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Octobre 2006

64ème RENCONTRE DU CRIPS ILE-DE-FRANCE
QUELLES APPROCHES POUR UNE ÉDUCATION A LA VIE AFFECTIVE ET SEXUELLE DES ADOLESCENTS ?

      

INFORMER NE SUFFIT PAS

 

NICOLE ATHEA
GYNECOLOGUE, REFERENT MEDICAL DU CRIPS

A sa création en 1988, le Centre régional d’information et de prévention du sida avait pour mission de travailler sur la prévention du VIH/sida. L’objectif majeur était l’information sur cette nouvelle maladie, qui demandait de réviser complètement l’information sur les moyens de protection de la vie sexuelle avec la nécessité de reprendre en compte la prévention des IST et l’adoption du préservatif.
Aujourd’hui, la situation a bien changé puisque la maladie est connue de tous, la nécessité du préservatif pour s’en protéger aussi. Il reste que 7000 contaminations ont lieu chaque année dans notre pays, témoignant de la nécessité d’un travail de prévention à poursuivre, mais en le transformant radicalement.
Il importe aujourd’hui de comprendre pourquoi, alors même que cette information a eu lieu, les contaminations se poursuivent et donc de faire réfléchir sur ce qui conduit à adopter un comportement à risque. Cela veut dire que les interventions de prévention ne doivent pas être un travail d’information médico-biologique centré sur un risque médical, mais un espace de parole pour aider chacun à envisager les enjeux qui lui sont essentiels à préserver et qui vont passer, pour lui, avant les enjeux de prévention. Donc aider chacun à identifier de façon singulière ce qu’il joue dans sa sexualité et qui s’oppose à l’adoption de comportements de protection. C’est bien notre tâche d’intervenants de prévention. Donc, nous passons d’une information médico-sociale à une réflexion sur l’intime, protégée comme vous l’avez dit, puisqu’il ne s’agit certainement pas d’exposer sa sexualité dans le cadre scolaire, mais de réfléchir ensemble à l’intime en général, sans que sa propre personne ne soit mise en cause. C’est là le cadre des interventions que nous faisons aujourd’hui dans l’institution scolaire.
Ce travail rejoint complètement les objectifs de l’Education nationale de mettre en place une éducation à la sexualité, puisque nous verrons qu’au fond, les enjeux de prévention conduisent à travailler sur les enjeux de la vie affective et sexuelle.
Je reprendrai cette phrase de Marie-Pierre Desaulnier, auteure canadienne, philosophe, qui s’est beaucoup occupée d’éducation à la sexualité : "La sexualité n’est pas un objet en dehors du sujet, mais une dimension du sujet qui s’apprend". Si nous envisageons ainsi la sexualité, et je pense que nous ne pouvons pas faire autrement, alors la prévention ne peut être pensée que de façon globale, comme une aide à la maturation psycho-sexuelle.
L’un des enjeux les plus importants à l’adolescence, est de réussir une entrée dans la sexualité qui conduise à l’apprentissage de l’altérité. Notre rôle va être de les aider à accorder au mieux des mouvements pulsionnels, affectifs, sexuels, et de chercher une articulation entre ces mouvements, dans une relation, où quelque chose de l’autre, même ténu, puisse être reconnu. Nous ne pouvons pas parler d’amour avec des adolescents comme nous le ferions avec des adultes.
Ainsi posés, les enjeux de l’adolescence sont-ils compatibles avec les enjeux de la prévention ? Peut-on aider les adolescents dans une dynamique de développement psycho-affectif ?
Nous ne pouvons parler de prévention ou d’éducation à la sexualité comme s’il s’agissait d’une discipline scolaire nouvelle, parce qu’elle pose des problèmes très différents de l’éducation en général. Et même si nous voulions faire passer simplement des éléments de savoirs, les connaissances ne peuvent se résumer à de simples connaissances biologiques, physiologiques, anatomiques ou médicales. Les représentations que font les adolescents des organes sexuels sont parfois très mauvaises et peuvent faire douter de la qualité de l’enseignement biologique ou des capacités des élèves. En fait, la représentation des organes sexuels n’est pas simplement anatomique mais il y interfère une vision de la sexualité qui n’est pas neutre. S’il n’y a pas de clitoris représenté, peut-être que ça nous parle !
