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Août 2006

62ème RENCONTRE DU CRIPS ILE-DE-FRANCE
LES CHRETIENS ET LA SEXUALITE AU TEMPS DU SIDA

      

TEMOIGNAGES
DE MEMBRES DE CHRETIENS & SIDA
LUS PAR DES COMEDIENS

 "Je me sens jugé. Un prêtre m’invite à manger depuis quelque temps mais cette dimension de fraternité, de partage et d’accueil reste, hélas, une exception. Et très rares sont les prêtres à qui je me sens de parler, par peur d’être jugé. Dans l’homosexualité, il est évident que le préservatif s’impose même s’il n’y a pas de séropositivité. Le rapport anal l’impose par hygiène. Devant l’idéologie contraignante de l’Eglise, je ressens un grand vide sur le plan relationnel. Je me suis senti inutile et déseuvré, ce qui me conduit à remplir ce vide par des excès style sex-shop. Depuis que le sida est entré dans ma vie, je me sens plus respectueux. On peut utiliser quelqu’un comme un Kleenex, mais en sachant que je risque de le contaminer, je remets l’intrinsèque valeur de l’homme au premier plan. Dans une relation, il n’y a pas que le plaisir physique. Dans la sexualité, c’est difficile de voir ce que mon comportement implique dans la vie intérieure de l’autre. Dieu est au-delà de la morale. Ayant vécu trois mois d’abstinence pour un essai de réconciliation avec Dieu, j’ai eu la surprise de découvrir des résultats sanguins catastrophiques juste après. Et moi qui attendais un signe ! Je réalise que ce n’est pas donnant donnant, mais que Dieu veut que je transforme d’abord mon être intérieur, que ça corresponde à la réalité de mon être intérieur, et non à un effort de volonté avec négociation. Comme le disait justement Gustave Thibon que je cite de mémoire : "Vous serez étonnés de voir comment bien et mal sont liés. Il y a des vertus qui perdent et des défauts qui peuvent sauver". "

 

"En janvier 1998, je suis allée faire un test parce que j’avais des doutes sur l’état de santé de mon ami que je connaissais pourtant depuis trois ans. Le test s’est révélé positif et le médecin qui m’a reçue me l’a annoncé brutalement. Tout de suite j’ai eu peur, j’ai pensé à la mort, j’ai rangé mes affaires, j’ai tout nettoyé chez moi. J’éprouvais des sentiments de haine. C’était comme si j’avais été trompée, un peu comme un viol. J’étais déprimée, je ne pouvais en parler à personne, je devais pourtant avoir l’air d’être forte auprès de mon fils et de ma mère qui vivaient avec moi. Je maigrissais et lorsqu’on me posait une question à propos de cet amaigrissement, je répondais que je faisais un régime. Au bout d’un an et demi, j’ai décidé d’en parler à mon frère qui a été très accueillant et je me suis sentie mieux moralement. Ensuite j’ai pu parler à mon fils - très compréhensif lui aussi - mais je n’ai jamais pu en parler à ma mère. Je savais l’existence d’une association où les malades pouvaient se rencontrer mais je n’osais pas y aller car j’avais l’impression que les femmes n’y venaient pas. J’y suis allée cependant et je n’y suis pas la seule femme, mais j’ai l’impression que les hommes et les femmes qui sont malades ne parlent pas du sida de la même façon. Les femmes parlent de leur traitement, de leurs soucis de santé, les hommes parlent plutôt de sexualité. C’est très dur pour une femme d’avoir cette maladie. On a l’impression, lorsqu’on est une femme seule comme je le suis, qu’on vous considère comme une femme facile qui a des amants. Je me soigne depuis la découverte de ma séropositivité. Je suis en trithérapie. J’ai fait une maladie liée au sida qui me handicape un peu. Pour moi ce qui a été le plus difficile, le plus terrible, c’est d’avoir à cacher ma maladie. Mais l’essentiel, c’est de garder à tout prix l’espoir."

 

"Lettre à ma mère et à ma petite soeur.
Sept ans. Sept ans comme le nombre prétendument magique et bénéfique. Sept ans. La durée de mon lâche silence de solitaire, de mon parcours de patient asymptomatique, de ma cohabitation avec le virus et d’interrogations, de doutes. Sept ans. Sans une parole de cet aspect de ma vie à toi maman, à toi Carine, par crainte de vous troubler, de vous alarmer injustement, de me conduire en égoïste. Je vais bien, rassurez-vous. Je vais bien malgré le traitement auquel je suis soumis depuis deux ans. Il y a plus malade que moi, il y a maladie plus injuste, il y a l’opinion qui s’éveille et des espoirs de tolérance et de soutien, de progrès. J’ai contracté le virus pour avoir voulu aimer. Parce que j’aime différemment, parce que j’étais jeune, crédule, naïf. Parce que l’homosexualité rend instable quand on ne peut pas aimer au grand jour, avec confiance et dans le respect de l’autre. J’ai pourtant toujours eu le dessein de vivre fidèlement, simplement, auprès d’un ami. A défaut, il faut prendre goût à la solitude et aux amours éphémères. Sept ans avec ce nouveau handicap, obstacle aux projets précis, à l’avenir. Sept ans. Mais je ne sais pas - plus - parler de moi, de mon corps, de mes désirs. Les défauts de l’enfance, de l’adolescence s’accentuent. Inconsciemment, il me faut peut-être vivre comme mon père, retranché dans mes secrets, victime de ma réserve. Sept ans, et je vais avoir trente ans. Toujours trop craintif, velléitaire quant à des actes essentiels, une soif d’amitié, d’amour, de paroles, d’audace et de constance. Sept ans avec cette étiquette supplémentaire. Homosexuel, instituteur hors normes, séropositif au VIH, avec une expérience médicale qui grandit. Des couloirs d’hôpital arpentés sans assurance, des prélèvements sanguins mensuels, l’attente des résultats, ni trop bons ni trop mauvais. Mais je vais bien et je vous aime. Mais je vais bien et je dis à Carine : aime avec précaution, aime avec fidélité et conscience."

