sommaire79

Août 2006

62ème RENCONTRE DU CRIPS ILE-DE-FRANCE
LES CHRETIENS ET LA SEXUALITE AU TEMPS DU SIDA

      

POUR ETRE AUTHENTIQUEMENT PARTENAIRES : L’ENERGIE DE LA DIFFERENCIATION

 

LYTTA BASSET
THÉOLOGIENNE, NEUCHÂTEL (SUISSE)

En quoi notre regard sur la sexualité a-t-il changé au cours des dernières décennies ? Depuis 1968 nous assistons à l’intégration de la sexualité dans la dimension de la personne humaine, sexualité vécue comme naturelle, souhaitable, bonne. Les parents s’immiscent beaucoup moins dans la sexualité de leurs enfants. On parle surtout des entraves à la sexualité dans les accompagnements. Pour moi, il n’y a pas de sexualité harmonieuse sans accord sur tous les plans, dans toutes les dimensions de l’être, des cœurs et des esprits.
Le sexe est ce qui nous sépare les hommes et les femmes : l’autre, même semblable, est séparé jusque dans le plaisir le plus partagé. L’Evangile nous invite à une radicale solitude devant Dieu et dans la Bible, afin que nous puissions répondre de nos actes devant Dieu, en tant que personne. On n’y constate pas de recours, pas d’adresse au couple mais à la personne, ce qui nous renvoie à la responsabilité : "Toi, suis-moi".
Ma communication parcourra les étapes suivantes : la coupure, le manque, le renoncement, le partenariat, l’intimité devenue possible.

La coupure est d’emblée, celle de la naissance, c’est un processus douloureux, nécessaire à la construction (Matthieu X, verset 34), qu’il s’agisse de naissance physique ou spirituelle. Christ est venu pour permettre une différenciation. C’est Dieu qui manie l’épée de manière différenciatrice pour lutter contre la fusion : il lui faut séparer père et fils, mère et fille, pour permettre un épanouissement ultérieur des relations de couple. La Genèse évoque d’ailleurs la "flamme de l’épée tournoyante" pour garder le chemin de "l’arbre de la vie", que l’on pourrait en fait traduire d’après l’hébreu par "l’arbre des vivants". Luc souligne : "Haïr son père, son frère, pour venir à moi" (Luc XIV, verset 26), c’est-à-dire ne minimisons pas cette haine qui fait partie de la relation, qui nous permet de nous différencier, même s’il ne s’agit que d’une étape transitoire.

Si je suis dans le manque d’autrui, je le désire. Si j’utilise cet autre pour pallier le manque, je perds le désir. C’est la signification symbolique de la côte d’Adam (Genèse II). "Il me manque une côte" devrait dire tout être humain : c’est-à-dire "je n’ai personne à mes côtés". Ce manque est constitutif de l’être humain. Même si un conjoint est présent, ontologiquement, il ne peut me combler en permanence. La peur d’être confronté au vide entraîne le besoin d’être rassuré et génère une relation de fusion-confusion, sur le plan sexuel cela donne des relations dévorantes. Abandonner mon conjoint à Dieu veut aussi dire abandonner mon conjoint à ce qu’il est profondément. L’attitude d’Eve dans le texte hébreu (Genèse III, verset 6) est clair : "Elle donne - aussi - à son homme - avec elle. Il mange." C’est dire qu’elle comble le manque en lui.

Renoncer à l’"autre" imaginaire : renoncer à l’autre tel qu’on souhaite qu’il soit, renoncer aussi à correspondre aux attentes de l’autre. Renoncer à projeter sur son conjoint ce qui pose problème, ce que l’on rejette de soi-même. Renoncer à dévorer, c’est-à-dire laisser à l’autre sa part de mystère sans exiger qu’il vous ressemble : "Il le regarda et il l’aima" (Marc). Renoncer à la connaissance absolue (l’arbre de la connaissance situé au centre du jardin d’Eden). Renoncer à dominer (Genèse III, verset 16) : mon altérité est irréductible, aucune violence - même sexuelle - n’en viendra à bout. La vulnérabilité assumée peut parfois toucher l’autre : "Un soi rappelé à la vulnérabilité de la condition mortelle peut recevoir de la faiblesse de l’ami plus qu’il ne lui donne en puisant dans ses propres réserves de force" (Paul Ricoeur in Soi-même comme un autre).

Le lien basé sur le partenariat d’être humain à être humain suppose une nécessaire coupure pour pouvoir exister. "Je vais créer pour lui un secours comme son co-répondant" (Genèse II, versets 18-19). Rappelons que la Genèse II a été écrite avant la Genèse I : dès l’origine, et avant d’être un partenaire sexuel, l’autre est d’abord un prochain, un être humain à part entière (Calvin, Lévinas). Partenariat et fidélité sont indissociables. La fidélité à l’autre peut également cacher une aliénation à soi-même, or il faut être fidèle à soi-même.

L’intimité : le lien dans la similitude ("Os de mes os, chair de ma chair"). J’ai intégré mes blessures, ma honte, je me suis différencié, je n’ai plus peur de l’autre, je peux accéder à un vrai partenariat. La communion de Jésus et de Marie-Madeleine est, pour moi, au-delà de l’amour physique ; il s’agit d’un amour d’amitié.

En conclusion, je voudrais souligner que tout chrétien a vocation à être seul (monos), y compris au sein d’un couple. Se tenir seul devant Dieu, c’est reconnaître la présence de Dieu dans la dimension la plus cachée de cet inconnu, de ce conjoint que je crois connaître. Le seul livre chrétien qui parle de sexualité, le Cantique des cantiques, le fait de façon poétique, soulignant ainsi la nécessité de laisser toujours à cette relation sa dimension de mystère.

 

QUESTIONS DE LA SALLE

UN PARTICIPANT - Vos références font appel à la psychologie, à l’expérience professionnelle et aux textes. Vous mettez les textes au service d’une certaine psychanalyse, une autre manière de subvertir les textes.
LYTTA BASSET - La psychanalyse m’a permis de "déparasiter" un certain nombre de choses, mais je travaille sur les textes.
UN PARTICIPANTE - Par expérience d’écoute, je ne crois pas à la reconstruction d’enfants abusés sexuellement par leurs parents.
LYTTA BASSET - Il faut du temps, du courage, mais c’est possible.
UN PARTICIPANT - "L’autre" en tant que tel s’applique également aux couples homosexuels.
JEAN-DIDIER VINCENT - Desiderare, en latin, veut dire manquer. On a parlé de sentiments, pas du plaisir partagé, de la sexualité.

 

 Suite...