Si je me suis tellement intéressée comme gynécologue à l’adolescence, c’est qu’effectivement le lieu où j’exerce est un lieu privilégié pour entendre les mouvements de l’adolescence. Celle-ci est sous-tendue par cette transformation radicale du corps, du développement des caractères sexuels secondaires induit par la puberté, qui va engendrer une métamorphose complète de la personne. Pour la psychanalyste Annie Birrau, "le temps de l’adolescence est le temps d’intégration des phénomènes pubertaires", ce n’est pas seulement le corps qui est affecté, mais l’ensemble de la personne qui est modifié, son image, son identité, son affectivité, son rapport au monde extérieur, parents, etc. C’est tout un travail de maturation psycho-sexuelle, essentiel pour parvenir à l’état adulte.
Il est évident que si nous n’abordons la sexualité que par ses risques, nous devons nous demander quelle vision de la sexualité nous transmettons et que signifie le terme de prévention. Ce mot a deux sens : "venir avant" ou "prévenir contre", et il me semble qu’un certain nombre d’informations de prévention sont parfois une façon de "prévenir contre" la sexualité. Je vous donne l’exemple de propos d’un intervenant de prévention, parlant de la pilule d’urgence, qui disait : "C’est trop facile, c’est comme boire du petit lait..." Cette phrase doit nous interpeller sur nos représentations de la sexualité adolescente et parfois sur nos ambivalences. Travailler sur les représentations et les stéréotypes est un travail absolument essentiel dans l’éducation affective et sexuelle. Je pense que ce travail doit commencer par nous et nos propres représentations de la sexualité.
Quand nous organisons au Crips des formations de formateurs sur le thème "Animer des espaces de paroles sur la sexualité avec les adolescents", revient régulièrement l’idée qu’il y a quand même des messages à délivrer et que cela demande du temps… Les informations nécessaires et suffisantes pour se protéger sont connues par tous, rapidement vérifiables au cours d’une séance. Or ce n’est pas cela qui pêche et qui se joue lors d’une prise de risque.
Qu’est ce qu’il faut savoir pour se protéger ? Qu’une grossesse peut survenir après un rapport sexuel, de même pour les IST et l’infection par le VIH. Savoir que préservatif et pilule sont efficaces contre une grossesse, que la pilule d’urgence est un moyen fiable et que les préservatifs protègent des IST et du VIH. Enfin, que face à un symptôme anormal sur les organes génitaux, il faut consulter, et en cas de doute sur son statut sérologique, faire un dépistage. Eh bien, je peux affirmer, pour continuer à voir des adolescents dans les consultations, et régulièrement dans des espaces de paroles, y compris dans les milieux du handicap mental, que ces informations sont globalement connues. Bien entendu, plein d’autres informations peuvent être utiles : il est très intéressant de savoir que le VIH est un virus, sa forme, son mode de réplication, son effet sur les défenses immunitaires, etc. Cela peut être le travail d’un professeur de biologie. La priorité d’un intervenant de prévention est de chercher à réduire les comportements à risque.
En réalité, pour pouvoir se protéger, il est nécessaire d’avoir une bonne estime de soi. Si l’estime de soi d’un jeune est ravagée, pilonnée par des parents ou par l’échec scolaire, ce n’est pas une intervention de deux heures qui va le reconstruire. Mais nous devons travailler dans les classes où les adolescents sont le plus en situation d’échec ou en difficulté, auprès de ceux qui s’engagent le plus souvent dans des comportements à risque et leur montrer que nous nous intéressons à eux, les écouter, montrer aux enseignants qu’ils peuvent avoir une autre parole qu’une parole d’échec dans une écoute exclusivement scolaire.
Il est important de ne pas asséner aux jeunes d’injonctions qu’ils ne peuvent pas mettre en place. Les faire travailler sur des stratégies individuelles qu’ils vont être capables d’adopter, et qui les conduisent à avoir un peu plus confiance en eux, est essentiel.
Le deuxième objectif est de donner du sens à ces comportements à risque. L’adolescent parle par son corps et par ses comportements. L’aider à identifier ce qui se joue à son insu et à travers ses comportements à risque, c’est notre préoccupation.

