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Octobre 2006

64ème RENCONTRE DU CRIPS ILE-DE-FRANCE
QUELLES APPROCHES POUR UNE ÉDUCATION A LA VIE AFFECTIVE ET SEXUELLE DES ADOLESCENTS ?

      

L'EXEMPLE HELVETE : POUR UNE EDUCATION A LA SEXUALITE INTEGREE DANS LA SANTE SEXUELLE

 

MONIQUE WEBER
(SUISSE FRANCOPHONE)
RESPONSABLE PEDAGOGIQUE, MEMBRE DE LA FONDATION PROFA

La Suisse a la particularité d’être à la fois proche et lointaine de la France. Proche géographiquement, mais parfois sur certains débats, nous avons l’impression d’être sur une autre planète. Ainsi, le débat que l’on vient d’avoir sur l’Education nationale française c’était quasiment du chinois pour moi.
Notre fondation s’occupe de sexualité et d’affectivité et le fil rouge de notre travail est la question de l’intimité. Nous avons toute une gamme de prestations qui va des conseils aux périnatalités au planning familial, à l’aide aux victimes, à la consultation conjugale et à l’éducation sexuelle. Mon rôle est d’encadrer une équipe d’animatrices qui est sur les routes, tous les jours, pour aller parler avec les élèves dans tous les établissements. Nous sommes donc dans un modèle d’éducation sexuelle externe, et c’est le cas dans toute la Suisse francophone. Les enseignants ne sont pas sollicités nommément pour faire cette éducation.
Toutes les sociétés sont confrontées à ce type de problèmes. Chacune a des modes de transmission qu’elle se choisit, qu’elle perpétue. L’éducation sexuelle est un rite d’initiation et participe à la transmission des savoirs. Beaucoup de choses passent par la parole, la question étant de savoir de quelle parole il s’agit. Celle des parents, des enseignants, des médecins, les jeunes eux-mêmes d’âges différents, la société, la pornographie, mais j’aurais pu dire la publicité, qui est presque parfois de la pornographie.
Il s’agit de se demander si les intervenants spécialisés ont encore un rôle, est-ce qu’ils transmettent véritablement des connaissances sur la sexualité. D’autant que les connaissances ne sont plus l’enjeu fondamental de cette éducation. Un intervenant spécialisé devient de plus en plus un ordonnateur, un coordinateur d’informations, une personne qui peut hiérarchiser les informations, les remettre dans un contexte. Les informations sont disponibles partout, mais souvent sous forme de patchwork, dispersées et peu compréhensibles pour les jeunes.
Cela nous conduit à voir les points sur lesquels nous nous sommes basés pour élaborer notre stratégie. Parler de sexualité actuellement est considéré comme un droit personnel. Effectivement pour que l’on puisse parler de sexualité, le droit sexuel, le droit de la personne et le droit à l’intimité doivent être reconnus, ce qui n’est pas le cas dans tous les groupes sociaux. Parler de sexualité est reconnu d’intérêt public, pour des questions de santé publique notamment. Il est important d’acquérir les mots qui permettent de parler de sexualité à son médecin. Il est donc important que la famille, qui fonde l’identité de l’enfant, et l’école, en tant qu’institution, soient parties prenantes dans cette transmission.
La question de la transmission doit donc avoir à la fois un côté intime, lié à la personne, à son groupe familial, mais elle doit aussi être sanctionnée et légitimée au sein de la société. L’éducation à la sexualité ne peut pas se vivre que dans les familles ou que dans la société. Elle doit vraiment être sur ces deux "pieds". Cela suppose un consensus politique et des moyens.
L’école est importante en tant qu’institution. Mais, dans ce cadre scolaire, nous avons fait le choix de confier l’éducation sexuelle à des intervenants spécialisés extrêmement bien formés. Le travail des animateurs et animatrices ne se résume pas à faire un travail avec les élèves. Chaque fois que nous allons dans une école, nous organisons d’abord des rencontres avec les parents. Ainsi, quand l’enfant rentre de l’école, il peut prolonger la discussion avec ses parents. L’une des difficultés réside dans les problématiques actuelles de la multiculturalité. En Suisse, nous sommes un pays de forte immigration depuis la guerre. Il y a eu d’abord les travailleurs espagnols, italiens et portugais et maintenant ceux d’ex-Yougoslavie et de Turquie. Il est donc très important de répondre aux questions des parents. Nous avons une ligne téléphonique qui leur est consacrée et un site internet à leur intention est en projet.
Dans les années 1970, lorsque la question s’est posée de savoir comment serait dispensée cette éducation, les enseignants n’étaient pas volontaires pour s’occuper d’éducation sexuelle. Certains expliquent ce refus en raison du fait que les enseignants ont un rôle sanctionnant, de pouvoir, d’évaluation, rôle difficile à mélanger avec des discussions sur les problèmes personnels et affectifs. Lorsque nous (intervenants spécialisés) intervenons en classe, nous discutons avec les élèves et nous repartons avec leurs confidences. Cette coupure et cette confidentialité sont vécues comme positives. Cependant, nous accordons une grande importance aux contacts que nous avons avec les infirmières et les équipes de santé scolaire. C’est souvent avec ces personnes-là que nous discutons, notamment quand il y a ce que l’on appelle des "incidents critiques", c’est-à-dire des situations de crise où il faut aller faire une intervention, ou s’il y a des révélations d’abus, autant de situations qui nécessitent un suivi concerté entre l’établissement et nos animatrices.
Nous commençons l’éducation sexuelle à l’école enfantine, qui est presque l’école maternelle, où nous avons des rencontres avec les élèves et les maîtresses qui les accompagnent, pour discuter du corps, des sensations et des émotions. Nous abordons les différences de sexe, notamment avec des poupées sexuées, des jeux et du matériel adéquat pour l’âge des élèves et nous commençons la prévention des abus sexuels. Puis nous déroulons l’éducation sexuelle par touches successives, avec une intervention avant la puberté, ce qui nous semble très important, car c’est là que sont posées vraiment les bases. Une troisième intervention pendant la puberté, dans les années où cela se joue, et enfin une à deux interventions à la fin de la scolarité obligatoire. C’est à ce moment-là que l’aspect préventif est évidemment posé avec le plus de détails, bien sûr. L’essentiel n’étant pas le stock d’information à délivrer, qui n’est finalement pas si étendu. C’est beaucoup plus un dialogue, une interaction, une animation, et les élèves arrivent avec leurs questions. C’est plus la dynamique de la classe qui va amener tel ou tel débat. Dans une classe, nous allons parler de la virginité, dans une autre de sodomie, de fellation, de pornographie. Chaque classe a son contexte, sa culture.
Plusieurs questions sont actuellement en chantier, concernant notamment l’adaptation de l’éducation à la sexualité aux populations immigrées. Une autre problématique est celle de l’"ethnocentrisme hétérosexuel" : nous devons développer nos liens avec les associations homosexuelles. Un numéro d’appel téléphonique est à la disposition des jeunes qui se posent des questions à ce sujet. Nous devons enfin intensifier nos liens avec le personnel scolaire et davantage faire reconnaître l’importance de notre métier.

