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Août 2006

62ème RENCONTRE DU CRIPS ILE-DE-FRANCE
LES CHRETIENS ET LA SEXUALITE AU TEMPS DU SIDA

      

POUR UN NOUVEAU DISCOURS CHRETIEN : SEXUALITE ET EUCHARISTIE

 

TIMOTHY RADCLIFFE
DOMINICAIN, OXFORD (ROYAUME-UNI)

Notre société est obsédée par le sexe, mais notre culture manque de réflexion en profondeur sur ce qu’est un être sexué. L’Eglise catholique, en fait, a développé toute une réflexion sur la sexualité qui s’appuie sur ce qu’on appelle la loi naturelle. C’est parfois éclairant, mais cela nous a souvent proposé une conception très étroite de la sexualité, centrée sur la procréation.
Un événement est au coeur du christianisme, le repas de la Cène. Cette nuit-là, Jésus réunit ses disciples autour de lui. Il prit du pain, le bénit et le leur donna en disant : "Ceci est mon corps, donné pour vous." Au coeur de notre religion, il y a le don d’un corps. La Cène nous apprend ce que veut dire donner son corps à d’autres. C’est à la lumière de l’eucharistie que nous comprendrons le mieux la sexualité, et à la lumière de notre sexualité que nous comprendrons mieux l’eucharistie. Que peut nous apprendre le repas de la Cène sur une façon de vivre notre sexualité qui soit bonne - et belle ? Comment notre sexualité peut-elle être réellement eucharistique ? Bref, le repas de la Cène peut-il fonder une éthique sexuelle chrétienne ?
Partons de ces mots : "Ceci est mon corps". Dans presque toute l’histoire de l’Occident, on a pensé une distinction radicale entre le corps et l’âme, ou l’esprit. Plus encore depuis le XVIIe siècle et le Cogito ergo sum (Je pense donc je suis) de Descartes : la communication et la communauté humaines étaient vues d’abord en termes d’esprit.
Les mots de Jésus nous renvoient vers une tradition plus ancienne. Le corps humain y est reconnu comme le fondement de toute communication. Nous pouvons nous voir, nous entendre, nous sentir et nous toucher les uns les autres. Par nos corps, nous sommes présents les uns aux autres. Parler a donné à toute notre communication corporelle un sens plus profond, une nouvelle dimension.
Pour les êtres humains, manger manifeste une communion profonde. Nous mangeons pour célébrer l’amitié, pour tenir une réunion de famille, nous mangeons pour faire mémoire du passé et pour garder espoir face au futur, c’est la signification de la Cène. Manger exprime la communauté de la vie entre divinité et humanité.
Tout être vivant a une sexualité. Pour nous, êtres linguistiques, le rapport sexuel est l’expression même de la communion avec un autre. Le comportement sexuel devrait être un acte de communication, une façon de parler en profondeur.
En matière de christianisme et de sexualité, les gens ont souvent envie de demander ce qui est permis et ce qui est interdit. Quelles pratiques sexuelles sont permises entre des gens qui ne sont pas mariés ? Est-ce que des personnes du même sexe peuvent avoir des relations sexuelles ? C’est prendre le problème à l’envers. La première question dans toute démarche éthique est : "Que dit ce que je fais ?" L’éthique c’est apprendre à se comporter les uns avec les autres pour être en relation avec toujours plus de profondeur. Une action n’est pas mauvaise parce qu’elle est interdite, elle est mauvaise si elle sape la communion humaine.
Quand Jésus veut exprimer la communion ultime de Dieu et des hommes, il le fait donc en donnant son corps : "Ce corps est donné pour vous". Depuis quatre siècles, nous avons eu tendance à penser les corps comme quelque chose que nous possédons, ce qui conduisait à une éthique sexuelle souvent fondée sur le droit de la propriété. Jésus, en nous donnant son corps, exprimait qu’être un corps c’est recevoir tout ce qui vient de ses parents et des parents qui les ont précédés. C’est, en fin de compte, recevoir son être de Dieu. Notre existence est un don de chaque instant.
Ainsi nos relations sexuelles devraient être profondément expressives d’un don : j’apprends à me donner à l’autre sans réserve, en totale confiance. J’apprends à recevoir ce don qu’est une autre personne, avec vénération et gratitude. Il est donc tout à fait possible d’accomplir un acte sexuel autorisé par l’Eglise et, pourtant, d’être en contradiction avec le fondement d’une juste éthique sexuelle. Un couple marié peut coucher ensemble sans se donner l’un à l’autre ni recevoir ce don qu’est le corps de l’autre.
Mais ce Dernier repas est aussi de la trahison, des mensonges, de la peur, de la violence et de la mort. Jésus affronte tout ce qui subvertit et détruit la communion humaine, et il le transforme. Une éthique sexuelle chrétienne, basée sur le repas de la Cène, devrait nous aider à affronter l’échec et à le dépasser. L’eucharistie est le sacrement de l’espérance car, alors qu’il ne semblait plus rien y avoir à espérer, Jésus accomplit le stupéfiant don de lui-même.
Lors du repas de la Cène, nous voyons l’effondrement du langage, de la communication. La mort de Jésus semble être la fin du langage et la victoire des mensonges. Le Verbe de Dieu, réduit au silence, reprend pourtant vie. Il apparaît à ses disciples et dit : "La paix soit avec vous."
Une éthique sexuelle chrétienne invite à dire la vérité avec nos corps et à dépasser les mensonges qu’il nous arrive de vivre. Elle doit nous apprendre à dire les mots qui guérissent quand nous avons menti, à trouver les mots qui défont le silence et qui restaurent la communion. Cela ne suffit pas d’aller se confesser et de recevoir l’absolution, nous devons recevoir l’absolution les uns des autres.