La prévention passe par trois thématiques : avoir une bonne estime de soi, faire du sens et, nous le verrons, sortir de l’exclusion.
Les enjeux de la non-protection se situent à des niveaux divers qu’il va falloir aborder avec les adolescents. Commençons par ce que j’appelle "l’enjeu de genre". Il y a, par exemple, un certain nombre de filles qui ne peuvent pas assumer une protection, parce qu’elles ne sont pas en mesure d’imposer quelque chose à un homme, notamment pour garder une image de féminité. Si nous ne travaillons pas sur cet enjeu de genre, ces filles seront à la merci des hommes qui proposeront, ou pas, une protection. Parmi les "enjeux psychologiques", une mauvaise estime de soi peut engendrer un comportement d’auto-agression à travers la sexualité. Les "enjeux affectifs" peuvent être, par exemple, pour une fille, d’être prête à tout pour garder une relation, y compris ne pas utiliser de moyen de protection.
Les "enjeux sexuels" sont très nombreux : comment, pour un garçon, utiliser un préservatif s’il se sait en difficulté d’érection ? Se jouent là aussi, toutes les histoires de performances sexuelles et de pornographie. Pour une fille, une des questions majeures, actuellement, est de savoir ce que les autres vont penser d’elle : "si je le fais, est-ce que je suis une fille facile ? Et si je ne le fais pas, est-ce que je suis une coincée ?" Une fille peut accepter un rapport de sodomie pour montrer qu’elle est assez libre pour accepter ce type de pratique. Il est essentiel de faire réfléchir les ados sur les enjeux de pouvoirs dans les relations filles-garçons.
Les "enjeux culturels" sont tout aussi déterminants. Il importe d’aider, notamment, les adolescentes maghrébines, musulmanes, à travailler sur ce que représente la virginité dans des sociétés traditionnelles, ce qu’elle représente aujourd’hui dans la société, comment accorder des valeurs parentales à une réflexion individuelle qui leur permette un peu plus d’espace de liberté. Avoir des rapports sexuels, fait-il de moi une fille facile ? La réponse est souvent binaire : soit je suis vierge, soit je suis "une pute". Et si je suis "une pute", donc dans la transgression et la culpabilité, les prises de risque seront plus importantes. Il n’est pas possible de penser la prévention aujourd’hui, sans penser à la culpabilité et à la transgression.
Quant aux "enjeux sociaux", je prendrai l’exemple de l’homosexualité. Si nous avons tant d’homosexuels qui débutent leur vie sexuelle et se contaminent aujourd’hui - je rappelle que la prévalence du VIH dans la communauté homosexuelle est de 13%, c’est-à-dire un sur huit - c’est aussi parce qu’ils sont victimes d’une homophobie sociale qui les conduit à une culpabilité et à une honte, facteur très important dans la prise de risque. Si nous déconstruisons l’homophobie, très active à l’adolescence, pour des raisons qui tiennent à la période de flou identitaire, nous aidons énormément ces jeunes à avoir une estime d’eux suffisante et à s’engager dans des relations protégées.
Tous ces enjeux sont ceux de la prévention aujourd’hui. Ils rejoignent ceux d’une éducation à la vie affective et sexuelle. Nous avons du travail, et nous pouvons le faire en commun parce que nous avons les mêmes objectifs.
Le problème reste qu’il n’y a pas de formation spécifique actuelle de personnes capables d’avoir à la fois des connaissances de type anatomiques, médicales, biologiques, psychologiques, anthropologiques... Des formations se mettent en place, mais cela reste insuffisant. Le but du livre que j’ai écrit est d’aider les professionnels à mieux connaître l’adolescence et à avoir un peu plus de connaissances sur tous ces enjeux de prévention auxquels nous devons faire face.

