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Août 2006

62ème RENCONTRE DU CRIPS ILE-DE-FRANCE
LES CHRETIENS ET LA SEXUALITE AU TEMPS DU SIDA

      

SEXUALITE, TRANSCENDANCE ET LAICITES

 

ERIC FASSIN
SOCIOLOGUE, PARIS

Les questions d’anthropologie, qui peuvent être soulevées à partir de la psychanalyse, de la Bible, parfois des sciences humaines et sociales, font partie d’une époque particulière. L’irruption du sida nous a conduit à repenser et à modifier les questions liées à la sexualité.
Dans les années 1970, en France, on assiste à la politisation des questions sexuelles autour de l’émancipation des femmes, de l’égalité juridique (consentement). La "ibération " des moeurs et la modification de certaines lois pouvaient faire penser que les idées de tolérance pour des pratiques individuelles telles l’homosexualité ou l’avortement avaient mis fin à la politisation des questions sexuelles.
Dans les années 1980, l’irruption du sida induit une politisation différente qui prend en compte les liens sociaux, amicaux, familiaux. Emerge alors la question de la prise en compte du statut social que représentent ces liens.
Ce déplacement de la tolérance vers la reconnaissance nous conduit à une réflexion sur le statut des normes. Quelles sont les normes que nous voulons légitimer dans notre société ? Allons-nous hiérarchiser les sexualités ? La définition de la famille évolue (homoparentalité), celle du couple également, il en est de même en ce qui concerne la sexualité.
Si le contenu des normes est ouvert au changement, le statut des normes est également modifié : qu’est-ce qui définit les normes sociales ? C’est ici que les questions sociales croisent les questions religieuses.
Il y aurait des lois (divine, psychanalytique, anthropologique) qui échapperaient à la négociation politique et à la transformation historique - qui seraient "en surplomb" - car elles seraient transcendantes et non immanentes. Or, dès lors que le dialogue s’engage, les transcendances (laïque ou religieuse) peuvent s’entendre : en témoigne le discours anti-Pacs des évêques de France qui est fondé sur les sciences humaines et non sur les textes de l’Eglise.
En même temps, remettre en cause le statut des normes nous conduit à repenser ces normes dans le contexte d’une société démocratique. La démocratie ne consiste pas à fixer des règles et des normes une fois pour toutes, mais à les interroger au fur et à mesure : ce qui est aujourd’hui perçu comme compatible avec la démocratie ne le sera peut-être pas demain. Pensons, par exemple, à la question du droit de vote pour les femmes. On passe donc de la transcendance à l’immanence, des ordres à la démocratie sexuelle. Ceci nous permet de comprendre pourquoi les questions sexuelles ont aujourd’hui acquis une importance aussi grande dans notre société. Pourtant, nous aimons croire que certaines choses échappent à l’histoire, à la politique, qu’elles sont naturelles, qu’il y aurait un ordre des sexes et des sexualités. C’est cette évidence qui est aujourd’hui remise en cause. Il y a donc une extension du domaine démocratique.
Certains s’étonnent que l’Eglise catholique choisisse de se battre autant sur les questions sexuelles. Je crois que le Vatican a raison de le faire, ces questions apparaissant pour nombre d’entre nous comme une sorte de reliquat d’une société définie de manière transcendante.
Il n’y a pas de dichotomie entre choses politiques et choses naturelles, ces dernières sont intégrées dans le politique. C’est cette politisation des normes qui est l’enjeu du débat ; nous sommes traversés par des représentations sociales de ce qui est bien, n’est pas bien, de ce qui est désirable ou ne l’est pas. Nous ne sommes pas déterminés par une nature sexuelle éternelle ; le désir lui-même a une histoire, le désir lui-même est un enjeu de pouvoir.
On pourrait penser que cette incompatibilité de la transcendance et de la démocratie est un point de vue nécessairement anti-religieux. S’il n’y a plus de place pour la transcendance dans la définition des normes, si tout est immanence, qu’en est-il de la religion ? C’est précisément l’inquiétude du Vatican. Très souvent, pour fonder une transcendance on est amenés à invoquer la nature - pas au sens de la "loi naturelle" de Thomas d’Aquin mais au sens utilisé dans la vie quotidienne. Or, si Dieu se confond avec la nature, je ne suis pas sûr que le christianisme y retrouve ses petits. Il me semble que l’un des apports du christianisme a été précisément de refuser cette identification de Dieu avec la nature. Si des analyses comme les miennes peuvent paraître remettre en cause une perspective religieuse, je crois que des critiques comme les miennes sont moins dangereuses du point de vue du christianisme que certains discours qui tendent à fonder les normes sur la nature.

