Octobre 2006
64ème RENCONTRE DU CRIPS
ILE-DE-FRANCE
QUELLES APPROCHES POUR UNE ÉDUCATION A LA VIE AFFECTIVE ET
SEXUELLE DES ADOLESCENTS ?
DE LINTIME AU SOCIAL
JEANNE-MARIE URCUN
MEDECIN-CONSEILLER TECHNIQUE A LA DIRECTION DE LENSEIGNEMENT SCOLAIRE DU MINISTERE DE LEDUCATION NATIONALELes prémices dune éducation à la sexualité à lécole remontent à 1942 et aux "causeries aux adolescents" instaurées par un professeur de philosophie au lycée de Chambéry. En 1947, un groupe de travail composé de parents, denseignants et de médecins, mis en place par le ministère de lEducation nationale, concluait : "Léducation à la sexualité à lécole nest pas pour aujourdhui, sans doute pour demain, sûrement pour après-demain". Le chemin a donc été long jusquà la circulaire Fontanet du 23 juillet 1973, qui devait permettre laccès à une "information scientifique et progressive" sur la sexualité dans les programmes déconomie familiale et sociale (filière technique) et de biologie (filière générale). Puis, sur autorisation parentale, les filles pouvaient recevoir une information sur la contraception. Cest bien sûr lépidémie du sida qui pose à nouveau la question des connaissances des élèves en matière de sexualité et de prévention. En 1996, une circulaire officialise les séances dinformation obligatoires en 4e et en 3e. Parallèlement, et cest cela qui est important, un vaste mouvement de formation des personnels de lEducation nationale est engagé (infirmières, assistantes sociales et enseignants, toutes matières confondues).
Les élèves, eux-mêmes, ont participé à lévolution de cette réflexion. Je me rappelle en 1984-1985, les interventions en classe de section denseignement général et professionnel adapté (Segpa, ex-SES), où les intervenants leur apprenaient, avec bonne volonté, quelquefois gêne, comment utiliser le préservatif, cet objet obsolète qui avait disparu depuis bien longtemps, quil fallait quelquefois, pour les adultes eux-mêmes, découvrir. Je me rappelle que les élèves nous répondaient : "Nous, on a confiance, on est fidèle. Cest vous, disaient-ils, qui avez amants et maîtresses. Nous, ça dure peut-être deux mois, mais nous sommes fidèles." Ils nous ont forcés à cette réflexion et à cette conclusion : lapport de la biologie nest pas suffisant. Il faut aussi voir ce que veut dire la confiance dans une relation, ce que voulait dire être fidèle chez des adolescents.
La loi du 4 juillet 2001 relative à linterruption volontaire de grossesse, précise quune information et une éducation à la sexualité doivent être dispensées dans les écoles, collèges et lycées chaque année. Mais une fois le cadre légal posé, il faut le... "remplir". Et peut-être ne fallait-il pas trop se presser pour se donner les moyens de la mettre en uvre correctement ! Car léducation à la sexualité relève bien de lintime. Outre la mise en acte de la génitalité, elle fait intervenir une dimension psychologique et renvoie au système de valeurs de chacun. Ainsi, léducation à la sexualité, de façon implicite ou explicite, se fait dabord dans la famille. Laccompagnement des parents conduit lenfant vers la construction de sa vie sexuelle, selon les valeurs familiales, dans une continuité générationnelle. Il en va ainsi du statut de la virginité des filles avant le mariage par exemple. Comment parler de sexualité sans heurter les convictions, les coutumes, les valeurs, sans faire irruption dans lespace privé de chacun ?
La sexualité a ceci de très particulier que, si son exercice relève de la sphère privée et de lintimité, il nen est pas moins vrai que son domaine est un de ceux que toutes les sociétés, à toutes les époques, se sont attachées à réglementer. Les sociétés légifèrent et encadrent lorganisation des relations sexuelles, traduisant les interdits et les normes en vigueur dans tel groupe social (déclaration et régulation des naissances, réglementation du mariage, Pacs...).
Cest dans cet espace commun que sinscrit la dimension sociale de léducation à la sexualité de lécole. Lécole a pour mission dinstruire, mais aussi de développer chez les élèves des comportements responsables qui en feront des citoyens. Cest en faisant connaître aux élèves les dimensions relationnelles, juridiques et sociales de la sexualité que lécole développe la spécificité de son rôle. Cette éducation à la sexualité se fonde sur des valeurs humanistes de tolérance et de liberté, de respect de soi et dautrui, et sappuie sur des valeurs républicaines et laïques. Au-delà des informations objectives et des connaissances scientifiques qui participent à la prévention, laccompagnement des élèves se fait en permettant la réflexion sur le développement dattitudes de responsabilité individuelle, familiale et sociale. Comprendre comment limage de soi se construit à travers la relation à lautre, analyser les enjeux, les contraintes, les limites, les interdits inscrits dans la société, développer lexercice critique par lanalyse des modèles et des rôles sociaux véhiculés par les médias, sont les objectifs de léducation à la sexualité dans lespace social de lécole.
Cependant, il est fondamental de faire comprendre aux jeunes, les limites entre ce qui relève de lintime, de lespace privé, et ce qui peut être dit dans lespace public de lécole. La délimitation de ces espaces privé/public garantit le droit à la vie privée, à la liberté des consciences, et participe au développement de légalité entre les garçons et les filles. Le respect de la parole de chacun et de la sphère intime forme le cadre du dialogue et permet aux élèves dexprimer, en toute "sécurité", leurs questionnements, leurs préoccupations, sans la crainte du jugement de lautre, camarade ou intervenant.
Cest par un travail préliminaire rigoureux, prenant en compte ces différentes exigences, que peut sinstaurer une éducation à la sexualité qui participe véritablement à la construction de la dimension citoyenne de chacun, à laquelle lécole contribue.