 

 QUESTIONS DE LA SALLE

PHILIPPE CASTEL, CONSEILLER PRINCIPAL D’EDUCATION, IVRY-SUR-SEINE - La question de la délimitation de l’espace privé et de l’espace social est très importante. Mais il faut réfléchir à cette notion, car elle peut clore la discussion. Je lisais par exemple dans le guide d’intervention dans les collèges et les lycées, que les pratiques et l’orientation sexuelles relèvent de l’espace privé. Appliquer cela d’une façon presque dogmatique ne permettrait pas aux élèves de parler de leurs pratiques sexuelles. Or, ils le font, lors de cours d’éducation à la sexualité ou lors des interventions des infirmières, et c’est heureux. Donc il faut faire attention à cette délimitation. Quant à l’orientation sexuelle, lorsque l’on dit qu’elle relève de l’espace privé, on le dit particulièrement lorsque l’on parle de l’homosexualité ou de l’homophobie. Or l’orientation sexuelle concerne aussi les hétérosexuels. Et les hétérosexuels s’exposent dans l’espace public. Lorsqu’un garçon et une fille s’embrassent c’est déjà exposer une orientation sexuelle dans l’espace public. Madame Athéa parlait des jeunes homosexuels qui sont dans une grande difficulté de déni d’eux-mêmes, voire d’homophobie intériorisée. Cette délimitation peut aussi aboutir à les assigner à "l’espace privé" de leur orientation sexuelle.
D’autre part, vous parliez des valeurs familiales à respecter. Cela doit se faire dans le respect des valeurs de la société, c’est-à-dire l’égalité entre les hommes et les femmes et le respect de la diversité. Ainsi, l’homophobie qui peut avoir cours en famille n’est pas tolérable à l’école. Donc elle doit pouvoir se discuter. Enfin, concernant les enjeux de pouvoir, l’école doit combattre la vision "masculiniste" de la société. Cela pourra faire évoluer la situation des filles, mais aussi des garçons. Parce que la plupart des garçons, dans les collèges et même au lycée, ont un comportement très normé. Et finalement être un garçon, c’est ne pas être une fille.
JEANNE-MARIE URCUN - Quand nous parlons d’espace privé et d’espace public, ce n’est certainement pas pour les opposer. C’est pour éviter des incursions invasives dans l’espace privé, pour que chacun puisse se sentir en sécurité dans ce qu’il croît, dans ce qu’il vit ou ce qu’il ressent. Ce n’est pas de l’opposition, mais de la protection.
Quant à l’affichage de l’hétérosexualité et en particulier des élèves qui s’embrassent dans les établissements scolaires, puisque vous êtes CPE, vous savez bien que ça peut être un point de réflexion avec les élèves. J’ai lu, dans un journal de lycée, des propos d’élèves qui disaient : "Je ne comprends pas pourquoi, quand on est amoureux, on ne peut pas s’embrasser ou se tenir la main..." Et la réponse des adultes redéfinissait l’espace public et l’espace privé, ce qui peut être donné à voir, en particulier quand on n’est pas, en effet, dans la même ligne et que l’on ne peut pas, aussi facilement, afficher ses orientations sexuelles. La réflexion des adultes sur la construction de l’espace public d’un établissement scolaire peut donc aussi être une réflexion sur le seuil que l’on autorise. Sujet délicat. Vous imaginez sans peine ce qui pourrait être dit : "Vous êtes des censeurs de la moralité.." Il n’empêche que cela reste un sujet qui peut être discuté avec les enfants.
Concernant les excès de "masculinisme", je répondrais en soulignant qu’il y a dans l’éducation à la sexualité une présence féminine majoritaire, comme dans beaucoup d’espaces de la société, notamment dans l’Education nationale. Cela ne nous aide peut-être pas. Autrement dit, les hommes ne participent pas assez à l’éducation à la sexualité dans les établissements scolaires.
DANIELLE MESSAGER - Comment vous réagissez, dans votre établissement scolaire, quand il y a des élèves qui s’embrassent ?