Le repas de la Cène, ce fut aussi le moment de la violence et de l’oppression. Jésus, acheté par les riches et les puissants, fut emmené par des soldats et cloué sur une planche. Mais dans la Cène, Jésus répliquait à toute cette violence par sa vulnérabilité se remettant entre les mains de ses disciples tout en sachant ce qu’ils allaient faire. Même s’ils devaient le renier, lui ne les renia pas.
Un mauvais comportement sexuel est généralement porteur de violence et de domination. Cela encore, nous pouvons le trouver dans l’histoire de David et Bethsabée. Partout dans le monde aujourd’hui, nous pouvons voir la violence qui va avec le sexe. Comme l’a dit Jean-Paul II, un homme est capable de violer sa propre femme. Je pense à ces millions d’enfants de Thaïlande ou des Philippines qui sont contraints au sexe avec des touristes étrangers : c’est nier le coeur même de ce qu’est la sexualité.
Le repas de la Cène nous apprend que le coeur de l’éthique sexuelle chrétienne est de renoncer à la violence. Nous cherchons la réciprocité et l’égalité. Comme le dit Saint-Paul : "La femme ne dispose pas de son corps, mais le mari. De même, le mari ne dispose pas de son corps, mais la femme." (1 Cor 7,4).
Le désir aussi est réciproque. Une part du désir est d’être désiré. Nous prenons plaisir quand un autre prend par nous du plaisir. Nous prenons ce risque immense de nous laisser être vu par l’autre, dans toute notre vulnérabilité, en nous plaçant entre ses mains. La foi dans la résurrection signifie que nous croyons que les blessures que nous recevrons ne sont pas mortelles et que nous pouvons prendre le risque d’être atteints.
Bien souvent nos relations ne sont qu’un écho des modèles sociaux qui nous dominent. Le défi que lance une relation sexuelle juste est donc implicitement politique. Si dans notre vie privée nous sommes formés à la réciprocité, alors nous ne pourrons pas nous sentir chez nous dans des structures politiques qui oppriment.
Judas trahit son ami et le livre pour qu’il meure. C’est l’ultime rejet de la communion. Et pourtant Jésus transforme cette trahison en don. Abandonné à la mort, il fait de cela une promesse de vie et de pardon. Et dans ses derniers mots, il s’adresse ainsi à Judas : "Ami, pourquoi es-tu ici ?" Quant à Pierre, Jésus l’attend sur l’autre rive de la mort, pour lui pardonner. Il est fidèle. Ainsi toute eucharistie est célébration d’une fidélité créative.
Nous nous donnons - nos corps, nos vies, nos espoirs et nos peurs - à un autre, sans réserve, maintenant et à jamais. C’est pourquoi, lors du mariage, mari et femme se promettent une fidélité mutuelle jusqu’à la mort. C’est devenu beaucoup plus difficile dans notre société, dans laquelle on vit plus longtemps et où l’on est mobile. Nous vivons dans un monde de contrats à court terme, au travail comme à la maison. Et cela crée d’immenses problèmes pour les couples dont le mariage s’est rompu.
La fidélité, quels que soient les modèles de relations que nous vivons, et même en amitié, est une valeur essentielle. Si on la comprend bien, la fidélité sexuelle, ce n’est pas éviter les risques, mais créer un espace dans lequel peut abonder la grâce, parce qu’on s’est engagé à ne pas se dérober devant ce que l’autre percevra de nous.
En ce Dernier repas, Jésus et ses disciples font face à la mort. Elle est l’ultime ennemi de la communion humaine, l’effondrement final de la communication. Comme dit le Psaume, "les morts ne louent point le Seigneur, ni tous ceux qui descendent au silence." (115,7) Et voici que, face à la mort, Jésus nous offre son corps : c’est la communauté des vivants et des morts, la communion des saints.
Je me souviens d’une journée terrible au Rwanda. C’était un jour où la violence explosait dans tout le pays. Nous étions en route vers le nord du pays, devant négocier nos passages à travers les barricades des soldats ou des rebelles. Nous avons visité des camps de réfugiés où ils étaient des milliers à vivre sous des bâches de plastique ; nous sommes arrivés dans un hôpital plein d’enfants amputés. Cette nuit-là, avec des soeurs, j’ai su ce que c’était que d’avoir perdu ses mots. Face à tant de souffrances, que pouvait-on dire ? Mais nous avions quelque chose à faire, prendre le pain, le bénir et le partager en mémoire de Jésus.
Profond est le lien entre le sexe et la mort. Dans l’Ancien Testament, engendrer des enfants était le principal espoir d’immortalité. Mais Jésus prouve aux Sadducéens que la Résurrection ne rendait plus la procréation nécessaire, transformant ainsi la relation entre la sexualité et la mort.
Pourtant le sexe et la mort ont toujours partie liée. Pendant longtemps, donner la vie se faisait au risque de la mort. Il en va ainsi aujourd’hui avec le sida, spécialement pour les femmes dans les pays pauvres qui ne peuvent contrôler quand et avec qui elles ont des relations sexuelles.
Que peut donc offrir une sexualité chrétienne face à la mort ? Le don réciproque de nos corps dans un acte d’amour qui est plus fort que la mort. Le Cantique des cantiques dit : "Pose-moi comme un sceau sur ton coeur, comme un sceau sur ton bras, car l’amour est fort comme la mort." (Ct 8,6). Mais en Christ, l’amour est plus fort que la mort. L’amour du Père pour le Fils triomphe de la mort : en ce sens, les relations sexuelles devraient exprimer l’amour du Père pour le Fils, amour qui défait la mort.