 

QUESTIONS DE LA SALLE 

ANTONIO UGIDOS, DIRECTEUR DU CRIPS - Pouvez-vous nous détailler le nombre d’heures consacrées à cette éducation sexuelle aux différents âges et préciser son financement ?
MONIQUE WEBER - Nous intervenons pour la première fois vers l’âge de 4-5 ans. Ensuite démarre l’éducation sexuelle proprement dite vers 9 ou 10 ans. Cette éducation est poursuivie à 12 ans. Enfin, nous abordons la contraception, la prévention, les violences, à 14-15 ans, (deux fois deux heures). Si nous additionnons tout, cela fait dix heures pour la scolarité obligatoire ! C’est rien du tout, et c’est quand même quelque chose. Les élèves nous connaissent bien, nous sommes identifiées comme des personnes qui parlent de sexualité et d’affectivité. Le message est le suivant : quand vous êtes petit, on vient "chez vous" (à l’école), quand vous serez grand, vous viendrez chez nous, au planning familial, dans les antennes sida, consultations ados. Nous poussons les adolescents à ne pas rester seuls et à aller trouver les gens qui ont des compétences. C’est un message assez difficile à faire passer, car à l’adolescence, on a tendance à se recroqueviller dans sa coquille ou à "faire la coquille" avec des gens qui nous ressemblent. La spécificité de notre fondation est sa proximité avec les médecins, gynécologues, conseillères en planning et les autres intervenants. Nous essayons toujours de nous appuyer sur des exemples, de discuter avec nos collègues, de rester proches de la "vraie vie", sans avoir un discours plaqué.
Concernant maintenant le financement de nos programmes éducatifs, il est menacé, comme partout. Mais nous avons bon espoir. Et nous essayons toujours d’avoir un financement provenant à la fois du secteur scolaire et du secteur santé, pour garantir nos ressources.

 

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