PHILIPPE CASTEL - Franchement, cela ne pose pas de problèmes. Mais je me souviens d’un surveillant affolé venu me voir parce que deux filles se tenaient la main dans le couloir. Dans les lycées, nous n’en sommes pas à réfléchir pour savoir s’il faut interdire aux élèves de se tenir par la main. Il peut m’arriver d’interpeller des élèves qui s’embrassent. Evidemment, de temps en temps, nous réagissons. Mais il y a malgré tout une hétérosexualité dominante qui ne choque personne.
MICHEL REY, PROFESSEUR AU LYCEE RABELAIS, REFERENT DE LA COMMISSION D’INTERVENTION EN MILIEU SCOLAIRE DE L’ASSOCIATION SOS HOMOPHOBIE - Pour se protéger, il faut certes avoir une bonne estime de soi. Mais comment voulez-vous que des jeunes gays et lesbiennes aient une bonne estime d’eux s’ils n’ont aucun modèle, aucun référent sous les yeux, s’ils n’ont que des hétérosexuels ou des homosexuels qui se cachent en face d’eux ? Tout le monde est supposé hétérosexuel tant qu’il n’a pas dit le contraire. Quand nous passons dans les classes, les élèves nous demandent systématiquement si nous sommes homosexuels. Et je réponds franchement. Mais s’ils n’ont pas de modèle, c’est aussi parce que les collègues, malgré toute leur bonne volonté, ne savent souvent pas quoi dire, sont mal à l’aise sur cette question. Se pose alors le problème de la politique de formation des personnels, en particulier des infirmières et des assistantes sociales intervenant en milieu scolaire. Or pour le moment, à ma connaissance, malgré la circulaire de 2003 qui le prévoyait, rien n’est fait. Que comptez-vous faire ?
JEANNE-MARIE URCUN - Depuis 1996, et grâce au budget prévu dans la lutte contre le sida, un mouvement sans précédent de formation des personnels a eu lieu, sans doute décliné de façon irrégulière selon les académies. Je ne parle pas des IUFM, mais de la formation continue. Pour les formations en IUFM, certes les choses avancent différemment, mais c’est un autre problème et cela concerne d’ailleurs la santé en général. Sur la question des modèles, je ne suis pas sûre que ce soit le rôle de l’Education nationale. En revanche, pour développer l’estime de soi, nous pouvons faire réfléchir sur les stéréotypes de rôles que nous assènent les médias. Madame Athéa a évoqué la pornographie, mais dans le domaine de l’homophobie, c’est aussi gratiné ! Je crois à une éducation qui libère la parole et développe l’esprit critique.
DANIELLE MESSAGER - Il y a quelques semaines, à l’occasion de la Journée contre l’homophobie, j’ai fait une chronique sur la condamnation d’adolescents pour une agression sur un homme homosexuel qu’ils avaient attaqué à coups de barre de fer. Les condamnations étaient importantes, en raison de la violence inouïe des agresseurs, mais le tribunal avait aussi souligné que les adultes qui les entouraient avaient leur part de responsabilité, car dans les familles comme à l’école, on n’apprend pas à respecter la différence. Concernant l’Education nationale en la matière, ce qui frappe c’est le décalage entre ce qui est censé se mettre en place et la pratique réelle. Il y a beaucoup à faire.
JEANNE-MARIE URCUN - Bien sûr, mais ne faisons pas systématiquement de l’Education nationale une mauvaise mère. Ce que nous savons, c’est que la prévention du sida nous a beaucoup aidé à mettre en place ces formations et que ce soutien logistique, aujourd’hui, nous ne l’avons plus. Cependant, le mouvement est lancé. Mais il faudra encore du temps avant que douze millions d’élèves puissent en bénéficier...
MARTINE VELLAUD, PROFESSEUR DE VIE SOCIALE ET PROFESSIONNELLE À BOIS-COLOMBES - Je voulais simplement faire remarquer qu’il y a eu un temps, dans les programmes de CAP, où parler d’éducation à la sexualité était possible. Les problèmes de santé ou de prévention ne sont plus abordés. En BEP on peut en parler, mais plus en CAP.