 

QUESTIONS DE LA SALLE

ANTONIO UGIDOS - Il y a aussi le sida. Quand vous dites que faire l’amour c’est transmettre un don, que l’amour est plus fort que la mort, que c’est prendre le risque d’être atteint par autrui, toutes ces phrases, aujourd’hui, pour moi, prennent une autre connotation. En quoi le VIH a-t-il modifié ces représentations du don associées à l’amour ?
TIMOTHY RADCLIFFE - On m’avait demandé une communication sur la relation entre sexualité et chrétienté. Mais vous avez raison de poser la question. J’ai vécu des moments très forts en accompagnant des personnes qui mouraient du sida : être là, être tendre, c’est aussi une manière de repousser la mort. Il est clair que l’on ne peut pas mettre l’autre en danger. Il n’y a pas de dichotomie entre la transcendance et l’histoire. Notre religion est une religion de l’incarnation, c’est dans nos corps que nous vivons notre foi.
BERNARD DAVID - On dit toujours de belles paroles aux enterrements, mais comment dire des paroles aux personnes vivant avec ce virus ?
FRERE SAMUEL - Ma communauté essaie de lutter contre toute forme d’exclusion. Parlant récemment des homosexuels avec des catholiques, mon interlocuteur en parle comme étant "en état de péché". Comment parler de péché quand il y a amour, partage, estime, confiance, même si ce sont deux personnes de même sexe ?
TIMOTHY RADCLIFFE - Le cardinal Newman mentionnait les trois autorités dans l’Eglise : la tradition, l’évangile, la doctrine. Mais il y a aussi l’autorité de l’expérience. Je vois le besoin de chaque être humain de donner et de recevoir de la tendresse. L’Eglise doit écouter ce que les gens vivent, c’est à cette condition que nous arriverons à une éthique. Même un amour pur a besoin d’une expression physique. Nous avons tous besoin de toucher et d’être touchés, mais il y a différentes manières de le faire.
UN PARTICIPANT - Le plus grand obstacle n’est-il pas la peur du sida plus que le sida lui-même puisqu’il existe des moyens très concrets de prévention ?
TIMOTHY RADCLIFFE - Sûrement, il faut lutter contre la peur.
UN PARTICIPANT - Dans les banlieues, il est mal vu de privilégier l’amour. L’initiation des jeunes se fait souvent par les films pornographiques, le barebacking et le cyber sex. Quel lien peut-on faire entre ce que vous dites, qui est très beau, et ce que je vis au quotidien ?
TIMOTHY RADCLIFFE - Etre là comme vous l’êtes, cela nous aide aussi à faire le lien. Il faut également que nous nous fassions entendre dans les médias pour communiquer notre vision douce de la sexualité. Les petites communautés, souvent des soeurs, sont présentes dans les endroits difficiles. Il faut participer sur le terrain pour combattre la tentation du désespoir due à une perception négative de soi-même.

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