 

QUESTIONS DE LA SALLE

JEAN-DIDIER VINCENT - La question de la nature est au coeur des débats, dans les sciences cognitives également.
JEAN DE SAVIGNY - Le recours fréquent des autorités religieuses à une "loi naturelle" laisse les fidèles dans l’interrogation sur qui écrit cette loi.
ERIC FASSIN - L’Eglise a une certaine difficulté à s’adapter à la démocratie sexuelle. Or elle a évolué, sur le statut de la femme par exemple. Le discours des Eglises pourrait prendre la question de la démocratie comme point de départ : comment arriver à un ordre sexuel plus juste ?
JEAN-DIDIER VINCENT - Nous possédons 99% de points communs en matière d’ADN avec la méduse, or nous n’avons rien à voir par ailleurs. Nous n’osons plus, aujourd’hui, parler de "loi naturelle".
UN PARTICIPANT - Vous avez évoqué le refus de la hiérarchie et promu l’égalité, cela me paraît gommer la reconnaissance de la différence entre les sexes et dans les pratiques sexuelles.
ERIC FASSIN - Qu’entend-on par reconnaître ? S’agit-il d’instituer ces différences par la loi, (mariage et famille pour les hétérosexuels, Pacs pour les homosexuels) ? S’agit-il de laisser ces variations évoluer au cours des problématiques sociales ? Instituer des différences revient aussi à instituer des inégalités : on ne sépare pas les gens en catégories tout en maintenant qu’ils sont égaux.
UN PARTICIPANT - Et l’interdit de l’inceste ?
ERIC FASSIN - L’universalité de la prohibition de l’inceste est invariable, quelle que soit la société, mais elle est définie de façon variable selon les sociétés. Il ne s’agit pas de réduire les interdits ou de les supprimer mais de constater qu’ils évoluent, que le débat autour de ces normes n’en fait plus des évidences.
ABDON GOUDJO - Hors de l’Europe et des Etats-Unis, votre discours serait inaudible à cause de la prégnance du religieux, de l’absence de démocratie : 90% de ce que l’on entend à la radio en Afrique est de l’ordre du prêche.
ERIC FASSIN - J’ai proposé une vision "positive" de la démocratie, on pourrait aussi la qualifier d’"impérialisme". L’arrogance occidentale sur les questions de sexualité entraîne en miroir une réaction de rejet en Afrique, pensons à la répression de l’homosexualité en Egypte.
JACQUES BANCAL - La protection des mineurs – la loi de 2002 qui pénalise les clients des prostitués mineurs, le projet de loi de 2006 sur le mariage qui instaure le consentement des femmes à 18 ans au lieu de 15 ans* – est un élément important qui est en pleine évolution.
ERIC FASSIN - Faut-il monter l’âge du consentement, baisser celui du droit de vote ? Il est nécessaire de réfléchir à la définition du consentement, à ce que signifie devenir citoyen. Lorsque nous avons des rapports sexuels, nous le faisons avec quelqu’un qui a des droits.
UN PARTICIPANT - Qu’en est-il de la transgression ?
ERIC FASSIN - Qui dit norme, dit transgression. Déplacement de ce qui nous choque. Nous sommes moins choqués par l’homosexualité aujourd’hui qu’il y a 200 ans ; les violences conjugales nous apparaissent comme objets de réprobation plus que pour les générations antérieures. Si nous considérons nos normes comme injustes, la transgression n’a pas le même sens : je peux adhérer à certaines transgressions, pas à d’autres. La norme statistique et la norme sociale ne sont pas comparables. J’ai critiqué le relativisme, ma perspective est historiciste, c’est différent.

* Loi votée le 4 avril 2006

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