JEANNE-MARIE URCUN - Je participe à votre regret, mais ce n’est pas parce que cette information biologique est supprimée des programmes que l’éducation à la sexualité ne peut pas avoir lieu. Ce doit être le projet de tout un établissement.
VERONIQUE LE GRAND, MEDECIN SCOLAIRE, RESPONSABLE DE LA FORMATION A L’EDUCATION A LA SEXUALITE DANS LE VAL-DE-MARNE - Je regrette que dans notre académie, le stage d’éducation à la sexualité pour les personnels scolaires n’ait pas été reconduit par le rectorat pour cette année. Par ailleurs, il est dommage qu’aujourd’hui, l’éducation à la sexualité reste essentiellement entre les mains des enseignants de SVT (sciences et vie de la terre). Il est difficile à imaginer, à l’Education nationale, que quelqu’un d’autre puisse s’en emparer ! Le dispositif permettant des interventions extérieures existe bien dans les textes, mais les chefs d’établissement doivent réserver des horaires dans l’emploi du temps, et c’est rare de les obtenir. Quoi qu’il en soit, je sors de quatorze débats avec des demi-classes et je peux dire que les jeunes sont tout à fait informés des modes de prévention. Les débats débouchent sur des questions de société, des problèmes d’égalité, de relations humaines, de savoir qui l’on est, ce que l’on peut donner et ce que l’on peut attendre. Et arrive la question du respect et du respect d’eux-mêmes de la part de l’institution scolaire. Or nous ne pouvons rêver de rétablir l’estime de soi des élèves si cette question n’est pas centrale, journalière, tout au long du cursus scolaire.
JEANNE-MARIE URCUN - La suppression des stages de formation nous renvoie aux choix politiques des rectorats. Quoi qu’il en soit, tous les enseignants qui ont une formation en éducation à la sexualité, au minimum de trois ou quatre jours, s’arrêtent sur le développement psycho-sexuel des jeunes, la loi, l’influence des médias, et tous disent dans les évaluations que ça change leur rapport avec les élèves. Donc il faut continuer à exiger ces formations qui induisent un regard différent sur l’adolescent, bien souvent considéré comme une bête curieuse.
GEORGES SIDERIS, MAITRE DE CONFERENCE A L’IUFM DE PARIS, FORMATEUR EN HISTOIRE-GEOGRAPHIE - Je crois qu’il y a un problème culturel à l’Education nationale. L’éducation sexuelle est trop profondément ancrée dans la biologie - je préfère parler d’éducation à la sexualité - et c’est une notion dont nous sommes encore tributaires. Vous parlez sexualité, on vous renvoie vers les infirmières, les assistantes sociales, le médical... Or les professeurs d’Histoire - pour parler du domaine que je connais - ont une formation sur la sexualité. Evidemment les professeurs d’Histoire ont intégré l’apport de Michel Foucault et de l’historien Alain Corbin sur la prostitution. Les programmes de première comprennent l’histoire des femmes et l’histoire de la prostitution, et là nous sommes dans la construction publique d’une sexualité du privé et les élèves le comprennent bien. Nous avons tous les textes permettant d’aborder l’éducation à la sexualité et c’est un progrès. Après, il s’agit de leur application. Et là se posent les problèmes de la représentation, de la peur des enseignants. Or quand nous voulons monter des formations, nous n’avons pas d’interlocuteur à l’Education nationale. Êtes-vous habilitée à traiter ces questions-là, à servir de référent ?
JEANNE-MARIE URCUN - Il y a effectivement des référents en matière d’éducation à la sexualité, dont je fais partie. Et nous avons conçu des documents de formation et de réflexion, nos petits livres rouges que je vous conseille d’aller voir sur le site : http://eduscol.education.fr/D0060/pedagogie.htm
L’éducation à la sexualité est maintenant bien identifiée, il y a un référent au ministère de l’Education nationale, qui travaille en collaboration avec les inspections générales, avec le bureau des programmes et actuellement le bureau des écoles, pour participer à l’élaboration d’un texte pour les interventions en milieu primaire.
