANTONIO UGIDOS, CRIPS - L’utilisation de ce test rapide, accompagné d’une réelle qualité de conseil dans un centre spécifique devrait être envisagé en France pour favoriser l’accès au dépistage. Trop de personnes découvrent leur séropositivité au stade sida.
CLOTILDE GENON, CRIPS - Quelles sont les motivations des personnes qui viennent au Checkpoint ? Est-ce principalement pour un suivi après le résultat qu’il soit positif ou négatif ?
MICHAEL HÄUSERMANN - D’abord la rapidité, puis le fait que nous soyons gay-friendly. Un suivi est systématiquement proposé, nous orientons vers des thérapeutes ou vers des services de santé.

 

ALBERTO MARTIN-PEREZ
COORDINATEUR DU DÉPARTEMENT SANTÉ, COGAM (COLLECTIF DE LESBIENNES, GAYS, TRANSEXUELS ET BISEXUELS DE MADRID)
(ESPAGNE)
Je vous fournirai rapidement quelques données épidémiologiques avant d’aborder la question de la prévention. Les seules données chiffrées pour l’Espagne concernent les cas de sida, il n’existe pas de recueil de données sur le VIH. Selon un rapport publié en juin 2005, la plupart des cas de sida sont imputables à des rapports sexuels entre hommes. Lorsque nous parlons de HSH, nous parlons de 10% de la population des hommes, cela permet de mesurer l’impact. A Madrid environ 12% de HSH seraient séropositifs, ils seraient 24% à Barcelone. La ville de Madrid concentre à elle seule 25% des cas de sida. En 2004, les HSH représentaient 16,5% des cas de sida et les homosexuels identitaires, 21,5%. La majorité des autres cas concerne les toxicomanes (injecteurs). En septembre 2005, le ministère de la Santé a organisé la première conférence sur le sujet. Seules dix des dix-sept régions étaient représentées, à travers cinquante-sept associations et quatre structures gouvernementales. Depuis 2002, les compétences en matière de santé publique ont été transférées aux régions qui sont chargées de créer, coordonner, financer et piloter les orientations et les actions concernant la lutte contre le sida. Certaines régions comme celle de Madrid n’ont aucun plan stratégique, ce qui est scandaleux. Le ministère de la Santé est censé coordonner les actions régionales, surveiller la pandémie, lancer des campagnes nationales de prévention, financer des projets à l’échelle du territoire entier et soutenir les actions locales.
En 2005, 1603380 euros ont été alloués par le ministère aux associations pour la prévention et le contrôle des programmes de lutte contre le sida, dont 271500 euros seront dévolus à des actions ciblées en direction des HSH. A Madrid, seuls 305000 euros ont été débloqués pour la prévention, et le coût des interventions en direction des populations vulnérables est comparable à celui d’un appartement de taille moyenne en centre ville...
La prévention repose sur deux campagnes d’ampleur nationale, soutenues par le ministère de la Santé et relayées par les associations. Cuidate (littéralement : prends soin de toi), qui a pour objectif d’informer sur l’évolution de la pandémie, le statut sérologique, la prophylaxie des IST, utilise les supports papier et internet, fournit préservatifs et lubrifiants. La seconde campagne, créée par la FELGT (fédération nationale regroupant 32 associations de gays, lesbiennes et transexuels), s’adresse plus particulièrement aux jeunes. Les associations ont également développé quelques initiatives originales sur le terrain. En todas partes (littéralement : partout), créée il y a trois ans, porte sur la réduction des risques dans l’ensemble des lieux de rencontre gay de Madrid (une quarantaine d’établissements commerciaux et une dizaine de lieux de drague). Ce programme qui comprend des séances d’information et de sensibilisation dans les bars, saunas et discothèques, des tournées dans les lieux "chauds" de la capitale, des rencontres de coordination avec les autorités, est également l’occasion de distribuer du matériel de prévention et des documents. Des ateliers sur la santé gay, organisés en week-end par l’association Stop sida de Barcelone, ont également lieu à Madrid depuis 2004. Ils regroupent douze HSH de différents milieux, statuts sérologiques et âges, et leur permettent d’échanger sur des questions liées à leur sexualité spécifique. Ces ateliers ont été adaptés aux lesbiennes et donnent de bons résultats.
Des groupes de soutien émotionnel ont été créés par la Cogam. Les réunions hebdomadaires de Entender en Positivo (littéralement : s’entendre positivement), qui s’adresse depuis 1994 aux gays séropositifs, sont également ouvertes aux membres de leur famille et aux partenaires séronégatifs. Porque yo lo valgo (littéralement : parce que je le vaux bien) regroupe des hommes de différents statuts sérologiques autour de questions liées à la santé et au VIH. Ce type d’action semble efficace pour combattre la discrimination et l’invisibilité des séropositifs au sein même de la communauté. Par l’échange des expériences, il permet de développer un discours original sur la prévention qu’il est plus aisé de s’approprier de façon pérenne.
Des interventions sont également réalisées en direction de populations vulnérables : rencontres avec des prostitués, ateliers pour les gays sourds, groupes de soutien aux migrants d’Amérique du Sud. Il nous faut à l’avenir atteindre d’autres groupes minoritaires : couples en crise, personnes handicapées, gays âgés.
Les affiches de prévention que nous réalisons utilisent souvent le détournement publicitaire ou iconographique ; celles qui sont destinées aux migrants sont particulièrement explicites. Le site internet www.bakala.org, très fréquenté, est un outil précieux.