 

"Le temps du sida, j’y suis entré le jour où j’ai appris ma séropositivité, il y a maintenant vingt ans. Je ne souhaite choquer personne en disant que je n’ai pas vécu cette annonce comme une catastrophe. Tout d’abord parce que j’ai eu ce sentiment irrationnel que moi je ne serai jamais malade, que je ferai partie des 10% - disait-on à l’époque - qui ne mourraient pas dans les trois ans qui suivent. Mais j’avais aussi un projet, celui de risquer l’aventure de la vie religieuse. Ma séropositivité ne pouvait pas être une catastrophe. J’avais deux alibis - le virus et la chasteté - pour mettre sous le boisseau une sexualité qui m’encombrait. Dans ce domaine, il ne m’était plus obligatoire d’être pratiquant, bien au contraire. Toutefois, aussi incongru que cela puisse paraître, homosexuel et postulant chez les Bénédictins, ma première réaction a été : "Mon vieux, tu ne pourras jamais avoir d’enfants". C’est avec tout ce que je suis que j’ai été accueilli par les frères de la communauté ; c’est avec tout ce que je suis que je vis avec ma famille et mes amis ; c’est avec tout ce que je suis que je suis tombé amoureux et que j’ai retrouvé le monde que je n’avais pas quitté. J’ai souvent le sentiment que le monde qui m’entoure, les gens que je fréquente ne vivent pas au temps du sida mais plutôt au temps d’après le sida - comme on dit après la guerre. Le 11 novembre, on commémore les Poilus, les morts de celle qui devait être la der des der, les poilus survivants se comptent sur les doigts d’une main. Chouette un jour férié ! Le 1er décembre, dommage, ce n’est pas férié. Mais comme au 11 novembre, il y a de moins en moins de monde pour se mobiliser ou pour se souvenir. Sauf que pour le sida, il n’y a pas eu d’armistice. J’ai vécu le décès de mon compagnon et d’amis proches, aujourd’hui même l’un d’eux est accueilli dans un service de soins palliatifs. Et pourtant, moi aussi j’ai la tentation de faire comme si je vivais au temps d’après le sida. Je me sens un peu comme cet ami en fauteuil roulant qui un jour m’a dit : "Il m’arrive de rêver la nuit que je cours". J’aurais envie de pouvoir me passer des préservatifs, j’aurais envie d’oublier la pilule, mais les médicaments sont sur la table. Mais cette pilule ne m’empêche pas aujourd’hui de vivre une relation aimante et tendre, pleine de retenue - trop peut-être. Merci pour ton tact et ton ardente patience."

 

"Vivre avec le sida, avec la peur de le transmettre, avec la crainte d’être contaminé, avec les forces qui s’épuisent, avec le corps qu’on ne reconnaît plus, avec cette terrible sensation de ne plus être aimable, de ne plus être aimé, de ne plus s’aimer. Vivre avec le sida, peut-être pour de longs mois, de longues années, tout en sachant qu’il sera le plus fort et ceci à quelque âge que l’on soit. Face à l’inacceptable, à l’incapacité de la science d’aujourd’hui à vaincre le virus même si elle permet de soulager les malades, nous sommes tentés de nous tourner vers des explications irrationnelles. "C’est le châtiment de Dieu", voire, "c’est une grâce". Il nous faut réaffirmer très fort que ni le châtiment ni la grâce ne sont des réponses acceptables, même si la tentation est grande de les prendre comme telles. La réponse n’est pas au ciel, elle est ici et maintenant. Ce qui donne du prix à la vie, ce qui lui donne du goût, c’est la relation de l’homme avec l’homme. C’est la fécondité de la rencontre, c’est le regard fraternel que nous posons sur l’autre et que nous acceptons qu’il pose sur nous. Notre responsabilité par rapport au sida, c’est de permettre à chacun d’être aimé et de dire je t’aime jusqu’au bout, aussi longtemps qu’il est capable de le faire. En un mot : vivre, goûter la vie. Alors, seulement alors, pourra résonner en nous le Cantique des cantiques. L’amour est fort comme la mort. Alors nous pourrons dire comme les disciples d’Emmaüs lors de la fraction du pain : "Notre coeur n’était-il pas brûlant lorsqu’il nous parlait sur le chemin"."

 

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