JULIE MALBEQUI, INTERVENANTE DU CRIPS - J’interviens auprès des jeunes et des professeurs sur le thème de la vie affective et sexuelle. Il est effectivement très important que les professeurs soient sensibilisés à ces questions de développement psycho-affectif, mais est-ce bien leur rôle de parler de sexualité avec les élèves ? Je les entends eux-mêmes poser cette question. Le travail avec des partenaires extérieurs et locaux est également essentiel. J’ai l’impression que c’est dans ce sens aussi qu’il faut travailler. Le travail à mener sur la vie affective, la sexualité, ne se fait pas en deux heures d’intervention dans une classe. C’est tout un travail de lien et de réseau, où chacun a ses compétences et sa place.
JEANNE-MARIE URCUN - Vous avez raison, mais on parle de deux choses différentes. Pour la prévention, on peut faire appel à des spécialistes externes. Mais le rôle de l’éducation à la sexualité dispensée par les enseignants est d’analyser les enjeux, les contraintes, les limites, les interdits, comprendre l’importance du respect mutuel, apprendre à identifier et à intégrer les différentes dimensions de la sexualité humaine, biologique, affective, psychologique, sociale, culturelle et éthique, développer l’esprit critique, notamment par l’analyse des modèles et des rôles sociaux véhiculés par les médias, tel que défini dans la circulaire de l’éducation à la sexualité. Tous ces aspects doivent êtres évoqués. Et les enseignants, qui ont une meilleure connaissance des élèves et qui les voient régulièrement, ont toute leur place dans cette éducation.
UNE INFIRMIERE SCOLAIRE - Je constate que les enfants sont souvent en difficulté par rapport à leur corps. Et je trouve qu’ils sont trop peu conduits à réfléchir à l’école sur des questions personnelles, sur leur propre corps, leur alimentation, la santé. Cela devrait commencer dès le primaire, de manière à ce qu’ils arrivent au collège plus concernés et plus à l’aise avec leur corps. En France, tout cela est vu trop ponctuellement. Il n’y a pas assez de lien, de continuité, de l’enfance à l’adolescence.
JEANNE-MARIE URCUN - Il y a des cours de reproduction en CM2. Mais cela suffit-il ? Evoquer la puberté serait peut-être utile. Mais parler de plus en plus tôt n’est pas la solution du problème. La difficulté est surtout de faire intégrer ce que l’on voudrait qu’ils intègrent.
UNE INFIRMIERE SCOLAIRE - Je ne dis pas qu’il faut parler plus tôt de sexualité, mais aussi d’hygiène, de nutrition. On ne réfléchit pas assez à la façon de faire comprendre aux jeunes la responsabilité qu’ils ont de leur corps, comment avoir une hygiène de vie, autant d’approches qui permettraient d’aborder d’autres sujets plus tard, au moment de l’adolescence.
NICOLE ATHEA - Ce que vous venez de dire est important. Car effectivement, en milieu scolaire, il y a un certain nombre d’interventions de prévention qui sont faites mais qui sont fragmentées, sur le tabac, la sécurité routière, l’alimentation, etc. Il manque certainement une cohérence et un travail transversal qui permettent de fédérer un certain nombre d’intervenants qui sont souvent extérieurs à l’institution et qui travaillent un peu chacun sur son sujet. Et c’est dommageable pour l’enfant. Or au-delà de la prévention des risques, il s’agit de prendre soin de soi, savoir que chacun est important, et qu’il faut s’occuper de soi. Il revient peut-être à ceux qui organisent la venue des intervenants dans les établissements scolaires de fédérer ces actions. C’est tout l’intérêt d’un travail en réseau.


 

 Suite...

Parler de sexualité aux ados,
Une éducation à la vie affective et sexuelle
Dr Nicole Athéa, gynécologue, médecin d’adolescent
et référent médical au Crips

Éditions Eyrolles, 2006, 312 pages, 19 euros,
possibilité de le commander, www.lecrips-idf.net/commande