  

QUESTIONS

 ROLAND PEREZ - Le changement politique en Espagne a-t-il eu des répercussions sur la vie des homosexuels ?
ALBERTO MARTIN-PÉREZ - Principalement pour les jeunes, par l’intégration que permet le mariage.
UNE PARTICIPANTE - Un travail a-t-il été engagé sur la transmission du VIH chez les lesbiennes par les pratiques hard ou avec l’utilisation de godemichés ? Avez-vous également intégré la prévention des IST par des femmes ?
ALBERTO MARTIN-PÉREZ - Une première étude sur les lesbiennes a été menée, les résultats seront publiés début 2006.
THIERRY TROUSSIER - Je souhaitais rappeler que la France dispose de gros moyens financiers en matière de prévention du VIH/sida. La DGS (Direction générale de la santé) verse 600000 euros par an aux associations, l’Inpes (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé) leur en octroie 1400000. La démonstration de M. Martin-Pérez prouve que l’on peut faire du bon travail avec peu de moyens.

 

ANDREW ESPINOSA
EUROPEAN AIDS TREATENT GROUP (POLOGNE)
Ancien pilote de l’armée de l’air américaine, j’ai été traduit en cour martiale pour homosexualité, jugement cassé par la suite. Immigré en Pologne depuis 1994, j’y ai découvert ma séropositivité en 1997. Depuis le début de l’épidémie, tous les ministères, tous les niveaux du pouvoir ainsi que l’Eglise catholique sont impliqués dans la lutte contre le sida (les traitements sont d’ailleurs gratuits en Pologne). Des médecins, des dentistes ainsi que d’autres acteurs de la santé publique ont été formés, on ne compte maintenant que 600 nouveaux cas par an. Mais la situation des homosexuels a beaucoup changé depuis l’année 2004. Pendant la campagne électorale pour l’élection présidentielle, des homosexuels ont été attaqués, lapidés, et même abattus sur le trottoir devant des discothèques et des bars. Des slogans tels que "l’homosexualité est contre nature", "les homosexuels ne peuvent avoir de contacts avec les enfants" etc., ont été largement utilisés par la faction conservatrice maintenant au pouvoir. La veille de l’élection présidentielle une série d’attentats à la bombe, prétendument organisés par des gays, a eu lieu à Varsovie. Et le maire de Varsovie qui avait annulé le défilé de la Gay Pride en 2005 est aujourd’hui président de la République.

 

QUESTIONS 

FRÉDÉRIC ADAM-FOUCAULT, ACT UP-PARIS - Il faudrait également prendre en compte l’importance de la pornographie dans les conduites à risque. Personne n’en parle, or c’est souvent ainsi que les adolescents abordent la sexualité.
ALBERTO MARTIN-PÉREZ - C’est pour cette raison que nous avons réalisé un film pornographique valorisant l’usage du préservatif qui sera projeté dans les bars de Madrid et de Barcelone.

  

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